Politique

Le collectionneur de casseroles.

Bygmalion. L’indignation vertueuse de Sarkozy a de quoi faire sourire…

Publié le 7 septembre 2016

Claire Manor

Jamais homme politique, ministre puis président, n’a connu autant « d’affaires » à forte odeur magouillarde. Depuis l’affaire Karachi en 1995, alors qu’il était porte-parole de l’ex-premier-ministre Balladur et ministre du budget, jusqu’à l’affaire Bygmalion qui rebondit aujourd’hui, le tintamarre des casseroles suspendues aux basques de Sarkozy n’a cessé de s’amplifier.

Mais tout ce « bruit » judiciaire, certes menaçant, ne présage pas forcément d’un véritable empêchement à mener une campagne des primaires offensive. D’abord parce que les jeux de calendrier ont des chances de lui épargner un procès dans les mois qui viennent, et surtout, parce que la pourriture généralisée des ténors politiques lui fournit sur un plateau l’opportunité de banaliser ses propres turpitudes.

Un palmarès d’affaires qui bat tous les records

La biographie politique de Sarkozy, depuis 1995 jusqu’à aujourd’hui, est jalonnée d’un train d’affaires dont le nombre, la diversité, les rebondissements et les issues différées présentent un caractère exceptionnel, sinon exemplaire.
C’est d’abord, en 1995, l’affaire Karachi. A l’époque, il était ministre du budget et porte-parole de Balladur, ex-premier-ministre et candidat aux présidentielles. Il aurait alors approuvé la création, au Luxembourg, de structures offshore permettant de percevoir desrétrocommissions issues de contrats d’armement passés avec lePakistan et l’Arabie saoudite, source de financement occulte.

Puis, c’est l’affaire du financement libyen de la campagne de 2007.Selon un document publié en 2012 par Mediapart, Sarkozy aurait bénéficié,cette fois-ci pour sa propre campagne, du soutien financier de Khadafi pour un montant de 50 millions d’euros. Une enquête est ouverte en avril 2013. Elle porte sur des charges de « corruption active et passive », » trafic d’influence  », « faux et usage de faux »,« abus de biens sociaux ».Pour les besoins de l’enquête, Sarkozy est placé sous écoutes.

Cette mise sous écoute entraîne un effet ricochet inattendu sur l’affaire Bettencourt.L’affaire avait éclaté en décembre 2007. En décembre 2013 Sarkozyest poursuivi pour « abus de faiblesse » sur la personne de Liliane Bettencourt, héritière de l’empire L’Oréal,dont il aurait obtenu les largesses par l’intermédiaire de son trésorier de campagne en 2007, Eric Woerth.
Dans les échanges que saisissent les écoutes placées en avril 2013 pour les besoins de l’enquête sur le financement libyen,l’ancien président et son avocat Thierry Herzog parlent de l’affaire Bettencourt. Leurs propos donnentà penser qu’ils ont essayé d’obtenir auprès d’un magistrat, Gilbert Azibert, des informations secrètes, enpromettant, en contrepartie, l’intervention de l’ex-président pour lui obtenir un poste à Monaco.

Mais, entretemps, la campagne des présidentielles de 2007 nourrit un autre dossier : l’affaire des sondages de l’Elysée.En 2007 l’Elysée passe un contrat avec un cabinet d’études que dirige un proche de Sarkozy, Patrick Buisson. Ce contrat prévoit une rémunération de 1,5 millions d’euros plus des indemnités mensuelles de 10 000 euros. La cour des comptes frappe d’irrégularité ce contrat avec un motif imparable : le non-respect de la procédure d’appel d’offres applicable à tous les marchés publics. Forte de ce jugement, Une association anticorruption porte plainte, en février 2010 pour « délit de favoritisme ».

L’affaire Bygmalion, un couronnement

L’affaire a éclaté en 2014, au lendemain des élections européennes. Cette fois, ce sont les comptes de la campagne présidentielle de 2012 qui sont sous les projecteurs. La société Bygmalion, grande organisatrice des meetings de Nicolas Sarkozy, reconnaît avoir participé à un système de double comptabilité et de fausses factures établies au nom de l’UMP pour un montant de 10 à 11 millions d’euros. Médiapart parle de 17 millions.
Depuis fin juin 2014, des juges financiers sont chargés d’une information judiciaire pour « faux et usage de faux », « abus de confiance » et « tentative d’escroquerie ». En ce qui concerne Sarkozy lui-même, la question est de savoir s’il avait connaissance de ce système, ce qu’il nie. Ses proches assurent également qu’il n’était au courant de rien, ce que l’enquête n’a pas réussi à démontrer. Il a été mis en examen en février dernier pour « financement illégal de sa campagne ».

