Société

Les hipsters à la conquête des derniers bastions populaires

Brasserie Barbès, Halle Pajol, Ground Control. Les nouvelles vitrines de la gentrification parisienne

Publié le 15 juin 2015

Ground Control
Ground Control
Le poulailler de Ground Control
Le Centquatre
Le Louxor
La Recyclerie
La Halle Pajol
La Brasserie Barbès

Ron Bulivar et Jean-Numa Lascar

Le 27 mai dernier vient d’ouvrir le nouveau lieu branché du hipster nord-parisien. Ground Control, « bar éphémère, libre et curieux » selon le slogan, est un de ces bars installés dans des entrepôts réhabilités comme il en fleurit dans la capitale berlinoise [1]. Monumental (le lieu couvre un espace de 5000 m²), Ground Control est ce genre d’endroit où l’on vient siroter sa bière allongé sur un transat, affalé dans un sofa vintage ou plus modestement les fesses sur les rails. Dans ces anciens entrepôts de la SNCF situés le long des chemins de fer du 18ème arrondissement, le choix est vraiment libre de prendre un verre ou de se faire tailler la barbe, faire les fripes ou participer à l’atelier tatouage, se détendre dans un cours de yoga ou faire bouger son body au coin électro... pendant que les enfants jouent au flipper ou autour de la table de ping-pong.

Les « curieux » s’arrêteront à l’entrée du poulailler dont les œufs produits seront peut-être recyclés dans les pizzas servies à la trattoria. Ces curieux le paraîtront davantage à la population du quartier (Barbès-Clignancourt, l’un des plus populaires de Paris) : majoritairement blancs, trentenaires, appartenant à la « classe moyenne » supérieure, les visiteurs du lieu semblent correspondre à ces nouveaux bobos plus spécifiquement appelés hipsters. Reconnaissables par la longueur de leur barbe, leurs chemises à carreaux, l’ourlet de leur pantalon et plus généralement par leur attirance pour tout ce qui est vintage et un peu décalé, les hipsters cultivent en général un goût pour ce qui se veut alternatif – par opposition à ce qui est dominant ou populaire, le mainstream.

Il va ainsi sans dire que ce nouveau lieu « alternatif » est typique de cette culture hipster, et que Ground Control est, à son ouverture du moins, un véritable phénomène de mode. À sept euros la pinte de bière (soit un à deux euros plus chère que dans les bars voisins), à un euro le verre consigné et à sept euros la maigre assiette de pizza, Ground Control apparaît plus comme une entreprise commerciale naissante que comme un squat ou un lieu alternatif. Une chose simple et brutale nous le fait d’ailleurs comprendre à l’entrée : n’entre pas qui veut, il faut d’abord passer le test des vigiles. Pas étonnant donc que le public à l’intérieur soit d’une homogénéité flagrante, et soit en tout cas loin d’être à l’image du quartier. Il n’est même pas à exclure qu’une grande partie des clients de Ground Control aient traversé tout Paris pour arriver dans cette enclave du dix-huitième arrondissement, en pleine transformation.

Faire du tourisme dans sa propre ville, goûter à l’exotisme du populo tout en en restant à bonne distance, voilà la condition postmoderne du flâneur bobo. Ground Control n’est que le paradigme d’un phénomène plus profond dont l’objectif est clair : privatiser jusqu’à la moindre parcelle d’espace public ou de ce qui, jusqu’à présent, échappait à la logique du capital. Un phénomène qui va de pair avec une transformation urbaine et démographique du tissu urbain.

Les hipsters à la conquête du 18ème

Ground Control est en effet loin d’être la première enclave hipster à s’établir dans le quartier du 18ème arrondissement. Bien au contraire, l’ouverture d’un tel lieu s’inscrit dans une série aussi récente que rythmée de vernissages, dont on peut situer le commencement avec l’ouverture du Centquatre durant l’automne 2008, à quelques centaines de mètres à l’est dans le 19ème. L’ancien site des pompes funèbres de Paris était alors ressuscité en établissement culturel et artistique. Face au métro Barbès, ce fut ensuite le tour de la salle de cinéma du Louxor de se refaire une beauté : laissé à l’abandon depuis plus de vingt ans, le lieu réouvre au public en avril 2013. Le printemps suivant, c’est cette fois le poste de gare désaffecté de la porte de Clignancourt, surplombant la voie ferrée de la petite ceinture, qui devient la Recyclerie, un bistrot-poulailler mêlant ville et campagne dont semble d’ailleurs s’inspirer Ground Control. Dans la foulée, la Halle Pajol est inaugurée l’automne suivant en lieu et place d’un ancien entrepôt de la SNCF : sous son toit couvert de panneaux solaires et derrière sa façade en bois massif, elle abrite une boutique bio, un bar dernière tendance ainsi qu’une auberge de jeunesse flambant neuve. Enfin, c’est une brasserie luxueuse qui ouvre face au métro Barbès le mois dernier, là où partit en fumée une boutique de vêtements bon marché lors d’un incendie en 2011.

