Monde

Coup d’Etat institutionnel

Brésil. Les va-et-vient du cirque politicien

Publié le 10 mai 2016

Philippe Alcoy

Le président intérimaire de la Chambre des députés brésiliens, Waldir Maranhão, a eu son quart d’heure de célébrité. Il avait annoncé lundi 9 mai l’annulation de la séance de la chambre basse du 17 avril dernier permettant l’ouverture de la procédure d’impeachment de la présidente Dilma Rousseff. Quelques heures plus tard il revenait sur sa décision. Encore un numéro de la farce politicienne qui se joue actuellement au Brésil.

Si Maranhão a eu son quart d’heure de célébrité, le régime brésilien quant à lui expose depuis plusieurs mois déjà, à toute la planète, la médiocrité et la bassesse de son personnel politique. Aux yeux de tout le monde, il est devenu clair que le régime politique brésilien est rongé par une corruption structurelle.

Et dans le coup d’Etat institutionnel en cours, les rebondissements ne s’arrêtent plus. Alors que l’ouverture de la procédure d’impeachment et la suspension de Dilma permettrait à son ex allié, Michel Temer du PMDB (centre), d’arriver à la tête de l’Etat, la semaine dernière l’ancien président de la chambre des députés, Eduardo Cunha aussi du PMDB était suspendu de ses fonctions par la justice. Cunha est l’un des principaux opposants de Dilma et du PT mais son nom est également cité dans la méga opération d’enquête anticorruption « Lava Jato ». Une action de la justice qui cherche sans aucun doute à donner une image « impartiale » à son rôle dans le coup d’Etat institutionnel en cours.

C’est cette destitution qui a permis à Waldir Maranhão de remplacer Cunha. Très proche du gouverneur de l’Etat de Maranhão, Flavio Dino (PCdoB –Parti Communiste du Brésil), allié du PT au pouvoir, Maranhão a décidé d’annuler la séance qui avait ouvert la possibilité d’ouvrir la procédure de destitution de Dilma Rousseff. Le député de l’Etat du nord-est brésilien argumentait des irrégularités lors du vote au parlement sur l’impeachment, notamment la déclaration du vote par les députés avant le scrutin, les explications de vote totalement déconnectées de la question sur laquelle les députés devaient se prononcer, etc.

Le président du sénat, Renan Calheiros (un autre du PMDB), face à cette annonce surprise, a aussitôt déclaré que les sénateurs ne reconnaissaient pas la décision de Maranhão et continueraient les discussions et le vote, qui commence mercredi matin, sur l’ouverture de la procédure d’impeachment.

Finalement, après ces pressions et celle de son propre parti, le Parti Progressiste, Maranhão est revenu sur ses pas. Aujourd’hui, certains députés exigent sa démission et son parti est en train de discuter de son exclusion.

Quant au PT et Dilma, ils continuent à parier sur une stratégie institutionnelle pour arrêter le processus d’impeachment. C’est pour cela que le parti de la présidente vient de déposer un recours auprès du Tribunal Suprême Fédéral pour annuler l’impeachment. Le PT considère en effet que l’ex président de la chambre des députés, Eduardo Cunha, avait des motivations personnelles pour accepter le vote d’ouverture de la procédure de destitution contre Dilma (impliquée dans des affaires de corruption).

C’est la dernière chance pour le gouvernement. Si le Tribunal Suprême rejette le recours du PT, il est très probable que ce mercredi le sénat vote la suspension pour 180 jours de la présidente et que Temer devienne le nouveau président intérimaire du Brésil et nomme un nouveau gouvernement.

Dans ce cadre, et alors que dans les hauteurs du corrompu régime politique brésilien des politiciens illégitimes, représentants des intérêts des classes dominantes locales et de l’impérialisme, négocient futur du coup d’Etat institutionnel, que font les organisations ouvrières et de la jeunesse ? Pratiquement rien. Elles n’organisent aucune résistance sérieuse face aux attaques de la droite, du patronat et du gouvernement du PT lui-même qui pendant tous ces mois de crise n’a pas arrêté d’appliquer l’austérité que les capitalistes exigent.

Ces organisations, comme la CUT pour les travailleurs et l’UNE pour le mouvement étudiant, cantonnent les masses dans une position de spectatrices des magouilles d’en haut. Cela abouti à la passivité des travailleurs et de la jeunesse et empêche que ceux-ci reprennent confiance en leurs propres forces. La réalité c’est que le PT craint plus la rue que la perspective d’être chassé du pouvoir. Car dans l’éventualité, très improbable, de rester au pouvoir, celui-ci voudra appliquer les attaques qu’exige le patronat ce qui deviendrait plus difficile avec les masses mobilisées conte le coup mais aussi contre l’austérité.

En ce sens, pour les travailleurs, la jeunesse et les couches populaires il est fondamental de s’opposer de l’offensive putschiste de la droite, du patronat et des institutions réactionnaires comme la Justice. Mais cela ne signifie pas le soutien politique au PT de Dilma et Lula, qui depuis 2002 gouvernent pour le patronat local et le capital international. Comme expliquent nos camarades d’Esquerda Diario, les travailleurs et les couches populaires doivent lutter pour « une Assemblée constituante qui en finisse avec toutes les institutions de ce régime, qui impose à travers la lutte des travailleurs que tous les juges soient élus, révocables et gagnent le même salaire qu’un travailleur qualifié, et la même chose pour les politiciens haut placés ; qui empêche que des juges puissent juger leurs propres amis dans les affaires de corruption et que ceux-ci soient jugés par des jurys populaires ; un système qui s’attaque aux profits des patrons pour que ce soient eux qui payent la crise, dans le cadre de la lutte pour un gouvernement des travailleurs qui rompe avec le capitalisme et l’impérialisme ».