Cherchez l’erreur

C’est les étrangers qui font baisser les salaires ?

Camille Münzer

C’est les étrangers qui font baisser les salaires ?

Camille Münzer

Depuis le début de la « crise » des migrants, la gauche française a été animée par un débat autour de l’analyse, des mots d’ordres et des revendications à mettre en avant par rapport à cette question.

De septembre 2015 à janvier 2016, on estime qu’un million de personnes ont fui le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique pour tenter de trouver refuge ailleurs. La moitié d’entre elles venait de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan, le reste d’Afrique de l’Est. La « crise » des migrants montre, contrairement au discours sur la fin des États et des frontières, qu’il n’y a pas de frontières poreuses et que la circulation internationale des personnes n’a rien d’évident. C’est-à-dire que si le capitalisme s’accommode très bien des frontières pour faire circuler les marchandises aux quatre coins du monde, les migrations ne sont jamais libres, au contraire.

L’arrivée d’un nombre important de demandeurs d’asile en quelques années en Europe a fait couler beaucoup d’encre sur les effets économiques d’une augmentation soudaine de la main-d’œuvre dans un marché du travail déjà marqué par le chômage structurel. L’arrivée d’hommes et de femmes fuyant la guerre et la misère, souvent les deux, ferait le jeu des patrons, les migrants étant prêts à accepter des métiers peu qualifiés et des bas salaires. Ils contribueraient en outre à la concurrence dans le marché du travail, en faisant baisser les salaires et augmenter le chômage. Certains commentateurs à gauche ont redécouvert Marx à l’occasion, cherchant à justifier leurs prises de position à partir de passages choisis du Capital sur l’« armée industrielle de réserve ». Mais qu’en est-il réellement ? Que dit Marx, et que disent d’autres travaux d’économie sur la question ?

Ce que dit Marx

Dans des passages très connus du Capital, Marx tente d’établir la « loi générale d’accumulation capitaliste ». Il distingue à ce sujet deux régimes capitalistes d’accumulation. Pour lui, sous certaines conditions, l’accumulation du capital fixe peut faire augmenter les besoins de main-d’œuvre. « L’accumulation du capital est donc en même temps une accumulation du prolétariat », dit-il. Dans ces conditions, les salaires peuvent augmenter. On peut dire que c’est le modèle d’accumulation qui a existé pendant les Trente Glorieuses, où l’accumulation du capital se faisait dans le cadre d’une accumulation de la main-d’œuvre dans les pays impérialistes. À ce moment, on a fait venir des travailleurs immigrés des anciennes colonies par centaines de milliers pour travailler dans les usines françaises.

Cependant, un autre modèle d’accumulation est possible, où c’est l’augmentation de la productivité du travail qui est au cœur de l’accumulation. Dans ce contexte, la centralisation et la concentration du capital font baisser le besoin en main-d’œuvre : dit autrement, la hausse de la productivité du travail fait baisser les besoins de la part de capital variable (travail, salaires) par rapport au capital constant (machines, investissements). Un seul travailleur utilise plus de capital constant, ce qui expulse de l’univers de travail une part toujours plus grande de la population ouvrière. Ceci produit ce que Marx appelle une « surpopulation relative », c’est-à-dire un excédent de population par rapport aux besoins du capital à un moment donné. Ces analyses renvoient naturellement au contexte économique postérieur aux Trente Glorieuses et aux restructurations contemporaines des entreprises, où il s’agit simultanément de « moderniser » la production (en mécanisant et en intensifiant le travail) et de supprimer des postes (à travers des départs anticipés ou des licenciements « secs »).

Une des raisons pour laquelle les salaires sont aussi bas serait donc que l’offre de travail est supérieure à la demande, le prix de vente du travail étant donc bas. Cependant, pour Marx, le salaire dépend du rapport entre « armée active » et « armée de réserve industrielle » : l’offre de travail dépasse toujours la demande car l’armée de réserve existe structurellement. Les salaires sont toujours bas, car ils oscillent au-dessus et en dessous de la valeur de la force de travail, c’est-à-dire autour du salaire de subsistance. Ainsi, le capitaliste peut faire accepter des salaires plus bas et des conditions de travail dégradées à la partie occupée de la classe ouvrière. La menace des licenciements, du chômage et la peur de tomber dans la pauvreté sont des leviers puissants dans les mains des capitalistes pour faire accepter un surcroît de travail et des faibles salaires. Marx affirme donc que « les mouvements généraux du salaire sont en gros exclusivement régulés par les phases d’expansion et de contraction de l’armée industrielle de réserve ». Et l’immigration dans tout cela ? Étonnamment, à aucun moment de ce passage il n’est question d’immigration. Comme le souligne le philosophie marxiste Jacques Bidet dans un entretien donné à Ballast, les capitalistes n’attendent pas les immigrés pour « faire pression » sur les salaires. C’est la dynamique générale de l’accumulation qui entraîne les salaires vers le bas.