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Le Centquatre
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La Recyclerie
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La Halle Pajol
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La Brasserie Barbès

Si ces changements dans la physionomie du quartier s’étaient jusqu’alors opérés sans véritable relais médiatique, ce dernier événement a quant à lui réussi à défrayer la chronique. Il faut dire qu’entre les trottoirs bondés du boulevard Barbès où s’épanouit la vente de cigarettes de contrebande, et ce somptueux établissement gardé par des vigiles, le contraste est des plus saisissants. Les prix pratiqués par l’établissement ne font d’ailleurs que renforcer l’apparence extérieure : si l’on peut déguster un couscous de qualité quelques mètres plus loin pour à peine cinq balles, ici il faudra débourser huit euros pour s’offrir une pinte de bière bas de gamme en compagnie d’une clientèle top select triée à l’entrée. À l’instar de Télérama, pour qui il s’agit de « l’évènement bistrotier du printemps », même les torchons les plus bobos et les moins politiques ont été forcés d’évoquer le phénomène social dont l’inauguration d’un tel lieu est l’exemple paradigmatique : gentrification, le mot était lâché !

À la Goutte d’Or comme ailleurs, la gentrification relève d’une décision politique

Ce terme d’origine anglo-saxonne désigne l’installation de classes moyennes et supérieures dans un quartier populaire, accompagnée d’une transformation de l’habitat et des commerces. Bien sûr, ce phénomène social et urbain ne résulte pas des seules lois de l’offre et de la demande au sein du marché immobilier : bien au contraire, il est toujours induit par une politique municipale dite de « réhabilitation » du quartier [2]. Dans le cas de la Goutte d’Or, une telle politique ne date d’ailleurs pas d’hier : il faut remonter aux années 1980, durant le mandat chiraquien à la mairie de Paris, pour voir apparaître dans le discours municipal une volonté clairement affichée de transformation sociale du quartier. Sous prétexte de remédier à l’insalubrité des logements et de lutter contre l’insécurité, la municipalité engage des travaux de rénovations subventionnés à hauteur de près de 30 millions d’euros. Conjointement à cette entreprise de la mairie, on voit naître au sein du discours public un propos stigmatisant portant le thème du déclin du quartier : la notion de « ghetto » commence alors à apparaître de façon récurrente dans les analyses urbaines pour qualifier la Goutte d’Or.

Si la municipalité prétend s’inquiéter de la qualité de vie des habitants afin de légitimer son action de rénovation du quartier, l’effet produit est en réalité bien différent des objectifs affichés. En effet, la restauration de l’habitat n’étant pas accompagnée d’une politique efficace d’encadrement des loyers, l’action municipale débouche sur une hausse des prix du logement qui contraint les classes populaires à abandonner leur lieu de vie et d’attache, pour s’installer plus loin en périphérie. Ou pire encore, l’effet produit peut être contraire à l’objectif affiché : alors que la municipalité prétend œuvrer pour la qualité de l’habitat, la hausse des prix induite par sa politique est responsable d’un surpeuplement des logements, les habitants du quartier étant contraints de partager des espaces toujours plus exigus afin de pouvoir continuer à payer leurs loyers.

« Hors de Paris les prolos ! »

Du fait de la pression du marché immobilier propre à la capitale, les classes populaires forcées à quitter le quartier ne tardent pas à être remplacées par les couches plus aisées. La gentrification s’apparente alors à une logique de conquête de l’espace urbain par les couches supérieures, qui œuvrent dans le même temps à une transfiguration du quartier à l’image de leurs valeurs culturelles. Ainsi, une association au discours particulièrement réactionnaire comme Droit au calme, essentiellement constituée de propriétaires immobiliers du quartier, s’inquiète du manque de commerces traditionnels « français » à la Goutte d’Or, ou encore des soi-disant nuisances que causerait le marché africain de Château Rouge [3].


