Notre classe

Tribune libre

Bref, je bossais à l’hôpital

Publié le 7 septembre 2016

Nous relayons ci-dessous le témoignage poignant d’une infirmière. Des conditions de travail extrêmes à la situation de précarité en passant par le mépris des supérieurs, ce texte permet de saisir l’effroyable réalité de la vie dans les hôpitaux.

Corinne Régulaire

Article source : "La seringue atomique".

La Vie d’Ide en mode Bref !

Ce matin, j’étais de repos. À sept heures, mon portable a sonné. À moitié dans le coma, j’ai répondu. J’aurais pas dû... Le cadre de mon service m’annonce qu’il faut que je remplace au pied levé un collègue malade. Je lui dis que je vais chez l’ophtalmo et que ça fait six mois que j’attends ce rendez-vous. Il me parle de la nécessité de service et du manque de personnel. Je lui parle de mes yeux. Il s’en fout... Je lui rappelle le dernier weed-end qu’il m’a foutu en l’air. Il ne s’en souvient plus. Je lui dis que j’ai un mari et des enfants et que j’aimerais passer du temps avec eux. Il évoque mon statut de contractuelle et brandit la titularisation comme une arme fatale. Je tombe sous le flot de tant d’arguments.
Je file à la salle de bain. Je regarde le miroir. J’ai la tête des mauvais jours. Je songe au mariage de ma copine Sabine où je n’étais pas présente pour les mêmes nécessités de service. Je me rappelle des vacances de Noël de l’an passé, avortées pour les mêmes raisons. Je pense à l’ambiance dans ce service où je bosse depuis 18 mois. Je songe à ma charge de travail qui ne cesse de croître. J’entrevois toutes les responsabilités supplémentaires qui me tombent dessus chaque jour. J’ai mal au dos. Je perçois la violence dans laquelle je baigne parfois. Je crains de ne pas y arriver. J’ai la nausée. Je vomis. Je regarde à nouveau le miroir. J’ai la tête à l’envers. J’ai mal à ma vie.

Je me dis qu’aujourd’hui, je n’irai pas bosser. Je peux pas. Je songe à l’amour que j’avais pour ce métier. Je me souviens de mes années de formation et de mes premiers pas. Je revois la fierté de mon père et de ma mère. Je voudrais pleurer. J’y arrive plus. Je me dis que je me suis fait trop d’illusions. J’aperçois mon visage dans le miroir. Je suis nulle. J’ouvre l’armoire à pharmacie. Je regarde les boîtes de médicaments que je prends depuis plusieurs mois pour aller mieux. Je me dis que je ne m’en sortirai jamais. Je les avale tous. Je m’allonge dans la baignoire. Je songe à mes enfants, mon mari, ma famille, mes amis. Ma tête est lourde et vacille.

Bref, je bossais à l’hôpital...