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Monde

Après l’attaque contre Bolsonaro et la proscription de Lula

Brésil. Le paysage électoral confirme la polarisation politique

Tous les analystes sont d’accord : après l’attaque contre le réactionnaire candidat Jair Bolsonaro il y a eu un point d’inflexion dans la campagne pur les élections présidentielles. Des élections totalement manipulées par l’autoritarisme judiciaire où le candidat de l’extrême droite semble avoir une place assurée au second tour.

D’après les sondages, l’attaque contre le candidat de l’extrême droite, Jair Bolsonaro, a été l’évènement avec le plus de répercussions immédiates sur Twitter depuis les élections de 2014. Selon l’enquête il y a eu 3,2 millions de références au sujet discutant les procédures médicales, les discours de haine du candidat, la violence lors de ces élections et surtout les remises en cause sur la véracité de l’évènement. Ainsi, tout le spectre politique a été chamboulé et Bolsonaro a profité de 24h par jour de propagande politique gratuite.

D’après les sondages aussi l’attaque n’a pas fait augmenter le soutien au candidat, au moins dans un premier temps. Cependant, il est probable que Bolsonaro gagne quelques points dans les intentions de vote lors des prochains sondages auprès d’une base électorale qui va au-delà de son noyau dur de votants.

A moins qu’il y ait un grand retournement, le coup de couteau semble avoir assuré à Bolsonaro de se retrouver au second tour de l’élection en octobre prochain.

Le principal résultat de l’attentat contre le candidat du PSL (Parti Social Libéral) semble être que les dernières chances pour le « candidat du centre » (dans ce cas Geraldo Alckmin du PSDB) de se renforcer se sont effondrées. Ceci va à l’encontre des souhaits du « pouvoir réel » (l’oligarchie judiciaire, les médias dominants, les fractions majoritaires de la bourgeoisie, l’armée).

Ce sont les pôles qui se renforcent mutuellement depuis le début de la campagne - Lula/Haddad et Bolsonaro - qui apparaissent comme les principaux concurrents de la course présidentielle.

Des principales tendances que nous analysons ci-dessous découlent la nécessité de combattre l’autoritarisme judiciaire, en défense du droit du peuple brésilien à décider librement pour qui voter, en faisant pour cela émerger une extrême gauche avec indépendance de classe capable de lutter pour le surgissement de fractions révolutionnaires au sein du mouvement ouvrier - contre la bureaucratie syndicale - pour s’affronter vraiment à la droite et aux putschistes. Quelque chose qui ne peut se faire que d’une façon complètement indépendante du Parti des Travailleurs (PT) de Lula.

La campagne de Geraldo Alckmin (droite) sort grièvement blessée après l’attaque

L’attaque conte Bolsonaro n’a pas modifié la caractéristique fondamentale de ces élections : elle n’est pas disputée par le centre mais par les “pôles opposés » du régime. Au contraire même, cette caractéristique s’est approfondie. La bataille électorale est disputée par les représentants des « extrêmes », dans la continuité de ce que le marxiste italien Antonio Gramsci appelait la crise organique (où la crise de l’autorité de l’Etat qui est économique, politique et sociale, se reflète dans la séparation entre les secteurs sociaux et leurs représentations politiques traditionnelles).

Alckmin n’est pas le candidat des « extrêmes ». Depuis le début il parie sur le fait d’aller « le plus à droite, dans le périmètre du centre », en reprenant des points programmatiques de Bolsonaro comme la politique de surexploitation des travailleurs. Le tout avec la « responsabilité de gestion » que le réactionnaire candidat du PSL n’a pas.

Le seul espoir du candidat du Parti Social-Démocrate du Brésil (PSDB) jusqu’à présent était de récupérer un pourcentage des voix de Bolsonaro. Ce « transfert de voix » de Bolsonaro vers Alckmin, qui était déjà difficile à cause de la loyauté de la base électorale de l’ex capitaine de l’armée brésilienne, après l’attaque de la semaine dernière est encore plus improbable. D’ailleurs, le discours cyniquement « pacifiste » de Bolsonaro sur les réseaux sociaux depuis l’hôpital après sa chirurgie, pourrait même attirer une petite partie des électeurs d’Alckmin.

