Politique

L’enthousiasme d’une minorité, la trahison des confédérations

Bons baisers de 2003. Retour sur les grèves contre la réforme Fillon des retraites

Publié le 24 novembre 2016

Au CV du favori de la primaire de droite figure un certain nombre de coups tordus contre les travailleurs. Le plus connu est celui de 2010, lors de la réforme des retraites voulue par Sarkozy. Mais elle avait été précédée par une autre, sept ans avant, alors que Fillon était ministre des Affaires sociales de Jean-Pierre Raffarin. L’idée était d’aligner le nombre d’annuités de cotisation des fonctionnaires, 37,5, sur celle des salariés du privé, matraqués dix ans auparavant par Balladur, en 1993. Cette première contre-réforme Fillon, sur laquelle Yann Cézard revient dans cet article de L’Anticapitaliste, avait donné lieu à un vaste mouvement de grève, extrêmement déterminé.

Yann Cézard

2003 ressemble à 1995 par la nature des attaques (la loi Fillon aligne la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle du privé), mais pas par la réaction syndicale ?! Les confédérations, y compris FO et la CGT, acceptent bien davantage de jouer le jeu du « dialogue social », admettent la « nécessité d’une réforme », ne défendent pas de revendication claire, et surtout pas le retour de tous les salariés, public et privé, à 37,5 ans de cotisation. Même vide sidéral sur le plan de la mobilisation. Le gouvernement peut être tranquille, sauf surprise…

Surprise ? : la grève de l’Education nationale


Une journée d’action nationale a lieu dans l’Education nationale le 18 mars, contre la décentralisation des personnels ATOSS. Dans les semaines suivantes, des personnels, qui en ont ras-le-bol des journées saute-mouton, se mettent en grève reconductible, de façon minoritaire, dans des établissements du 93, de Toulouse, Marseille, Le Havre et Rouen, La Réunion, Bordeaux, etc. Ils constituent des AG quotidiennes, des comités de mobilisation, initient la « ?grève marchante ? » de bahut en bahut. L’initiative de ces foyers d’auto-organisation et de grève minoritaire militante, relayés ensuite par quelques sections départementales FSU, vient d’équipes locales combatives, dans lesquelles les militants d’extrême gauche de diverses organisations (LCR, PT, LO, CNT, etc.) jouent un rôle certain.

A Toulouse et à Nantes, les AG réuniront jusqu’à 800 personnes. L’AG d’Ile-de-France, le 6 mai, plus de 500 grévistes représentant 220 collèges et lycées et des dizaines d’écoles ? ; en lien avec des AG départementales de 200 à 600, et des AG de ville. Une coordination nationale se réunira régulièrement, avec des représentants de centaines d’établissements scolaires et de 44 départements (même si tous ne sont pas délégués par des AG départementales). C’est un lieu de débats, d’élaboration d’une politique de la grève, l’embryon d’une direction nationale et démocratique du mouvement. Certes, elle ne rivalisera jamais réellement avec les directions syndicales nationales, faute d’une légitimité reconnue dans vraiment tout le pays, mais elle exerce une sacrée pression sur celles-ci, et propose une politique à des milliers de grévistes.

Le 6 mai, grosse journée de grève dans l’EN. Or le mouvement, qui n’est pas entaché de corporatisme (un des slogans les plus repris est ? :« ?Il y en a marre de ces guignols qui ferment les usines et cassent les écoles ? »), est conscient qu’il ne sera pas possible de gagner seul. Il cherche à s’amplifier en mouvement de tous les salariés contre la réforme des retraites. Ceux-ci sont appelés à la grève par les confédérations le 13 mai.

Les grévistes de l’EN usent donc de la reconductible pour maintenir l’effervescence dans leur propre milieu, mais aussi pour s’adresser à d’autres secteurs, en diffusant des tracts devant les entreprises et en organisant des AG interprofessionnelles, où peuvent se rassembler plusieurs dizaines ou centaines de profs, cheminots, postiers, salariés du privé, chômeurs... L’espoir, à cette étape, est de voir basculer le reste du pays dans la grève comme en 1995, ou au moins de le voir à nouveau bloqué par une grève générale des transports. Qui n’est jamais venue.

