Genres et Sexualités

Interdit sur 23 plages

Burkini : depuis quand c’est à l’Etat de nous libérer ?

Publié le 22 août 2016

Si la grande majorité des affirmations et positions en faveur de l’interdiction du burkini sur les plages a été justifiée de façon honteuse, faisant le lien avec l’état d’urgence et la lutte contre le terrorisme, assimilant de fait la religion musulmane au terrorisme dans un contexte d’islamophobie grandissante, une autre partie des soutiens à cette interdiction s’est basée sur des arguments de matrice féministe. L’interdiction du burkini serait, d’après ces arguments, une manière de lutter pour les droits des femmes, et en l’occurrence, pour le droit à disposer de leur corps, à s’habiller comme elles le souhaitent et à s’émanciper de la domination patriarcale exercée par leur père, leur mari, leurs frères. Cette question rejoue les débats ayant eu lieu lors de la mise en place de la loi contre le port du voile à l’école en 2004, qui avait divisé et divise encore le mouvement féministe en France. Mais peut-on réellement lutter pour le droit des femmes à disposer de leur corps par une interdiction ? Peut-on lutter contre des normes imposées par les institutions religieuses par la répression étatique ?

Sarah Macna

Le corps des femmes, la religion, et l’Etat 

En 2004, lors de la mise en place de la loi contre le port du voile à l’école, une partie du mouvement féministe s’est déclarée favorable à cette nouvelle réglementation. Avec le débat sur la prostitution, il s’agit d’un des marqueurs d’une grande ligne de fracture qui s’est opérée dans le mouvement des femmes ces dernières années. A l’époque, sous le gouvernement Raffarin, Sarkozy étant ministre de l’Intérieur, la logique de lutte anti-terroriste était beaucoup moins avancée qu’elle ne l’est aujourd’hui, ce qui n’empêche pas que dès 2004, certains mettaient en avant des arguments de type sécuritaire (qui sait ce que « ces femmes » peuvent bien « cacher » sous leur voile...). Pour une partie du mouvement féministe, cette loi aurait ainsi permis de lutter contre la religion, contre toutes les religions, contre ce qu’elles ont imposé et imposent toujours en terme de rôles, de fonctions, de vêtements, de lieux, assignés aux femmes. Ainsi, pour certaines, interdire le voile à l’école était une manière de permettre aux jeunes femmes de se libérer du joug de ces normes, au moins pendant le temps de l’école.

En tant que marxistes révolutionnaires, matérialistes et athées, nous sommes critiques de la religion, et plus précisément des institutions et des normes religieuses : de manière générale, parce que nous considérons en effet que la bataille se mène bien sur terre, et non au ciel, et qu’aucune force supérieure ne peut dicter nos actes de faits ou de pensée ; dans le débat qui nous occupe aujourd’hui, parce qu’il est un fait certain que les normes et institutions religieuses se sont appuyées sur le patriarcat et en ont renforcé les chaînes. Que ce soit dans le catholicisme ou dans la religion musulmane (pour ne prendre que ces deux exemples, et plus encore lorsqu’il s’agit de leurs franges les plus extrêmes), la place des femmes a été et reste bien souvent celle de la femme au foyer, soumise à ses pères, frères et époux, s’occupant des enfants et effectuant « naturellement » l’ensemble des tâches domestiques. Encore aujourd’hui, bien rares sont les mariages célébrés à l’Eglise catholique où le curé ne prêche pas un sermon réaffirmant le rôle de l’épouse (faire des enfants, bien entretenir sa maison) et celui du mari (subvenir aux besoins de son épouse et de ses enfants). Les tenants catholiques de la Manif pour Tous en illustrent également les aspects les plus caricaturaux.

En conséquence, le mouvement féministe, en France et ailleurs dans le monde, a du se battre contre les institutions religieuses. Pour avoir le droit à disposer de son corps, de son temps, de sa vie, pour refuser de n’être considérée que comme mère et reproductrice, pour obtenir la contraception, l’avortement, le droit à une sexualité libérée, à aimer qui l’on veut. En France, malgré les limites imposées par la société capitaliste (et sa dernière marotte, l’austérité, qui ferme les centres IVG et les Plannings familiaux), le mouvement féministe a acquis un certain nombre de droits pour les femmes qui sont contestés encore dans de nombreux pays du monde, notamment par les institutions religieuses ou à travers des arguments issus de la religion.

Dans certains pays même, des femmes luttent contre l’imposition du port du voile. C’est le cas par exemple en Iran, où le port du hijab est obligatoire depuis la révolution islamique de 1979. En France, ces exemples sont parfois utilisés pour dire qu’interdire le port du voile en France serait ainsi une manière implicite de soutenir, d’encourager (ou au moins de ne pas décourager) ces femmes en lutte contre les normes vestimentaires qu’on leur impose. En réalité, il est bien illusoire de penser que le simple « symbole » d’une loi votée en France soit en mesure de soutenir réellement des femmes qui se battent au quotidien de l’autre côté du monde – et d’autant plus quand ceci ne s’accompagne pas d’une dure critique de ce que l’impérialisme français impose aux femmes du monde entier (guerres, exploitation brutale dans les usines dirigées par les capitalistes français, pillage des ressources naturelles, etc.). Par ailleurs, cet argument tend à effacer une réalité importante de la lutte des femmes dans les pays de confessions musulmanes : bien souvent, on remarque en effet que ces mouvements féministes ne sont absolument pas focalisés sur la question du port du voile. Leurs batailles principales se mènent sur le front de l’égalité juridique (droit de vote, de conduire, de fonder des associations, contre les réformes les plus rétrogrades du Code de la Famille renforçant davantage la subalternisation des femmes, etc.) ou sur le terrain de la lutte contre l’exploitation. En faire des décalques de certains tenants de l’émancipation des femmes pour qui la lutte contre l’imposition du voile islamique est le seul combat est certainement réducteur.

