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Débats

Faux débat et vraie question

C’est pas dans la rue qu’on écrase les nazis ?

Samedi dernier, à la tribune du meeting qui clôturait « la marche contre le coup d’Etat social », Jean-Luc Mélenchon s’est adressé au président Macron en ces termes : « M. le Président, il vous reste à consulter l'Histoire de France pour apprendre que c'est la rue qui a abattu les rois. C'est la rue qui a abattu les nazis. C’est la rue qui a protégé la République contre les généraux félons en 1962, c’est la rue qui a obtenu la reconnaissance du droit de créer des sections syndicales, qui a obtenu la quatrième semaine de congés payés et 30% d’augmentation du SMIC en 1968 (…) ».

Une bonne partie de la classe politique a réagi très vivement à cette tirade et tout particulièrement à la référence à la chute du nazisme, étant entendu que le rôle de la rue en 1789 ou en 1968 est difficilement contestable. Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner a fait part de son indignation. La ministre du Travail Muriel Pénicaud a déclaré sur Europe 1 qu’elle trouvait les propos du tribun « indignes et honteux ». Gilles Legendre, porte-parole des députés La République en marche a déclaré que « M. Mélenchon [singeait] la famille le Pen, le père plus que la fille ». Richard Ferrand, président du groupe la République en Marche à l’Assemblée nationale a dénoncé des « amalgames délirants » Et même Manuel Valls s’est fendu d’un commentaire pour fustiger la « violence » de Mélenchon et « ses références historiques hasardeuses ».

Mailly jamais en reste pour filer le train de la macronerie

Ces figures de la majorité gouvernementale ont été rapidement rejointes par l’ancien ministre LR Eric Woerth et par la présidente de la région Ile-de-France Valérie Pécresse, mais aussi par le secrétaire général de FO, Jean-Claude Mailly. Jamais en reste, le meilleur ami de Macron et vrai traître aux travailleurs a affirmé sur RTL que « le régime nazi, c’est pas la rue qui l’a abattu, ce sont les alliés, ce sont les Américains, ce sont les Russes à une époque, etc. (...) Si on connaît un peu son histoire, c’est même la rue qui a amené le nazisme d’une certaine manière, donc il faut faire attention à ce que l’on dit ».

Les « historiens » condamnent

Si l’on peut aisément comprendre les motivations de la droite et des figures de la majorité gouvernementale derrière ces déclarations dirigées contre la personnalité politique qui incarne aujourd’hui dans les médias l’opposition parlementaire aux projets gouvernementaux, il convient de se demander si ces critiques sont légitimes ou si elles ne sont qu’une énième manœuvre visant à décrédibiliser un adversaire politique.
Quid des historiens ? Un article du Monde du 25 septembre, signé Abel Mestre, fait appel aux « experts ». Le titre est évocateur : « "Les nazis" et "la rue" : des historiens condamnent les propos de Mélenchon ». Le choix de l’indéfini pluriel « des » est particulier. Dans ce papier, en effet, seuls deux historiens sont cités, et pas des moindres : Jean Noel Jeanneney, secrétaire d’Etat sous Mitterrand, et Jean Garrigues, qui ne cache pas son soutien au président Macron.

La rue, espace en dispute

Mais pour répondre réellement à la question, à savoir « la rue a-t-elle abattu les nazis ? » ou « les a t-elle amenés au pouvoir ? », comme l’avance Mailly, il est au préalable nécessaire de voir que « la rue » est un espace politique non univoque. La rue, espace public par excellence, est un lieu où s’expriment aussi bien des mouvements sociaux aux visées émancipatrices, que l’on pense à mai 68 ou aux manifestations antifascistes qui ont suivi la crise du 6 février 1934, que des manifestations clairement réactionnaires ou contre-révolutionnaires, que l’on songe à la « manif pour tous » ou à la manifestation antiparlementaire du 6 février 1934, organisée par les ligues d’extrême droite et qui a tourné à l’émeute. La réponse du mouvement ouvrier à la tentative de putsch fasciste du 6 février 1934 a bel et bien été une réponse dans la rue : en l’occurrence, une manifestation unitaire monstre qui a jeté les bases de l’année 1936. Mais cette réponse de la rue n’a pas suffi à abattre le fascisme en France, puisque c’est l’assemblée élue en 1936, qui avait porté le Front populaire au gouvernement, qui a également, quatre ans plus tard, voté les pleins pouvoirs à Pétain.

Hitler soutenu par la rue ou par les banques et les marchands de canon ?

