Question de couleurs

Bleu, Blanc, Rouge et Marseillaise

Jean-Patrick Clech

Bleu, Blanc, Rouge et Marseillaise

Jean-Patrick Clech

Ils n’ont rien compris, ces Gilets jaunes. Au point de manifester avec des drapeaux tricolores en chantant la Marseillaise.

C’est du moins ce que certains leur reprochent, à « gauche » ou, tout du moins, chez les « progressistes ». On ne saurait en effet oublier que c’est ainsi que se définissent les Marcheurs, notamment les transfuges (de la première ou de la dernière heure), du Parti socialiste vers la macronie. Une façon de servir la soupe au président qui s’était attelé, ces dernières semaines, à se construire un ennemi bien pratique en vue des prochaines européennes (les « populistes », « l’extrême droite », ce « mauvais parfum d’années Trente ») ? Pas complètement.

Drapeaux et refrains

Si l’on fait abstraction des déclarations tonitruantes de Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, au sujet des « groupes d’ultra-droite » qui auraient défié ses hommes, sur les Champs, samedi 24 novembre, et ont remis le couvert, le 1er décembre, ou encore des analyses de « spécialistes des mouvements sociaux », à l’image de Sylvain Bouloque, n’ayant vu dans la manifestation du 24 que des drapeaux frappés de symboles vendéens et de fleurs de lys royalistes, il est vrai que sur les barrages, dans les réunions et les manifestations, parisiennes et autres, le tricolore est de sortie. Il est tout aussi indéniable qu’en plus du « Macron démission », qui s’est transformé en quelques jours un cri de ralliement, c’est La Marseillaise qui sert d’hymne du mouvement. Dans les deux cas, il est sûr qu’il ne s’agit ni des couleurs traditionnelles du mouvement ouvrier, tel qu’il s’est structuré, en France, depuis plus de 150 ans, ni même de son chant de lutte, si l’on tient compte des références culturelles habituelles véhiculées par les organisations du mouvement social.

Cela est-il synonyme, automatiquement, de collusion entre Gilets jaunes et extrême droite ? Ou encore d’un tel niveau de recul dans la conscience de classe que rien n’est possible, d’un point de vue de mouvement d’ensemble, et que le mouvement ouvrier ne pourrait se postuler comme un facteur unificateur et dynamisateur du mouvement ? Drapeaux bleu-blanc-rouge et Marseillaise relèvent, en réalité, davantage d’une question de discontinuité et de rupture, auquel le mouvement ouvrier organisé et ses secteurs les plus combatifs et déterminés doivent faire face, que d’un retour mécanique et inéluctable aux années Trente – entendu comme victoire du fascisme en Allemagne et consolidation de régimes de plus en plus rigides, dans le reste de l’Europe.

Les plus francs ont généralement le mérite du choix des mots. Il en va ainsi de Jean Quatremer, correspondant permanent de Libération à Bruxelles et fin connaisseur des arcanes européens. De façon beaucoup plus tranchée qu’il n’en a l’habitude, dans ses papiers – que l’on soit ou pas d’accord avec ses analyses – selon lui, les Gilets Jaunes sont « (…)un mouvement de beaufs – j’ajoute [complète-t-il] poujadiste et largement d’extrême droite –, au vu de la violence des réactions et du niveau de la "pensée" des gilets jaunes (après les bonnets rouges : c’est curieux ce goût pour les attributs ridicules) ».

Le raisonnement est bien entendu fonctionnel à la Macronie et il est alimenté et légitimé, à l’extrême droite, par les différents sites et appels, allant de Nicolas Dupont-Aignan à Marion Maréchal Le Pen en passant par les élus régionaux d’Occitanie Rassemblement National qui ont enfilé leur Gilet Jaune en session du Conseil. Le discours à la Quatremer a néanmoins une logique interne : lorsque la France qui est en colère est appelée à voter, elle vote mal ou, pire encore, s’abstient. Lorsqu’elle se mobilise, on ne lui donne pas ses galons de « politisation », car elle serait incapable, toujours selon Quatremer et ses amis, de bien choisir ses fréquentations. Pire, encore, ne pouvant charrier que mauvais goût et vulgarité, elle sort de l’armoire les symboles de l’extrême droite. Des alliés ont même été trouvés du côté de l’extrême gauche pour compléter l’analyse. On songera à la façon dont Daniel Gluckstein n’a pas hésiter à asséner, sans se soucier de la lourdeur des anaphore, que « Rouge est le drapeau qui flottait sur les barricades de 1848 et 1871 et dans les grèves générales de 1936 et 1968. Rouge est, dans le monde entier, la couleur de la classe ouvrière organisée pour le combat. Rouge est le drapeau des travailleurs. ». Une fois que l’on a réaffirmé les grands principes, il ne reste plus beaucoup de politique…

Qui a remis à l’ordre du jour le drapeau tricolore dans les manifs ?

