Monde

Journée nationale contre le racisme en Allemagne

Berlin. 3 000 lycéen-ne-s dans la rue contre l’extrême-droite et le racisme

Publié le 30 septembre 2016

Dans le cadre de la journée d’action nationale du collectif « Jeunesse contre le racisme », près de 3 000 élèves de Berlin ont pris part au mouvement de grève contre le racisme.

Wladek Flakin, Klasse Gegen Klasse

Il est 10h ce matin à Berlin. Alex, lycéenne de 17 ans, se tient dans la cour de son lycée. Ses cheveux sont teints en bleu et elle porte un sweat noir. Elle tient un mégaphone rouge à la main. Des centaines d’élèves l’écoutent depuis les fenêtres des salles de classe : « Vous pouvez aller tous les jours au lycée », explique-t-elle, « mais beaucoup de gens ici n’ont pas cette chance. Battons-nous pour le droit à l’éducation pour toutes et tous ! »

Ainsi a commencé la grève lycéenne pour quelques dizaines d’élèves du lycée Félix-Mendelssohn-Bartholdy, dans le quartier Prenzlauer Berg de Berlin. Des scènes similaires se sont déroulées dans de nombreux autres établissements. A 11h, près de 3 000 lycéen-ne-s se sont rassemblé-e-s devant l’hôtel de ville Rotes Rathaus et ont défilé jusqu’au quartier Gesundbrunnen. Cette grève lycéenne contre le racisme était la sixième à Berlin depuis début 2014. La jeunesse voulait dénoncer le racisme du parti d’extrême-droite AFD, mais aussi celui de l’État et des partis institutionnels siégeant au Parlement, qui soutiennent tous les expulsions et les mesures sécuritaires. C’est pourquoi il s’agissait aussi de manifester contre les expulsions et d’exiger l’accès à l’éducation pour les réfugié-e-s.

Dès 8h, un débrayage est parti du nord de la ville. Il était organisé par le groupe Coming Soon (JCS) et « Mouvement solidaire de la Jeunesse » (SJB). Ce dernier avait déjà mobilisé quelques 300 lycéen-ne-s au mois de mai dernier, en solidarité au mouvement contre la loi Travail. Lors de ce débrayage, près de 300 élèves sont passés d’un lycée à l’autre, encourageant leurs camarades à sortir de leurs classes et à les rejoindre. Pendant ce temps, jusqu’à 13 fourgons de la police de Berlin encadraient le cortège. Des policiers se tenaient devant les portes de chaque établissement, avec armes à feu et combinaisons noires.

Certes, ils n’ont pas empêché les lycée-ne-s d’aller dans la rue, mais il est clair qu’ils voulaient les intimider. Le déploiement massif des forces de l’ordre avait pour but de leur faire peur et d’essayer de les empêcher d’aller manifester. Mais ceux-ci ne se sont pas laissés prendre au jeu. Si les lycéen-ne-s semblent cette fois-ci peu impressionnés par la présence policière, la question de la répression est pourtant bien présente dans les esprits, comme le soulignait une élève interviewée quelques jours plus tôt, évoquant le souvenir de lycéen-ne-s enfermés dans leurs lycées lors de la dernière mobilisation : « La dernière fois, nous avons essayé de discuter avec notre proviseure avant, mais cela n’a pas apporté grand-chose. Nous avons eu plus de répression qu’aux autres grèves, où nous avions laissé cette question de côté. »

Au lycée Elisabeth, 40 membres du personnel et des professeurs ont également pris part au mouvement. « Beaucoup de personnes parmi nous sont d’origine immigrée », raconte Hamsa, 28 ans, « ici, on entend des remarques dans la rue ». Les lycéen-ne-s ont déjà participé aux grèves pour exiger une convention collective pour les professeurs l’an dernier : en Allemagne, pour un même travail, les enseignants ayant un statut de fonctionnaire touchent 500 euros de plus que leurs collègues. Sur le chemin en direction de l’hôtel de ville, des slogans sont scandés au moment où la manifestation passe devant un magasin de vêtements de la marque prisée des néo-nazis Thor Steinar.