Et cela parce que pour prendre une partie des votants de Bolsonaro, le candidat « du centre » devait l’attaquer. Maintenant, tous les observateurs s’accordent pour dire qu’Alckmin ne pourra pas utiliser les mêmes armes que jusqu’à présent contre le candidat du PSL. Il lui faudra modifier sa stratégie en prenant en compte que tout ce que Bolsonaro dira depuis son lit d’hôpital sera dans les Unes des journaux et sera approuvé par sa base électorale.

Le résultat c’est que la campagne d’Alckmin sort gravement touchée par la première semaine de septembre.

L’avantage du PT dans la « polarisation des extrêmes »

Le veto du Tribunal Electoral Suprême [TSE pour son acronyme en portugais] et la confirmation de l’inadmissibilité de la candidature de Lula de la part du doyen du Tribunal Supérieur Fédéral (STF), Celso de Mello, ont été les ultimes coups pour exclure Lula des urnes. L’attaque contre Bolsonaro a retiré temporairement les projecteurs de la censure de la candidature de Lula, ce que le PT utilisait pour déterminer les débats de l’élection.

En outre, maintenant Bolsonaro apparait catalogué également comme « politicien persécuté par le régime », enlevant le monopole de ce titre à Lula.

Parallèlement, Lula fait partie du « pôle opposé » en dispute avec Bolsonaro. Ainsi, plus la figure de l’ex militaire s’installe, plus cela met en avant la figure de Lula (ou plus exactement, son candidat de remplacement, Fernando Haddad) comme celui qui peut faire barrage à Bolsonaro et empêcher qu’il devienne président.

Contrairement au PSDB, la nouvelle posture de Bolsonaro n’a pas de vrai impact sur la stratégie du PT : il suffit de rappeler que, avec son opportunisme électoral caractéristique, les attaques contre l’extrême droite n’étaient pas le fait de la campagne du PT mais celui-ci laissait ce travail à Alckmin.

Des sondages montrent aujourd’hui que la partie d’électeurs qui sont « sûrs » de voter pour Haddad (soutenu par Lula) est de 22%, en augmentation de 9% depuis le 20 août dernier ; et ceux qui affirment « peut-être » voter pour lui est passée de 14% à 17%. Bolsonaro pour sa part recueil entre 22% et 24%. Evidemment ces chiffres peuvent évoluer au cours des semaines mais ils sont en train d’indiquer le cours des évènements.

Avec la désormais officielle candidature de Fernando Haddad, c’est probable que la position du PT dans les élections se renforce, pouvant même amplifier le « transfert de voix » vers Haddad (pour certains analystes, à la fin du mois Haddad pourrait avoir entre 22 et 25% d’intentions de vote). Autrement dit, indirectement la candidature du PT, avec la modalité « Haddad comme incarnation de Lula », rentre aussi dans une nouvelle phase des élections profitant d’une plus grande friction entre les « pôles opposés » du régime.

Les bases électorales des deux pôles voient uniquement et exclusivement leur candidat comme l’antidote pour annuler son opposant. Cela a comme conséquence l’étouffement du « centre » (notamment Alckmin) mais aussi des autres candidats.

Si nous admettons l’hypothèse du sociologue Marcos Coimbra selon laquelle le candidat du PSL a volé la place du PSDB dans la dispute entre le « PT et les anti-PT » (avec le risque que le PSDB disparaisse) nous pouvons dire que dans une dispute entre les « pro Bolsonaro et les anti Bolsonaro », le PT - même avec sa stratégie de conciliation avec la finance, les patrons et la droite - continue à apparaitre comme la principale force en dispute.

La projection électorale que nous faisons se développe dans le cadre des principales tendances actuelles, au cours d’une élection manipulée par l’oligarchie judiciaire avec l’aide des médias. C’est pour cela que nous ne pouvons pas écarter d’autres évolutions. Quoi qu’il en soit, le gouvernement qui émerge de cette situation de polarisation échappera difficilement aux grands événements de la lutte de classes.

