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Monde

Loin de la fin de la crise

Brésil. Le coup d’État institutionnel avance, et après ?

Qu’il est loin le temps où des éditoriaux des principaux journaux internationaux louaient les merveilles du Brésil. « La puissance émergente », affirmaient certains même. Cependant, le spectacle pathétique que les députés brésiliens ont donné dimanche dernier lors du vote pour l’ouverture de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, viennent détruire cette fantaisie. Le pays se trouve submergé dans une crise politique et économique, et même si le coup d’État institutionnel avance, les options pour le patronat et l’impérialisme sont très limitées et surtout remplies de dangers.

Profondément réactionnaire


Si le « cirque » parlementaire auquel on a assisté dimanche dernier au Brésil, en plus d’avoir été l’une des scènes les plus pathétiques de la vie politique brésilienne des dernières décennies, révèle le caractère profondément réactionnaire des députés et de l’ensemble du régime politique. Toute la planète a pu assister aux explications de vote les plus incroyables, allant du ridicule aux discours ouvertement putschistes.

Il est évident pour tout le monde que le processus de coup d’État institutionnel au Brésil est en train d’être mené par une caste politicienne profondément corrompue et pitoyable. Les députés qui ont voté pour l’ouverture de l’impeachment sont aussi corrompus que les politiciens actuellement au pouvoir, voire plus corrompus encore.

L’impérialisme reste méfiant

C’est un constat que tout le monde fait. Et c’est en grande partie cela qui explique la réserve de la presse internationale du vote. Les puissances impérialistes en effet prennent beaucoup de précautions face à la situation au Brésil. Elles soutiennent l’austérité et les mesures drastiques contre les classes populaires mais elles ne font pas confiance aux éventuels successeurs de Dilma.

Pas tant à cause de leur caractère corrompu mais avant tout par crainte qu’ils se révèlent incapables d’appliquer les réformes exigées par le patronat et les institutions financières internationales sans ouvrir une situation d’instabilité politique, social et politique. En ce sens, aucun dirigeant international de taille n’a salué le vote du parlement.

Le PT et Dilma veulent s’appuyer sur cette attitude des dirigeants et de la presse impérialiste pour faire pression sur les sénateurs et essayer d’empêcher l’ouverture de la procédure de destitution.

Un problème de légitimité


En effet, après le vote dans la chambre basse, c’est maintenant le tour du sénat brésilien de ratifier la décision d’ouvrir la procédure d’impeachment. Il est très probable, sauf surprise, que le sénat, où les partis d’opposition (PMDB, ancien allié du PT, et PSDB) sont largement majoritaires.

Dans le cas de vote favorable à l’impeachment au sénat, c’est au vice-président d’assumer la fonction de président et de former un nouveau gouvernement. Ainsi, les anciens alliés de Dilma et du PT, Michel Temer et Eduardo Cunha du Parti du Mouvement Démocratique Brésilien (PMDB), prendraient la tête du pays.

Or, ce « couple » n’est pas sans poser plusieurs problèmes face aux défis que cet éventuel nouveau gouvernement aura à faire face. En effet, non seulement il s’agirait d’un gouvernement que personne n’a élu, mais aussi bien Temer que Cunha sont embourbés dans des affaires de corruption liées à l’enquête « Lava Jato ». Cela est un grand problème pour le patronat car ce serait ce gouvernement, très peu légitime, qui devrait appliquer des mesures très antipopulaires pour répondre aux exigences du patronat et du capital international.

C’est pour cela que l’autre grand parti d’opposition de droite, le Parti Social-Démocrate du Brésil (PSDB), a déjà déclaré qu’il ne participerait pas à un éventuel gouvernement avec le PMDB, même s’ils ont proposé de soutenir l’éventuel nouveau gouvernement de l’extérieur si celui-ci s’engage à appliquer toute une série de mesures que le PSDB a proposé. Probablement le PSDB cherche à laisser Temer et le PMDB faire le « sale boulot » d’ici les prochaines élections présidentielles de 2018 ou à ne pas se discréditer avant d’éventuelles élections anticipées. Cependant, on ne peut pas exclure que des figures du parti soient tentées par une offre ministérielle (la presse brésilienne parle d’une offre de la part de Temer à l’ex candidat à président du PSDB, José Serra, au ministère des finances).

Quelle sera l’attitude du PT et de ses relais syndicaux et dans les mouvements sociaux ?


Le problème du manque de légitimité et de soutien pour le gouvernement est évidemment lié à la question de la probable contestation sociale face à des mesures d’austérité. En effet, depuis 2013 le pays a connu de grandes mobilisations, notamment de la jeunesse, contre les dépenses pour la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques, les services publics de mauvaise qualité, etc. Par la droite, ce sont les secteurs aisés des classes moyennes qui se sont récemment mobilisés contre le gouvernement de Dilma sans pour autant faire confiance aux partis d’opposition.

Ce n’est par un hasard que l’un des quotidiens les plus importants du pays, Estado de São Paulo, se pose la question dans un édito si « La rue va soutenir l’austérité ». On y évoque la sensation que « la majorité de la population ressent un rejet à peine légèrement inférieur envers les politiciens qui ont voté pour la destitution de Dilma ».

En ce sens, l’attitude des directions syndicales, notamment de la CUT (Central Unifiée de Travailleurs), et des mouvements sociaux historiquement liés au PT reste un facteur déterminant. En effet, une possible destitution de Dilma pourrait pousser la CUT à lutter, même si elle essaie de contrôler le mouvement, pour d’une part répondre à la pression de la base et, d’autre part, sauver ce qui est possible de sauver de l’image du PT en vue d’une préparation de nouvelles élections. Ce serait une première car après presque 15 ans la CUT serait renvoyée dans le camp de l’opposition, alors que pendant toutes ces années de gouvernements du PT elle a essentiellement joué le rôle d’éviter les luttes ouvrières.

Évidemment, on ne peut pas exclure que la bureaucratie décide, même dans le cas de destitution de Dilma, de ne pas se lancer dans une lutte de résistance face à l’austérité. Mais ce serait une position très difficilement tenable et des débordements par la base deviendraient possibles, notamment dans d’éventuelles mobilisations de la jeunesse comme on a vu en 2013, 2014 et actuellement à Rio de Janeiro où le mouvement lycéen est en lutte.

Pour les travailleurs et la jeunesse, il n’est pas possible d’attendre de voir ce que l’éventuel nouveau gouvernement du PMDB fera en terme d’attaques pour répondre et résister. La mobilisation dès maintenant contre le coup d’État institutionnel et les mesures d’austérité que le gouvernement du PT est déjà en train de mettre est la seule option pour freiner l’avancée des tendances réactionnaires.




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