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Politique

Après une semaine de silence

Benalla raconté par lui-même : entre naïveté et bêtise

Dans un long entretien au Monde, Benalla expose sa version des faits. Entre naïveté et bêtise, on entend la parole du chien de garde du président.

Crédit photo : Thomas Samson / AFP

Le récit des faits, l’écriture de l’histoire, sont aussi des lieux de conflits : il y a une histoire bourgeoise comme il y a une histoire ouvrière. Là, c’est l’histoire de l’affaire Benalla racontée par Benalla lui-même – à quoi pouvait-on s’attendre ? Ses réponses sont le plus souvent naïves ou bêtes à pleurer, mais quelques informations s’y dessinent sur l’entourage de Macron et sa manière de fonctionner.

Benalla y compare en effet l’entourage immédiat du président de la république à une cour, dans laquelle, plus vous êtes proche de Manu, plus vous gagnez en importance. Pure classicisme bourgeois, pour le coup, quand le tutoiement d’un puissant vous fait monter en grade : « En fait, tout à l’Elysée est basé sur ce que l’on peut vous prêter en termes de proximité avec le chef de l’Etat. Est-ce qu’il vous a fait un sourire, appelé par votre prénom, etc. C’est un phénomène de cour. » Le monde de la cour a été décrit par Norbert Elias pour la monarchie de Louis XIV et ce dont parle là Benalla relève de son analyse de l’étiquette : la start-up france, sous des dehors prétendument modernes, a trouvé ses racines dans l’absolutisme.

A propos des mots prononcés par Macron mardi soir lors d’une réunion des députés en marche, Benalla indique qu’il « comprend » le discours de Manu. Mais nous aussi, on comprend : « Mais au vu de ce que cette histoire a déclenché, je ne vois pas quels autres termes il aurait pu employer pour qualifier la situation. Donc forcément qu’il y a de la déception, forcément qu’il doit y avoir un sentiment de trahison... » Effectivement, le coup de poker de Macron était un peu contraint, il n’avait pas vraiment le choix pour faire face à la situation. Mais si on s’essaie à lire entre les lignes, on voit aussi apparaître comme des effets de didascalie. On imagine le régisseur, dans l’après-midi du mardi : « là, Manu, il doit y avoir un sentiment de trahison, sinon ça passe pas » - et Manu s’exécute. Benalla n’est pas metteur en scène, il est à peine le clown grotesque de l’histoire, mais quelque chose transparait dans le choix de ses mots, par le jeu de sa naïveté. Coup de poker révélateur d’ailleurs du niveau d’étranglement rhétorique où cette affaire a mené la présidence, Manu réduit à recourir à l’autocatégorème, qui consiste à se flageller publiquement soit dans l’idée de provoquer la sympathie, soit dans le but de démontrer sa valeur morale. Pari difficile, lorsque les faits viennent d’avouer pour vous que tout le système repose sur la violence.

L’entretien permet de révéler quelques évidences, au fil des réponses du nervi : il n’est évidemment pas inconnu de Collomb, il a rencontré le DOPC (directeur de l’ordre public et de la circulation) ainsi que le commandant militaire de l’Elysée. Et Alexandre Benalla continue : demande de port d’arme, obtenu, demande de carte d’entrée réservée à l’Assemblée nationale, obtenue – pour aller à la salle de sport, précise-t-il. On en vient à se poser une question : le sieur Benalla a-t-il le QI d’un parcmètre ? Mais lui vante ses qualités d’organisateur, ses conflits personnels avec les policiers affectés à la sécurité de la présidence, le fait qu’il n’a pas les codes, qu’il n’est pas du club, bref qu’il dérange – et, bref encore, qu’il est surtout une pure fabrication de Macron. Macron qu’on imagine en chef d’une milice privée, en dehors de tout cadre légal, autorisée à toutes les violences puisqu’elles ne sont que l’expression de la violence qui se loge dans la lutte des classes qu’il mène.

Voilà très exactement l’histoire racontée par Benalla, le récit d’une brutalité d’Etat qui, après avoir donné à la police des droits et des moyens de répression proprement hallucinants, est désormais prête à s’émanciper du droit pour taper dur sur les manifestantEs, les militantEs – et les dénégations de Benalla sur sa violence lors de la manif du 1er mai paraissent tellement déconnectées de ce que tout le monde a constaté sur les images qu’on est tenté de se dire que le pouvoir compte aussi s’émanciper du principe de réalité. Dénégations aussi sur la « garde prétorienne » qui en disent long sur le projet de Macron de se construire un cercle d’affidés prêts à la lutte ouverte. C’est qu’il ne reste plus grand chose pour assoir la fameuse verticalité du pouvoir, en dehors de la force physique et de la violence – mais, à la verticale, la chute est plus rapide.




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