Vers la grève générale ??


Le 15 mai, la CFDT de Chérèque signe un accord avec Fillon et annonce son retrait du mouvement. Mais la victoire de 1995 n’avait pas reposé sur l’unité syndicale. Rien n’est perdu. La CGT, qui apparaît fort radicale par rapport à la trahison ouverte de la CFDT, propose cependant un calendrier démobilisateur ? : manifestation nationale dimanche 25 mai, grève et manifs le 3 juin. Et aucun préavis de grève reconductible ?!

L’argumentation est pour le moins perverse. Une déclaration commune des confédérations CGT, FO, UNSA, FSU dit ainsi ? :« ?Seule une généralisation du mouvement, privé-public, et s’inscrivant dans la durée, pourra faire revenir le gouvernement sur ses choix néfastes.? »Très bien ?! Sauf que la CGT non seulement refuse d’appeler à la grève générale (tout comme FO), mais va expliquer aux cheminots qu’ils ne doivent pas se mettre en grève reconductible si les salariés du privé ne s’y mettent pas.

Le 13 mai, il y a autant de grévistes à la SNCF, à la RATP, à La Poste qu’en 1995. Le lendemain, la grève est reconduite très majoritairement dans les AG de certaines gares, à Marseille, Toulouse, Paris Gare du Nord, Rouen… Mais la CGT de Didier Le Reste, le successeur de Bernard Thibault (et aujourd’hui un dirigeant du Front de gauche), s’oppose directement à la reconduction. Un peu partout des équipes de permanents débarquent pour faire la leçon aux équipes CGT locales, des responsables appellent les cheminots à reprendre le travail… et se préparer à la manifestation nationale du dimanche 25 mai (sans grève) ! Ce calendrier coupe le souffle du mouvement, isole la grève de l’EN et étale la lutte pour mieux l’user. Refroidis, les grévistes se résignent à reprendre.

La manifestation nationale du 25 mai est un énorme succès, des centaines de milliers de gens défilant dans les rues de Paris. Avec la joie d’être nombreux, mais aussi l’inquiétude de ne pas voir la grève s’installer. A l’arrivée de la manif, sur la proposition de la coordination nationale des personnels de l’Education nationale, des dizaines de groupes de profs, avec leurs banderoles d’établissements en grève, font une haie d’honneur, en scandant « grève générale ». Le soir, l’intersyndicale n’appelle pas à la grève générale, et annonce un chiffrage modeste (vu l’ampleur de la démonstration de force du jour ?!) de 500 ?000 manifestants, très loin des habitudes syndicales… d’exagération.

Il y a décidément deux politiques !

L’échec du mouvement

Le 3 juin, nouvelle réussite, y compris chez les cheminots. Mais là encore, la CGT SNCF douche les foyers où s’allume la grève ? ; consent mollement à une reconductible mais avec interruption à la Pentecôte et reprise le 10… Elle impose des AG par secteurs pour les cloisonner et empêcher les effets d’entraînement, met en garde contre la venue d’éléments extérieurs (les enseignants principalement) dans les assemblées. Elle s’oppose consciemment aux méthodes de 1995 et noie la grève. Le 11 juin, elle appelle à la reprise. Terminée à la SNCF, la grève ne peut donc que s’arrêter aussi (au bout de trois mois ?!) dans l’EN, peu avant le bac.

Le 12 juin, un meeting CGT-FO se tient à Marseille. Un Blondel lyrique appelle de ses vœux une grève générale, ce qui ne lui coûte plus grand-chose. Thibault s’y refuse et se fait siffler par de nombreux militants. Mais le problème n’était pas seulement que la CGT ou FO n’aient pas clairement appelé à la grève générale, mais qu’ils aient surtout refusé délibérément de mener une politique de généralisation des grèves, de construction d’une épreuve de force véritable. Il ne fallait décidément pas compter, cette année-là, sur les confédés, mais sur les minorités militantes les plus combatives.