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Afrique des Grands Lacs

Burundi. Le retour du « président » Nkurunziza après le coup d’Etat manqué

Ciro Tappeste Classé parmi les cinq pays les plus pauvres de la planète, le Burundi a été le théâtre, ces dernières semaines, d’importantes mobilisations populaires contre l’Exécutif et son président, Pierre Nkurunziza, qui s’apprêtait à s’asseoir sur sa propre Constitution, pourtant taillée sur mesure, et briguer un troisième mandat présidentiel. L’ensemble des acteurs dominants, à commencer par les Forces Armées, influencées par les différentes chancelleries occidentales, observaient avec inquiétude l’évolution de la situation, les forces de répression ayant refusé de tirer sur les manifestants, préoccupés d’une évolution à la burkinabé, avec une dynamique populaire débordant les canaux habituels et finissant par renverser le président. C’est ainsi qu’une fraction de l’Etat-major burundais a opté pour un coup d’Etat préventif, mercredi 13 mai, qui a échoué. Télécharger en PDF :

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La situation, aujourd’hui, est des plus préoccupantes : Nkurunziza se prépare à lancer ses escadrons de la mort non seulement contre les militaires félons mais également contre l’ensemble de l’opposition et les figures les plus en vue des manifestations de ces derniers temps, désormais accusés d’être des « rebelles ». C’est la décision du parti au pouvoir depuis 2005, le Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces de Défense de la Démocratie (CNDD-FDD), de soutenir un troisième mandat de Nkurunziza qui a mis le feu aux poudres, le 25 avril. Les manifestations se sont multipliées, débordant la segmentation ethnique entre tutsis et hutus, héritage de la colonisation et ayant débouché, comme au Rwanda voisin, sur une situation de guerre civile entre 1993 et 2003, sur fond de rivalité interimpérialiste dans cette région stratégique de l’Afrique des Grands Lacs.

A la tête de la mobilisation depuis fin avril, un cartel de 300 ONG et associations, dont le Forum pour la Conscience et le Développement, opposé à Nkurunziza. Ces dernières semaines, donc, de façon quasi quotidienne, la capitale, Bujumbura, a été le théâtre de grandes mobilisations populaires contre le pouvoir en place, la corruption et le clientélisme ethnique. Dans un premier temps, ces manifestations ont été réprimées par les forces de sécurité sans pour autant contraindre les manifestants à renoncer à descendre dans la rue. En instrumentalisant à nouveau le poison des rivalités ethniques, laissant planer la perspective de nouvelles tensions entre tutsis et hutus, Nkurunziza a forcé plus de 100.000 burundais à opter pour le chemin de l’exil et a fait arrêter des centaines d’opposants, en assassinant des dizaines d’autres, et ce dans le silence quasi complet de la presse occidentale qui fit le choix, comme leurs chancelleries, de soutenir un pouvoir fort plutôt que de courir le risque de l’instabilité.

C’est au cours d’un Sommet des Etats d’Afrique de l’Est en Tanzanie, réunissant les chefs d’Etat de la région autour de la crise burundaise, que plusieurs officiers de haut-rang, issus du sérail du pouvoir, ont choisi de tenter un coup de force, profitant de l’absence de Nkurunziza du pays. Vieux briscards du régime plus que jeunes officiers ayant soif de démocratie, ils ont été dirigés par le général Godefroid Niyombare, ex-chef des Services secrets, le commissaire de police Zénon Ndabaneze ainsi que le général Cyrille Ndayirukiye, porte-parole des putschistes qui a reconnu pour sa part, dès la soirée du jeudi 14 mai, l’échec du coup d’Etat.

Ayant sans doute mal évalué le rapport de force au sein de l’armée et leurs appuis au sein des ambassades occidentales, notamment française et étatsunienne, qui continuent à représenter, en dernière instance, le vrais maîtres du pouvoir dans la région, les officiers avaient choisi d’intervenir plutôt que de laisser l’initiative aux manifestants, rappelant en ce sens les manœuvres au sein de l’armée burkinabé au cours de l’insurrection d’octobre 2014 qui a mis fin aux vingt-sept années de règne de Blaise Compaoré, ancien homme-lige de la France en Afrique de l’Ouest.

Au bout de 48 heures de combats, notamment pour la prise de contrôle le siège de la Radio Télévision Burundaise, au cours desquels des dizaines de soldats et de civils ont perdu la vie, le mouvement des putschistes a pris fin, sans que les manifestants, eux, ne s’avouent vaincus, s’étant retirés en direction de plusieurs quartiers de Bujumbura, gagnés à la cause de l’opposition. Pacifique Nininahazwe, pour le Forum pour la Conscience et le Développement, a réitéré la perspective « de nouvelles mobilisations pour rejeter un troisième mandat de Nkurunziza (…), le mouvement n’ayant absolument rien à voir avec les putschistes et le coup d’Etat ». La situation va être beaucoup plus compliquée, aujourd’hui, avec le retour du « président » de Tanzanie, plus déterminé que jamais à asseoir son pouvoir par tous les moyens nécessaires, déférant manifestants ou officiers putschistes devant des tribunaux à ses ordres, lorsqu’ils ne sont pas abattus en pleine rue, ce qu’a déjà reporté l’agence Reuters.

Après les hésitations du Quai d’Orsay, ayant d’abord ratifié son soutien à Nkurunziza, quoi qu’étant conscient du caractère explosif de la situation en raison de la volonté de ce dernier de briguer un troisième mandat, Paris garde un silence prudent… et criminel. Comme à son habitude, l’Elysée préfère, en dernière instance, avoir à traiter avec ses interlocuteurs traditionnels. Mais c’est bien le passé colonial et l’actualité françafricaine qui sont responsables de cet état de fait et dont sont victimes, au Burundi comme ailleurs, tous les peuples d’Afrique francophone.

17/05/15




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