A travers l’histoire (comme nous le rappelions dans cet article), les femmes des pays arabes ont parfois lutté contre l’interdiction du voile (c’est le cas notamment en Algérie, contre l’Etat colonial français qui voulait dévoiler les femmes pour les « civiliser »), parfois contre son imposition. Signe de la croyance en Dieu, marque de l’imposition patriarcale, symbole de fierté nationaliste, affirmation de combat anti-colonial, ou encore tenue de combat pour affronter le harcèlement de rue : le voile, en tant que accessoire vestimentaire, a euet continue à avoirde multiples significations, de multiples usages.

Et quelle femme, musulmane, catholique ou athée, pourrait affirmer que la manière dont elle s’habille n’est en réalité pas marquée par la façon dont elle s’arrange pour vivre dans les interstices que lui octroie cette société patriarcale ? Une jupe, mais pas trop courte. Un pantalon, parce que ce soir on rentre en passant par une ruelle sombre. Et oui, parfois un voile, « pour pas se faire emmerder », ou pour bien d’autres raisons encore. Ce que nous voulons dire par là, c’est que le voile n’est pas en soi, intrinsèquement, une marque plus forte de soumission à l’idéologie et aux normes patriarcales que ne peut l’être une jupe, un string, un pantalon ou une paire de talons hauts. Ce qui importe, c’est que ce soit aux femmes de décider, et rien qu’à elles. C’est pour cela qu’elles se sont battues et continuent à se battre, en France et partout dans le monde. Et cette lutte-là, même lorsque – ou d’autant plus lorsque – elle se situe à l’encontre d’institutions et de normes religieuses, nous ne pouvons pas la laisser entre les mains de l’Etat. 

L’illusion institutionnelle, la dérive impérialiste

L’Etat français prétend donc (ou du moins c’est l’un de ses arguments) lorsqu’il interdit le voile à l’école ou le burkini sur les plages, libérer les femmes, leur permettre d’être libérées du joug des normes patriarcales de la religion. Les images des policiers inspectant les plages estivales, et les amendes imposées aux femmes qui auraient le malheur de vouloir profiter d’un moment de détente dans l’eau avec leurs enfants, auront sans doute tôt fait de mettre en doute cette charmante vision de la « libération ». Mais pour celles et ceux qui continueront à y voir un bienfait de notre cher « pays des droits de l’Homme », examinons en détail à quoi cette logique conduit concrètement. En principe, l’idée véhiculée par l’interdiction est donc que les femmes qui portent le burkini sont brutalement opprimées, obligées de se couvrir de la tête aux pieds du fait des normes religieuses imposées par leur mari, leur père ou leurs frères. L’interdire et le punir d’une amende seraient donc une manière de les « aider » en les obligeant de fait (contre l’accord de leurs mari, frères ou père donc) à se dévêtir. 
Mais c’est là que le bât blesse. Car de deux choses l’une : soit on considère que les autorités religieuses et/ou patriarcales sont en effet assez fortes pour imposer le port d’une tenue vestimentaire aux femmes. Dans ce cas, elles auront tôt fait d’imposer aux femmes en question de ne plus se baigner (puisqu’elles ne peuvent pas le faire vêtues « correctement ») ou bien de rester en burkini en payant l’amende. Soit on considère que les autorités religieuses et/ou patriarcales sont faibles et que le port du burkini est choisi par les femmes, et dans ce cas l’interdiction et l’amende ne feraient que « punir » des femmes qui s’auto-opprimeraient ou qui ne seraient pas capables de comprendre qu’une femme libre est une femme en bikini. C’est dans ce cas-là une interdiction à but « civilisationnel », et en définitive néo-colonial et raciste. Dans les deux cas, on ne propose de toute façon aucune aide, aucun secours matériel et concret à une femme qui serait obligée (puisque c’est cela qu’on suppose) à porter le burkini à cause de son mari. Soit, on les renvoie à la maison, soit, on leur impose une tenue « civilisée », estimée correcte... par la police et le gouvernement. 

Pour que les femmes, toutes les femmes, puissent décider elles-mêmes de leur tenue, de leur croyance (ou non), de leurs pratiques, de leur vie, ce n’est décidément pas en leur envoyant la police et en leur interdisant de fait l’accès à certains lieux qu’il faut s’y prendre. Pour lutter concrètement contre le patriarcat et notamment contre ses formes religieuses, il nous faudra lutter pour nos droits (droit à la contraception et à l’avortement libres, gratuits et accessibles...), contre les violences faites aux femmes (pour des centres d’accueil aux femmes victimes de violences, contre l’impunité des agresseurs, contre les violences policières...), et plus que tout pour l’égalité réelle (égalité des salaires, fin des contrats précaires dans lesquels les femmes sont surreprésentées,égal accès de fait à toutes les professions...). Pour cela, l’Etat français, qui met en place les politiques souhaitées par les grands groupes capitalistes pour nous exploiter toujours un peu plus (la loi Travail n’en est que le dernier exemple) et qui défend son rang de grande puissance impérialiste (une guerre par an depuis le début du mandat de Hollande), est bien loin d’être notre allié. L’instrumentalisation qui est faite des revendications féministes à des fins sécuritaires et racistes est inadmissible et scandaleuse. Face à la déferlante réactionnaire, nous devons reprendre à notre compte le slogan des années 70 pour lui rendre ses lettres de noblesse, de lutte collective et de combativité : « Ne nous libérez pas, on s’en charge ! »