Politique

Derrière le ministre en disgrâce, la Ripoublique

Cahuzac en procès, combien de fraudeurs épargnés ?

Publié le 8 février 2016

L’ancien ministre PS du Budget, assisté d’affairistes de tout bord, protégé par ses acolytes, avait monté un circuit d’évasion fiscale avec un compte en Suisse, transféré par la suite à Hong-Kong, le tout entouré d’un halo de douteux business liés à l’industrie pharmaceutique. L’ensemble du gouvernement, François Hollande le premier, avaient été fortement éclaboussés lorsque le scandale avait éclaté en décembre 2012, suite à des révélations de Mediapart, ternissant l’image de la « République exemplaire » sur laquelle le « président normal » avait tant glosé au cours de sa campagne.

Romain Baron

Après deux ans d’instruction, Jérôme Cahuzac comparaît cette semaine au tribunal correctionnel de Paris pour fraude fiscale et blanchiment, pour un montant de 687000 euros d’avoirs dissimulés (2,5 millions pour son ex-épouse), mais aussi pour avoir« minoré » sa déclaration de patrimoine lorsqu’il était entré au gouvernement en 2012. Un bon exemple de la caste politico-affairiste qui se succède aux sommets de l’État. Cahuzac est représentatif du fonctionnement propre au régime politique de la bourgeoisie, raison pour laquelle l’affaire qui le touche avait ébranlé autant à droite qu’à gauche. Mais rappelons que, sur fond de règlements de compte conjugaux avec son ex-femme, il sert d’épouvantail et paye pour les autres. Le fait d’avoir menti « les yeux dans les yeux » sur sa possession d’un compte bancaire dissimulé à l’étranger, puis d’avoir dû démissionner du gouvernement en mars 2013 en devant avouer qu’il avait non seulement fraudé, mais aussi publiquement menti, en fait naturellement un véritable emblème, l’affaire n’étant rien moins que la plus retentissante de toute la présidence Hollande à ce jour. Comble du cynisme, Cahuzac lorsqu’il était ministre avait (sur le papier) œuvré lui-même au renforcement des mesures et des sanctions contre les fraudeurs.

Ce procès rappelle combien la Vème République est autant aujourd’hui qu’hier celles des manips en tout genre et, la plupart du temps, de l’impunité de sa caste politicienne. Mais il aurait dû être aussi celui des banques et plus largement des rentiers et des patrons, qui sont de concert les champions de l’évasion fiscale à échelle planétaire.


« Juger Cahuzac, c’est bien, juger les banquiers, ce serait mieux ! »


Les 200 militants - des Amis de la Terre et d’Attac, notamment - qui ont symboliquement abandonné 196 chaises, préalablement subtilisées dans différentes banques, sur le pont au Change près du palais dejustice ce lundi matin ne s’y sont pas trompés. Leur slogan le montre, « Juger Cahuzac, c’est bien,juger les banquiers, ce serait mieux ! ». Et ils insistent à juste titre sur le fait que les 2,5 milliards d’euros récupérés au titre de la lutte contre les fraudes fiscales, dont se gargarise le gouvernement, sont bien peu par rapport aux 60 à 80milliards que cette évasion représente réellement… soit largement plus que le cadeau des 50 milliards fait quelques mois plus tard au patronat par le gouvernement avec le Pacte de Responsabilité.

Pour un Cahuzac, ce sont des millions de travailleur-se-s auxquels on fait payer la crise, à qui on impose de travailler plus pour gagner moins, et qu’on réprime et condamne à de la prison ferme,comme les Goodyear, quand ils refusent de se faire mettre à la rue sans mot dire.

Certes Cahuzac encourt jusqu’à sept ans de prison et un million d’euros d’amende. Le procès risque d’être reporté pour inconstitutionnalité (le couple Cahuzac ayant déjà fait l’objet d’un redressement fiscal, leurs avocats affirment qu’ils ne peuvent être jugés une seconde fois au pénal) et la cour de cassation a été saisie par le tribunal (décision attendue mercredi). Mais la situation et l’atmosphère ne sont plus les mêmes qu’en début 2013. Alors que l’exécutif était affaibli et que le régime lui-même était au bord de la crise, celui-ci s’est considérablement renforcé depuis les attentats de 2015. Par-delà la faible popularité actuelle de Hollande et Valls, il est probable que le verdict, si le procès peut finalement se tenir comme prévu, n’ait pas la portée qu’il aurait pu et dû avoir dans un autre contexte.