On s’arrête à la Zionskirchplatz, où se tient la « coalition civile » de Beatrix von Storch, ex-présidente de l’AFD ; puis devant le Mauerpark, où deux Camerounais avaient été agressés deux semaines plus tôt par des nazis lors d’un barbecue festif. Un militant antifasciste crie depuis le camion du cortège : « Personne ne pourra combattre AFD à notre place. C’est à nous de le faire ! »

Il propose de perturber leurs stands d’information. « Il s’agit pas d’aller se battre, juste d’avoir du courage ! »

Oskar, 17 ans, s’est joint à la mobilisation essentiellement en raison du résultat de l’AFD aux élections de Berlin. « On s’attendait à 10%, mais presque 15%, c’était un choc. » Étant donné son jeune âge, il n’a pu voter qu’aux élections municipales, auxquelles les mineurs peuvent participer dès 16 ans depuis 2014. Seuls 3,5% des moins de 18 ans ont voté AFD. Au lycée Sophie Scholl, d’où vient Oscar, environ 30 personnes sont venues manifester. Tous les lundi, lui et ses camarades donnent des cours d’allemand à des réfugiés qui viennent chez eux dans une classe d’accueil.

Un message de soutien a été transmis du jardin botanique de Berlin. Durant un an, les salariés se sont battus pour obtenir une convention collective et ont reçu beaucoup de soutien de la part des élèves et des étudiants. Ils veulent ainsi montrer que le parti AFD s’attaque non seulement aux réfugiés, mais aussi à l’ensemble des salariés, par la privatisation de nombreuses institutions.

Un cortège d’environ 500 réfugiés afghans marchait en queue de manifestation en scandant : « Égalité des droits » ainsi que des slogans en persan. Le gouvernement allemand tente de nous persuader que l’Afghanistan serait un « pays sûr » pour faciliter les expulsions des migrants. Les militants répliquent par des images des atrocités commises tous les jours là-bas, ainsi qu’une banderole rouge : « Nous ne sommes pas en sécurité en Afghanistan ».

La communication est difficile. La plupart des migrants ne sont en Allemagne que depuis quelques mois et ne parlent qu’un peu anglais et allemand. Mohammed, 15 ans, a été à l’école à Kundôz. Il est dans une classe d’accueil à Berlin depuis quelques mois et veut empêcher que des réfugiés comme lui soient expulsés.

L’action du collectif « Jeunesse contre le racisme » a eu lieu dans d’autres villes. Tandis que 200 élèves étaient mobilisés à Bonn, des manifestations se sont tenues dans d’autres villes d’Allemagne. 400 personnes ont défilé à Brême, 70 à Leipzig, 50 à Dresde et 80 à Fulde. Des actions ont également eu lieu à Hanovre et Viennes.



D’après un tract de RKJ

Les lycéens ont-ils le droit de grève ?


Le but d’une grève lycéenne est de rompre avec le quotidien du lycée. Un quotidien qui nous divise suivant nos notes en « bons » et « mauvais ». Qui nous met en concurrence les uns par rapport aux autres et défavorise de façon systématique ceux qui n’ont pas l’air assez allemands. Un quotidien qui ne doit pas s’interrompre, quoi qu’il arrive, même lorsque des milliers de personnes se noient dans la Méditerranée.

Il est normal que la direction des écoles et la police veuillent nous empêcher de nous mobiliser. C’est leur travail d’imposer la politique du gouvernement face à notre contestation. Nous ne devons donc pas nous faire d’illusions : nous ne pouvons en aucun cas compter sur l’État. Nous devons nous auto-organiser, et ce contre l’État, ce que font déjà beaucoup de personnes dans différents lycées.

Au lycée Felix Mendelssohn Bartoldy, des lycéen-ne-s organisent un projet de journée anti-sexiste. Au lycée Max Planck, certains se sont rassemblés autour d’une politique anti-racisme dans leur établissement.

Pour ce qui est de la répression, il est plus facile de réagir à 100 ou au moins à 10 que tout seul. Nous devons donc dénoncer au grand jour la répression, échanger nos expériences et nous préparer ensemble à nous défendre. Nous avons en effet le droit démocratique de nous réunir, et ce droit est encore plus inatteignable que l’obligation d’aller en cours. L’an dernier, des milliers de professeurs ont fait grève pour défendre leurs intérêts, pourquoi n’aurions-nous pas ce droit aussi ?

Enfin, les élèves en plus des professeurs représentent une écrasante majorité au lycée. Pourquoi nos proviseurs devraient-ils nous dire ce que nous devons faire ou non ? Nous voulons nous battre pour avoir un droit de regard sur notre éducation. Ce n’est que de cette manière que ne pourrons faire reculer les agressions et les bannir de l’école.