C’est également vite oublier, d’une part, que ce sont bel et bien les directions officielles du mouvement ouvrier réformistes qui ont réintroduit, avec une constance plus ou moins marquée en fonction des périodes et des nécessités politiques, le drapeau bleu-blanc-rouge au sein des organisations du monde du travail et de la jeunesse, et ce depuis le milieu des années 1930. La Commune de Paris avait adopté, dix jours après sa proclamation, le drapeau rouge comme symbole et synonyme de République sociale. Confirmé par arrêté, le 10 avril, on pouvait lire dans son Bulletin officiel que « le drapeau tricolore, après avoir été le drapeau de la Révolution [de 1789], sa gloire ; après avoir été souillé de toutes les trahisons, les hontes (…) la France communale le répudie [et] adopte le drapeau de la Commune, rouge ».

Quarante ans après, les sociaux-démocrates avaient envoyé les ouvriers et les paysans se faire massacrer, en 1914, au nom des valeurs de la République et de ses couleurs. Mais c’est le Parti communiste français, stalinisé, qui a réintroduit avec vigueur le drapeau bleu-blanc-rouge dans les cortèges de gauche, deux décennies à peine après la fin du premier conflit. La consigne consistait à nouer un simple « ruban rouge à la hampe du drapeau tricolore pour rappeler que la Révolution de 1789 et la Commune de Paris ne font qu’un ». C’est l’image qui est diffusée, massivement, à la une de l’hebdomadaire de gauche Vu publié après le 14 juillet 1936 où l’on voit un enfant, casquette ouvrière vissée sur la tête, hissé sur les épaules de son père et brandissant ce drapeau après les grandes grèves de mai et juin qui avaient secoué les usines, les bureaux et les entreprises du pays quelques semaines plus tôt.

Plus près de nous, enfin, dans le sillage de l’instrumentalisation, notamment par le PCF, du tricolore pour « produire national » ou « défendre les emplois », Jean-Luc Mélenchon a repris à l’envi la symbolique du bleu-blanc-rouge, l’appareil de la France Insoumise (et avant du Front de Gauche) distribuant massivement des drapeaux français lors de ses meetings et de ses rassemblements. Pourquoi aurait-il fallu, spontanément, qu’un nouveau mouvement, hétérogène mais fondamentalement populaire, descendant pour la première fois dans la rue, bloquant les ronds-points et voulant en découdre avec le pouvoir, soit plus au clair avec cette histoire que les tenants officiels de la gauche ? Comment n’aurait-il pas fallu, en l’absence d’un cadre de classe proposé par les organisations du mouvement ouvrier, que ne ressorte pas du placard ce qui a été, jusqu’à présent et dans certains secteurs aujourd’hui en mouvement, le seul symbole qui n’ait jamais existé comme synonyme de ces moments collectifs transcendant le strict cadre habituel des sociabilités, que ce soit pour aller à un match ou pour fêter une victoire en finale ?

Quelle Marseillaise ?

Il en va de même pour la Marseillaise. Le refrain de l’hymne national, qui lui aussi charrie son histoire de massacres coloniaux, de répression anti-ouvrière et de vomi ultra-nationaliste, est devenu « la » chanson du moment, pour les Gilets Jaunes. Et il faudrait s’en accommoder ? On pourrait rétorquer qu’à d’autres périodes même des secteurs très peu politisés et très atomisés, à l’instar des vendeuses des grands magasins parisiens, « chantent l’Internationale, lèvent le poing » presque spontanément, lors de leur premier débrayage, en juin 1936, comme le rapporte Roger Vaillant [1] ou encore, comment dans une petite usine de caoutchouc de banlieue parisienne, à la même époque, les ouvrières « hissent le drapeau rouge » dès leur premier jour de grève [2]
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La question ne consiste pas à constater avec une amertume nostalgique le moment révolu de ce que les luttes du passé ont pu produire, ni même de justifier qu’il faudrait s’adapter à ce retour de La Marseillaise mais d’en saisir la signification et la resignification, aujourd’hui, au même titre que pour le drapeau tricolore. S’il y a bien eu, au cours des trois dernières semaines, des actes racistes, xénophobes, islamophobes ou homophobes commis sur les barrages, de même que des drapeaux d’extrême droite dans les manifs parisiennes, surtout, ils ne sont, en dernière instance, que très minoritaires au regard de la situation globale. Mais le fait qu’il faille les combattre n’implique pas de leur assimiler hymnes et drapeaux nationaux, qui sont vécus, en l’absence d’un référent collectif unificateur alternatif, comme les seuls facteurs agrégeant des hommes et des femmes qui, jusqu’à hier, n’avaient, parfois, jamais manifesté.
Qui plus est, enfin, dans le cadre d’une macronie qui est encore plus « monarchique » que ne l’est, d’habitude, la présidence sous la V° République – une sensation qui est renforcée de surcroît par la morgue et l’arrogance jupitérienne – il est frappant de voir comment la Marseillaise est souvent reprise, consciemment ou non, avec une forte charge régicide et carmagnolesque. La seule différence est que ce ne sont plus les aristocrates que l’on veut pendre mais le président lui-même. C’est en tous cas ce que l’on a pu entendre, ces derniers jours encore, avant les appels à manifester du 2 décembre.