Heureusement, la politique municipale de « réhabilitation » du quartier amorcée dans les années quatre-vingts n’a eu des effets que limités en termes de gentrification. En 1999, la Goutte d’Or demeure un quartier où les classes supérieures sont, à proportion égale, deux fois moins représentées que dans tout le reste de Paris. Cet obstacle au processus de gentrification est l’œuvre d’associations qui ont su défendre l’intérêt des classes populaires, à l’exemple du collectif des Mal-Logés, militant pour le relogement des habitants délogés à l’intérieur du quartier lui-même.

En 2001, le changement de majorité à la municipalité n’a en rien constitué un frein à la gentrification du quartier. Sous le mandat de Delanoë, c’est le souhait de davantage de « mixité sociale » qui est invoqué pour légitimer la poursuite de cette politique de réhabilitation du quartier. Pourtant, l’effet produit est diamétralement opposé, et les socialistes le savent : plutôt qu’à un mélange social, on assiste à la constitution d’un entre-soi petit-bourgeois dont des lieux comme Ground Control sont des exemples miniatures.

Ces lieux de loisirs, essentiellement fréquentés par les classes aisées, ne sont d’ailleurs pas que des signes de la gentrification, mais participent activement à son processus. Comme l’écrit la géographe Anne Clerval dans Paris sans le peuple [4], « la transformation des commerces, et en particulier des cafés, est l’idéal-type [de la gentrification]. [...] Ils contribuent à faire connaître un quartier en le rendant “branché”, et attirent une population plus large que les habitants du quartier. » [5] Ground Control, la Brasserie Barbès ou encore la Halle Pajol, ne seraient donc que l’étape préparant la venue en masse de ces couches plus aisées, dont les hipsters ou autres « bobos » sont les représentants emblématiques.

Réserves à hipsters ou remèdes à la misère : le choix a été fait

Si la gentrification aboutit à chasser progressivement les pauvres des centres-villes, l’actualité récente nous montre que le processus est, dans le dix-huitième au moins, déjà bien amorcé. Lundi 1er juin, les forces de l’ordre faisaient évacuer le camp de migrants retranchés sous les rails du métro aérien entre les stations de Barbès et La Chapelle. Quatre jours plus tard, l’ironie du sort voudra qu’ils séjournent sur l’esplanade de la halle Pajol, ce haut lieu de soirées branchouilles où les hipsters de fin de soirée ont dû affronter le temps de quelques nuits la dure réalité : celle d’apprendre à slalomer avec leur skate-board entre les matelas de fortune des réfugiés, qui, après que leurs affaires aient été une énième fois confisqué par les CRS, n’avaient plus que leur banderole dans laquelle s’emmitoufler... Triste tableau d’une société marquée par les inégalités, mais dont l’iniquité n’est pas une fatalité [6].


Non pas qu’il faille, bien entendu, opposer les logements sociaux aux lieux dédiés au divertissement ou à la culture (ou encore opposer ceux que l’on rassemble dans la catégorie floue de « classe moyenne », avec ceux qui appartiennent aux couches les plus fragiles et les plus précarisées), mais il est important de constater que les politiques actuelles d’aménagement ne profitent pas à ceux qui sont le plus dans l’urgence. Même si le phénomène est complexe et ne peut être réduit à une cause unique, la raison principale en est pourtant simple : il est bien plus rentable – et intéressant pour les nouvelles politiques d’aménagement urbain – d’ouvrir un bar bobo, une auberge de jeunesse ou un magasin bio que de construire des centres d’hébergement ou des logements sociaux.

Ce qui est le cas pour de nombreux projets d’aménagement l’est-il également pour Ground Control ? Alors que de plus en plus de lieux associatifs du 18ème sont expulsés de leurs locaux [7], comment expliquer qu’un tel projet de bar puisse investir un espace de 5000 m² loué dans des conditions relativement opaques auprès de la SNCF ? Il est clair que les associations susceptibles d’être intéressées par un tel lieu ne manquent pas, et certaines d’entre elles ne se sont pas privées de déposer une candidature [8]. Mais alors, sur la base de quels critères et au nom de quels besoins les attributions du lieu ont-elles été faites ? Pourtant essentielles, ces informations sont toujours difficiles à trouver quand bien même cela est possible. L’opacité semble être la règle, le clientélisme et la corruption loin d’être l’exception.

Face à cela, pourtant, des solutions existent : la transparence des décisions et une gestion véritablement démocratique de l’aménagement. Non pas une « démocratie participative », avec consultation épisodique des « citoyens » [9], mais un réel contrôle exercé par la population sur le territoire. Seulement, pour cela, il faudra prendre nos affaires en main, pour que culture et rénovation urbaine soient réellement mis au service des classes populaires et de la jeunesse.

16/06/15