Cependant, la « rue » n’est pas que le théâtre de manifestations pacifiques, à l’instar de celle dont se félicite Mélenchon, à la suite de sa marche du 23, satisfait comme il est d’avoir été félicité par la Préfecture de police. Elle est aussi l’espace sur lequel les SA nazies ont fait régner la terreur en bastonnant les juifs et les ouvriers de la deuxième moitié des années vingt jusqu’à leur dissolution lors de la nuit des longs couteaux en juin-juillet 1934. Le national-socialisme hitlérien a en effet la particularité d’avoir été un mouvement de masse qui a su utiliser « l’espace public » à ses fins.

On peut cependant difficilement soutenir que ce serait la « rue » en tant que telle qui aurait porté les nazis au gouvernement. En effet, la marche des nazis vers le pouvoir n’a pas été rectiligne. Ainsi le NSDAP a-t-il perdu deux millions de voix lors des élections législatives de novembre 1932, par rapport à celles de juillet 1932, et ce, essentiellement au profit du Parti Communiste allemand. La victoire de Hitler en 1933 n’a été permise que par l’incapacité du mouvement ouvrier d’Outre-Rhin, divisé entre PC stalinisé et la social-démocratie, meilleur soutien au régime croupissant de la République de Weimar, de porter une véritable politique de front unique, non pas dans les urnes, mais dans la rue et les usines, par la grève et l’autodéfense antifasciste.

A la division de la gauche allemande, facteur indispensable à la compréhension de la victoire du nazisme en 1933, il convient d’ajouter également le soutien en espèces sonnantes et trébuchantes qu’a reçu Hitler de la part de dirigeants du patronat et des plus grosses entreprises industrielles allemandes. Ce soutien financier et politique du capital allemand a joué un rôle considérable dans l’accession des nazis au pouvoir, la classe capitaliste préférant de loin la contre révolution-nazie à la perspective d’une victoire du mouvement ouvrier en Allemagne. Pour Mailly, qui se pique de connaître « son histoire », il ne serait pas inutile de rétorquer que ce n’est pas tant la « rue » qui a porté les nazis au pouvoir que la grande bourgeoisie allemande, qui y a vu son dernier recours face à la menace que représentait pour ses intérêts le mouvement ouvrier. Il n’est en outre un secret pour personne que les « démonstrations populaires » de soutien à Hitler n’avaient rien de manifestations spontanées du « peuple », mais étaient savamment orchestrées par Goebbels et ses communicants de l’époque.

Guerre de partisans dans les rues de Stalingrad

Si c’est aller bien trop vite en besogne que de dire que la « rue » aurait porté les nazis au pouvoir, peut-on pour autant soutenir que c’est la rue qui les a abattus comme le soutient Mélenchon ?

Il n’est pas étonnant que dans leur amour de l’union sacrée entre le PCF, la SFIO et le gaullisme, les lieutenants de Mélenchon Alexis Corbière et Eric Coquerel aient défendu leur chef en faisant référence à la « Libération de Paris », en août 1944, pour illustrer ses propos, et non à la bataille de Stalingrad. Si les affrontements armés qui ont eu lieu en août 1944 à Paris ont joué un rôle très négligeable dans la chute du nazisme, ce ne fut pas le cas de la bataille de Stalingrad, plus proche d’une insurrection populaire armée, sur fond de guerre de partisans et de résistance acharnée de l’Armée rouge que d’une bataille rangée classique. Stalingrad, beaucoup plus que les victoires américaines dans le Pacifique et le débarquement en Normandie, survenu bien tard, a été la bataille décisive qui a fait reculer l’Axe. Elle ne doit rien à une supposée génialité tactique de Staline, contredite par les faits, mais tout à la résistance acharnée des habitants de Stalingrad, isolés, qui se sont défendus, rue par rue, et maison par maison, contre la Wehrmacht et ses alliés.

En 1943 Hitler reculait mais c’était déjà très tard. L’horreur, si elle n’avait pas encore atteint son terme, était déjà là. Il aurait été bien entendu préférable que la guerre et la shoah aient été empêchées dans la rue et par les grèves dans les années 1930, ce qui n’a pas été le cas, notamment parce que la tactique des fronts populaires, portée par Staline s’est avérée incapable de mettre un véritable coup d’arrêt au fascisme en Europe.

Das Volk oder das Proletariat ?

Les choses sont donc plus complexes qu’il n’y paraît. Si les diatribes politiciennes et de mauvaise foi des membres de la majorité gouvernementale contre le député France insoumise font fausse route, il faut souligner que le terme de « rue » est trop général et qu’en utilisant ce terme trop imprécis, Mélenchon a prêté le flanc à la critique.

De même, en en appelant au « peuple » et non aux salariés ou à la classe ouvrière, Mélenchon utilise sciemment un terme ambigu dont on sait combien il a pu aisément être récupéré, ne serait-ce que dans sa version allemande, la plus tragiquement connue : das Volk.




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