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Société

Tribune libre

Blanquer invente une nouvelle matière scolaire : le respect

C'est officiel : l'activisme débridé de Blanquer a trouvé un nouveau terrain de prédilection. A la rentrée, les élèves de CP devront travailler une nouvelle « matière fondamentale » : le respect, avec obligation de « 100 % de réussite ».

Crédits photos : RICHARD BOUHET/AFP

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Redoublement, promotion des « bonnes vieilles méthodes », abrogation de la réforme du collège, évaluation frénétique des élèves, surveillance accrue des enseignants par les chefs d’établissement (ce que le ministre appelle l’ « autonomie des établissements »), internats ruraux, Fables de La Fontaine comme lectures obligatoires de vacances etc : l’imagination de Blanquer est sans limites, entretenue par la complicité malsaine de médias dans l’attente d’ « annonces » sans cesse renouvelées, propres à remplir la séquence rentrée des journaux. L’une d’entre elles, toutefois, n’a pas retenu l’attention qu’elle mérite : l’élévation du « respect » à la dignité de « savoir fondamental ». Aux traditionnels objectifs fixés à la classe de CP – maîtrise de la lecture, de l’écriture, du calcul – Blanquer en a effectivement rajouté un quatrième : « respecter autrui », avec comme objectif « 100 % de réussite ». C’est une révolution : à la fin du CP, tous les élèves sauront moucher leur nez et dire bonjour à la dame. Et pour arriver à ce but, le ministère en fait même une priorité du plan de formation 2017-2018.

Cette pitrerie administrative peut se comprendre de diverses façons : saturer le terrain médiatique, certes, amuser la galerie, détourner l’attention avec un mot – le respect - dont on peut toujours espérer que le halo éblouissant atteindra le ministre ; un ministre qui confirme qu’à défaut d’être un spécialiste des méthodes de lecture il est d’abord un grand communicant. Accessoirement, comme il semble s’en faire une ligne de conduite, c’est aussi l’occasion pour lui de remettre en cause le travail quotidien des enseignants du primaire, accusés à demi-mots – c’est la lecture qu’en fera le grand public – de ne pas se préoccuper suffisamment de l’acquisition des règles de vie par les élèves. Une accusation après tout moins délirante, quoiqu’appartenant au même registre, que celle portée en janvier 2015 par un ancien chef de gouvernement et reprise en chœur par la classe politique quasi unanime, par une large partie de l’opinion également qui voyait dans les attentats terroristes le signe de la « faillite de l’école » : « à l’école – déclarait Valls – on a laissé passer trop de choses. » C’est entendu : l’enfer, c’est toujours les autres et les autres, ce sont souvent les enfants ou les élèves.

Avec ce dernier caprice – mais il en garde d’autres en réserve – le ministre ne fait en réalité que réactiver cette tenace illusion, incrustée de longue date dans les mœurs de l’EN, selon laquelle la conduite des élèves, les attitudes, leur morale, tout ce qu’on désignait autrefois sous le nom de « civilités », ne pouvait se faire que sous la forme d’injonctions autoritaires à base de prescriptions administratives et de programmes normatifs. Que l’éducation morale et civique ait toujours fait l’objet de cours dédiés et d’un examen officiel (l’inénarrable épreuve d’EMC au brevet en fin de Troisième) ne relève pas du hasard : elle illustre la volonté jamais démentie d’une administration (d’un état ?) de surveiller, d’édicter des normes, que les enseignants n’auront plus qu’à mettre en application. Une vision évidemment caricaturale de l’éducation, basée sur la simple transmission de savoirs préformatés, de gestes, d’attitudes convenues qui suffiront à former de bons adultes et de bons citoyens.

Au-delà, la confusion entretenue par un ministre – qui est en train de se révéler comme l’un des plus rétrogrades que l’on ait connus – entre l’éducation au respect et l’apprentissage des matières scolaires, renvoie comme en écho à une conception trop largement répandue dans le monde des adultes - et tellement ancienne – celle d’un respect à sens unique que les enfants seraient forcés de témoigner aux adultes, par des gestes, par des paroles, une image toute extérieure inculquée à force de leçons de morale, alors que les adultes, pour ce qui les concerne, pourraient s’en dispenser, à la fois dans leur rapport aux enfants mais également aux autres. Des adultes qu’il faudrait nécessairement respecter parce qu’adultes ? Un ministre en charge de l’éducation alors qu’il n’a jamais été éduqué ?

Une mystification dénoncée entre autres par Janusz Korczak dont les écrits, les travaux, sont toujours d’une brûlante actualité :

« Nous nous interrogeons avec anxiété : qui deviendra-t-il, que fera-t-il dans la vie ? Nous voulons que nos enfants soient mieux que nous ne sommes. Le futur homme parfait hante nos rêves.

Qu’est-ce que nous attendons pour nous prendre en flagrant délit de mensonge, pour clouer au pilori notre égoïsme dissimulé sous un lieu commun ? Notre dévouement n’est qu’une vulgaire escroquerie.

Nous avons pris un arrangement avec nous-mêmes, nous nous sommes pardonné nos fautes en nous dispensant de l’obligation de devenir meilleurs. On nous a mal élevés. C’est trop tard. Nos défauts, nos travers sont bien enracinés. Les enfants n’ont pas le droit de nous critiquer, et nous-mêmes, nous n’avons plus de raison de le faire.

Ainsi disculpés, nous renonçons pour toujours à lutter contre nous-mêmes. C’est aux enfants à affronter cette peine.

Ce point de vue, l’éducateur s’empresse de l’épouser : au lieu de se surveiller, il surveille les enfants et c’est leurs fautes qu’il enregistre et non les siennes. »
(J. Korczak, Le droit de de l’enfant au respect, 1929)




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