Une dispute interne au PT ?

En conclusion nous pouvons dire que : Bolsonaro se renforce, qu’Alckmin aura beaucoup de difficultés pour prendre des voix à Bolsonaro (ce qui était son principal pari pour arriver au second tour), et le PT va commencer de fait l’opération de transfert de voix de Lula vers Haddad en tirant profit de la « polarisation des extrêmes ».

Parallèlement, au-delà de l’univers des disputes électorales, il existe une bataille « sourde » dans les coulisses de l’un des pôles mentionnés.

Il y a un grand nombre d’opinions de différents observateurs sur la raison qui explique le retard de la substitution de Lula par Haddad, et cela malgré les mesures autoritaires du pouvoir judiciaire qui indiquaient clairement qu’il ne serait pas candidat. La plupart des points de vue convergent sur le fait que le maintien de Lula en tant que candidat du PT jusqu’à présent avait pour objectif le transfert de voix pour son successeur.

L’analyste Rodrigo de Almeida, à sa façon, présente un point de vue intéressant : « dans la stratégie conçue et exécutée depuis la prison, Lula a agi tout le temps non pas pour rendre viable la candidature de son successeur dans le cadre de sa proscription, mais pour se viabiliser lui-même, politiquement et judiciairement ».

De ce point de vue, le centre des inquiétudes n’était pas la candidature du PT mais le destin de Lula lui-même et cela a guidé ses prises de décision. Haddad deviendrait ainsi une « marionnette » de Lula, un porte-parole malléable qui lui permette de conserver une bonne partie du pouvoir à l’intérieur du PT. Cette politique de Lula, comme on sait, contrarie depuis longtemps le « pouvoir réel », qui exige dans les médias et dans les tribunaux que Lula désigne un successeur autonome, qui supprime le besoin de négocier avec Lula et efface sa figure.

Ce n’est pas ridicule de penser que le retard dans la nomination Haddad cherchait à ce que ce dernier surgisse sans aucune autonomie, avec le moins de pouvoir possible et en étant conscient que toutes ses voix « sont à Lula ».

Il s’agit d’un avertissement silencieux de la part d’un leader de masses qui refuse de perdre une once de son pouvoir et qui ne cherche aucune grâce d’un éventuel gouvernement de Haddad mais cherche plutôt à démontrer son innocence.

Une extrême gauche appuyée sur la lutte de classes, socialiste et révolutionnaire

Bolsonaro a volé la représentation de la droite anti-PT au PSDB ; Lula est en prison et, même à contrecœur, a dû nommer un substitut. La crise organique, à laquelle on faisait référence plus haut, a alors transformé la représentation traditionnelle de la droite, mettant à sa place une droite plus sauvage.

Dans le cas de la représentation traditionnelle du mouvement ouvrier nous voyons une « revitalisation sénile du PT ». Pourquoi sénile ? Car les conditions matérielles qui permettaient des concessions réformistes dans les années 2000 ont disparu. Un éventuel gouvernement de Haddad sera pire que le gouvernement « Dilma 2 », en se heurtant plus ou moins rapidement aux illusions alimentées pendant la campagne électorale.

Le caractère sénile qui se profile déjà dans cette revitalisation du PT est le fondement de pourquoi il faut préparer, théoriquement et pratiquement, une extrême gauche anticapitaliste et révolutionnaire, pour le moment où les masses feront leur expérience avec le PT.

En tant que Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs, qui animons Esquerda Diario au Brésil, en même temps que nous défendons inconditionnellement le droit des masses à décider pour qui voter, nous n’appelons pas à voter pour le PT et critiquons durement sa stratégie de conciliation de classes qui a ouvert la porte au coup d’Etat institutionnel de 2016.

Plus que jamais il nous faut renforcer une extrême gauche qui fasse le pari de la lutte de classes, qui s’appuie sur les travailleurs, les femmes et la jeunesse, avec un programme d’indépendance de classe qui dépasse la conciliation du PT.




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