Tout ceci est d’autant plus saisissant que l’ensemble du répertoire de mobilisation des Gilets jaunes, à savoir le blocage, le piquet et la manifestation, sans parler des « tous ensemble » entendus avec davantage de fréquence le 2 décembre par rapport au 24, relève pleinement du lexique et des pratiques du mouvement ouvrier combatif hexagonal tel qu’il a été montré et dépeint sur les chaînes d’info en continu ces dernières années.

Ni dîner de gala, ni smoking

Le mouvement actuel, avec ses contradictions, ses limites et ses potentialités, répond de façon assez saisissante à ce qu’Eric Hazan analyse en 2015 dans La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, dans un chapitre consacré au rapport entre politisation et mouvement de masse dans les phases de poussée (pré)révolutionnaire. « Ceux qui admettent qu’il existe bien une colère de fond, écrit-il, une colère politique et populaire, considèrent qu’elle va dans le mauvais sens, celui du racisme, de l’antisémitisme, de la quête d’un pouvoir fort qui débarrassera le plancher de toute la racaille. On en donne pour preuve le considérable succès des vidéos de Soral et Dieudonné. La bourgeoisie culturelle reproche aux ouvriers de s’être mis à voter FN plutôt que PC, elle trouve que le peuple est décidément bien réactionnaire. En fait de progrès fulgurants du fascisme en France, ce qu’il y a, c’est l’exaspération de gens qui n’en peuvent plus des cadres politiques et idéologiques imposés, qui ruent dans les brancards, qui donnent dans toutes sortes de panneaux en l’absence de mouvements révolutionnaires qu’ils puissent entendre et rejoindre. Or, c’est précisément la bourgeoisie culturelle qui contribue à cette absence, qui travaille d’instinct à la démoralisation politique générale, tantôt par la calomnie, tantôt par le ricanement, souvent par le silence. Dès que la situation sortira de ses gonds, dès que “le mouvement réel qui abolit les conditions existantes” fera son apparition dans les rues, on verra se dissoudre les phénomènes fascistoïdes. Si l’on met à part les néonazis, les irrécupérables aux nuques rasées, croit-on vraiment que les prolétaires, qui votent à l’extrême-droite par haine d’un système qui les ignore, resteront devant leur télé ? Ne viendront-ils pas rejoindre leurs frères de classe ? Faisons-leur confiance » [3].

Tout le paradoxe, jusqu’à présent, n’est pas tant que ces secteurs populaires que décrit, avec lucidité, Hazan, se trouvent derrière leur poste de télévision, regardant avec sympathie, mais passivement, leurs « frères de classe » se battre. Ce sont celles et ceux qui sont censés incarner l’expression la plus consciente des intérêts des travailleurs et de l’ensemble de la population contre le patronat et son gouvernement qui se trouvent, jusqu’à présent, en situation de spectateurs ou de divisionnistes. On songera à la manifestation appelée par la CGT, le 2 décembre, dans l’Est parisien, alors même que le centre de l’affrontement se situait, dès le matin, vers les Champs.

Alors certes il y a, à la base, dans les syndicats locaux, dans les UL ou les UD de la CGT, notamment, toutes ces initiatives locales, à La Mède, à Rouen, à Orléans, dans l’Yonne, sans parler de l’île de la Réunion, assiégée par le pouvoir colonial, où les chasubles rouges sont allés rejoindre les Gilets Jaunes, et vice-versa. Si l’on suit les déclarations de Philippe Martinez, la direction cégétiste continue à refuser de converger.

«  En tout cas, analyse la presse patronale avec un certain soulagement, si "convergence des luttes" il pourrait y avoir ici ou là, elle ne correspondra pas vraiment à la doxa cégétiste ». C’est pourtant cette convergence portée et développée à échelle nationale qui permettra non seulement de gagner, mais de proposer, également, un autre horizon symbolique, un autre registre lexical et un autre univers référentiel permettant de remiser, définitivement, drapeaux tricolores et Marseillaise au placard. Le risque inverse, en revanche, c’est que drapeau tricolore et Marseillaise se chargent, si le mouvement venait à reculer, d’un tout autre contenu, les rapprochant bel et bien de ceux à qui ils servent aujourd’hui, à savoir à la droite et à l’extrême droite de l’échiquier politique. Mais là encore, rien n’est écrit et tout dépendra de la capacité des secteurs combatifs du mouvement ouvrier, des quartiers et de la jeunesse à appeler, réellement, « aux armes », en s’organisant de façon totalement autonome et anticapitaliste le mouvement actuel, plus encore après la journée du 1er décembre qui marque un tournant dans la situation.

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1R. Vaillant, Eloge de la politique, Paris, Le Temps des Cerises, 2013, p.28

[2D. Guérin, [Front Populaire, révolution manquée, Paris, Maspero, 1976, p.126

[3E. Hazan, La dynamique de la révolte. Sur des insurrections passées et d’autres à venir, Paris, La Fabrique, 2015, p.32-33.
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