Des dossiers dont très peu sont « refermés »

On n’en finirait pas d’allonger la liste des affaires cumulées par un Sarkozy capable de beaucoup et encore plus pour se maintenir dans le peloton des présidentiables et se hisser au rang suprême de président. Affaires ne veut cependant pas dire condamnations. « La présomption d’innocence » et « le travail de la justice »peuvent différer extrêmement longtemps l’aboutissement des dossiers dans un sens ou dans l’autre.

Pour l’heure, quelques-uns des dossiers ouverts à l’encontre de Sarkozy sont refermés. En ce qui concerne l’affaire Karachi, plusieurs des proches de Sarkozy ont été mis en examen. La cour de Justice de la République (CIR) a ciblé principalement Edouard Balladur et François Léotard. Une simple possibilité d’audition de Sarkozy comme témoin assisté reste ouverte.
En ce qui concerne l’affaire Bettencourt, les juges d’instruction ont réclamé un « non-lieu » pour Sarkozy. Quant à Eric Woerth, il a été relaxé.
Dans deux affaires de moindre importance, il a été également mis hors de cause : la prise en charge par l’UMP des pénalités infligées au candidat Sarkozy après l’invalidation des comptes de sa campagne de 2012 et ses voyages en jet facturés par la société d’un de ses amis.

Les deux affaires les plus importantes qui pourraient constituer une réelle menace pour Sarkozy candidat aux primaires de la droite sont l’affaire des sondages de l’Elysée et surtout la fameuse affaire Bygmalion.
En ce qui concerne l’affaire des sondages, la justice enquête sur la régularité des contrats conclus sous le quinquennat Sarkozy entre l’Elysée et neuf instituts de sondage. Le délit de « favoritisme » serait passible de deux ans de prison et de 30 000 euros d’amende.

Mais la principale épée de Damoclès demeure l’affaire Bygmalion, celle-là même qui a ressurgi en début de semaine, avec la décision du parquet de Paris de renvoyer Sarkozy en correctionnnelle. Les juges d’instruction disposent d’un mois pour répondre favorablement ou non et les éventuels recours de procédure sont aussi susceptibles de rallonger les délais.


Cette fragilité judiciaire pourrait-elle compter dans la campagne ?

Au jeu du « je te tiens tu me tiens par la barbichette », bien des grands du monde politique qui candidatent aux primaires des partis institutionnels sont directement ou indirectement impactés par des « affaires ». Peu y échappent, pas même Marine le Pen qui s’était pourtant faite la championne de la dénonciation du « tous pourris ».

Juppé, principal rival de Sarkozy, donné dans les sondages comme mieux à même d’affronter Marine Le Pen au second tour, bien que n’étant pas actuellement sous les feux de la justice, a cependant fait l’objet,en 2004, d’une condamnation non négligeable. Reconnu par le tribunal correctionnel de Nanterre, coupable, en tant que maire adjoint de Paris aux finances, de « prise illégale d’intérêt » dans l’affaire des emplois fictifs à la mairie de Paris,il écopait alors d’une peine de 18 mois de prison avec sursis, assortie d’une peine d’inéligibilité de 10 ans ».
Sarkozy aurait donc matière à trouver des arguments de poids au jeu du « C’est qui le plus pourri  ? »

Mais, pour l’instant, l’ex-président candidat à la primaire de droite semble suffisamment inquiété pour générer, comme le titre le Canard Enchaîné, « un big boxon à France Télés ». Le journal explique que« sous la pression de l’ex-président, Elise Lucet et Michel Field se sont étripés avant la diffusion d’un « Envoyé spécial » consacré au financement de la campagne UMP de 2012.L’émission est menacée d’être repoussée après les primaires de droite. La dernière proposition de Field « diffuser le sujet Bygmalion ce jeudi 8 septembre mais dans une version réduite » essuie un refus d’Elise Lucet.

Ce qui est certain c’est que, loin des affres d’un Sarkozy, loin des coulisses de la justice, loin des disputes des équipes médiatiques soumises aux pressions en tout genre, la préoccupation des travailleurs est ailleurs que dans les rebondissements des affaires, même si elles continuent à les dégoûter définitivement de ce système en fin de règne.