Ce que dit l’économie du travail

Les analyses de Marx marient abstraction et description des conditions de vie des classes laborieuses anglaises dans son chapitre sur la loi générale de l’accumulation. Des travaux postérieurs en économie du travail se sont attelés, statistiques à l’appui, à montrer ce que sont les effets d’une arrivée massive d’étrangers dans un marché du travail. Deux articles qui s’appuient sur des données empiriques sont cités souvent dans la discussion sur les conséquences de l’immigration sur les salaires et le chômage. Tout d’abord, celui de 1990 l’économiste David Card sur l’arrivée massive de Cubains à Miami en 1980 [1]. Lors de cet épisode, il y a une augmentation de 7 % de la population active en six mois. Le deuxième est celui de Jennifer Hunt, en 1992, qui étudie le rapatriement de 900 000 Français d’Algérie en 1962 après l’indépendance [2]. Lors de l’exode de Mariel, quelque 125 000 cubains arrivent à Miami entre mai et septembre 1980. Avant leur arrivée, le marché du travail de Miami était déjà marqué par une forte présence d’immigrés (35,5 %), de même qu’une forte présence d’Africains-américains (17,3%). David Card montre que les salaires des Blancs, des Noirs et des Hispaniques sont constants entre 1979 et 1985. Il en est de même pour le taux de chômage pendant la même période. L’étude de Jennifer Hunt présente des résultats semblables pour l’arrivée des rapatriés française en 1962. Malgré le haut taux de chômage des rapatriés, ils ont eu peu d’effet sur le taux de chômage dans le marché du travail local.

De manière générale, l’idée que les immigrés font baisser les salaires et contribuent au chômage s’appuie sur deux présupposés faux. Le premier voudrait que les travailleurs seraient interchangeables. Or il n’y pas de marché du travail national. Le marché du travail n’est pas unifié, on peut dire qu’il est segmenté, divisé en au moins deux secteurs. Un marché primaire, où le salaire est plus élevé, où la protection sociale est mieux garantie et avec une stabilité de l’emploi (par un CDI par exemple). Un marché secondaire, où c’est l’inverse qui se passe : les contrats sont précaires, quand il y en a, et les salaires sont faibles, voire intermittents. La segmentation du marché du travail explique pourquoi certains États ou certaines entreprises vont chercher ailleurs des personnes pour travailler dans leur pays. Le marché du travail est segmenté et les immigrés vont travailler là où les natifs ne veulent pas ou plus travailler, c’est-à-dire dans le marché du travail secondaire, où les salaires sont plus faibles et où il y a une grande instabilité de l’emploi. Si les immigrés ont un effet sur les salaires d’un marché du travail, c’est par rapport à la dernière vague migratoire. Les immigrés exercent en fait une pression sur les salaires de la dernière vague d’immigration, ou sur le segment le plus exploité de la main-d’œuvre, composé le plus souvent d’immigrés.

Le deuxième présupposé dit que le nombre d’emplois est constant : il n’y a pas assez de place pour tout le monde. Or un accroissement de la population implique un accroissement de la demande de biens et de services, donc une augmentation de l’offre d’emplois. Certains travaux estiment qu’une augmentation de la population de 1 % équivaut à une augmentation de 1 % du PIB.

Enfin, les débats contemporains sur l’immigration oublient que le caractère de l’immigration contemporaine a profondément changé depuis les Trente Glorieuses. Une des principales caractéristiques des migrations contemporaines est la diversification du profil des migrants. Si pendant les Trente Glorieuses il s’agissait d’une immigration de travail, masculine, sans qualification, composée de jeunes issus de régions rurales d’anciennes colonies partis pour travailler dans l’industrie des pays développés, aujourd’hui, il est difficile de parler d’un profil type. Les distinctions entre migrants du travail et migrants d’asile (qui fuient des pays en guerre ou des régimes autoritaires) sont elles-mêmes devenues floues. Dans les dernières vagues de demandeurs d’asile et de migrants arrivées depuis 2015 en Europe on retrouve des femmes, des mineurs non accompagnés, des immigré.e.s âgé.e.s, etc. Hormis les demandeurs d’asile, si l’on regarde les statistiques de l’« immigration normale », il s’agit d’une immigration qui présente des caractéristiques contre-intuitives. Les nouveaux entrants sont majoritairement des femmes (54 %) avec un niveau d’étude relativement élevé (63 % des nouveaux entrants a le niveau du bac), de 28 ans en moyenne.

Les discours politiques et médiatiques sur l’immigration correspondent assez peu à la réalité des faits. Le migrant d’aujourd’hui n’est plus le « travailleur immigré » d’il y a cinquante ans que l’on retrouvait dans les chaînes de montage de Renault-Billancourt. Il est plutôt à l’image de la recomposition des structures économiques et des rapports géopolitiques. Ce qui a peu changé, en revanche, c’est le discours sur l’immigration et le marché du travail.

VOIR TOUS LES ARTICLES DE CETTE ÉDITION
NOTES DE BAS DE PAGE

[1Card David, « The Impact of the Mariel Boatlift on the Miami Labor Market », ILR Review, Vol. 43, No. 2 (Jan., 1990), pp. 245-257

[2Hunt Jennifer, « The Impact of the 1962 Repatriates from Algeria on the French Labor Market », ILR Review, Vol. 45, No. 3 (Apr., 1992), pp. 556-572.
MOTS-CLÉS

[Migrants]   /   [Loi asile et immigration ]   /   [Lutte des classes]   /   [Théorie marxiste]   /   [Économie]   /   [Immigration]   /   [Débats]

COMMENTAIRES