Société

L’hiver insoutenable des exilés

Calais en feu, la douleur à son paroxysme. Témoignage d’une militante en soutien aux migrants

Publié le 8 mars 2016

Photo : Calais, février 2016, © NnoMan - Collectif OEIL

Morgann B.

Il est 3 heures. Bientôt 1 heure que je suis rentrée, pieds gelés. Les jeunes Afghans m’ont fait du thé. L’un d’eux était déprimé. Des images de la mort de sa mère, tuée par son mari, qui, taliban, souhaitait que leur fils se fasse exploser au cœur de Kabul. J’ai tenté de le rassurer. Bientôt une heure que je suis rentrée de Stalingrad, où s’endorment près de 300 âmes, en dépit de la violence des gardiens de la paix. Bientôt une heure que je suis rentrée de Calais, où près de 10 fois plus d’âmes s’endormiront après avoir encore tenté la dangereuse dissimulation dans les entrepôts de camions à destinations de la Terre promise.

« Je m’appelle Morgann. Mon nom est Morgann. » Doucement, séparant chaque syllabe pour que mon interlocuteur, s’essayant à le prononcer dans un murmure, ait le temps de l’écrire dans son téléphone. Sous le pont, entre les policiers armés et les zonards alcoolisés, il me confie qu’il n’imagine pas survivre quelques jours de plus dans ces conditions. Il me semble que ça n’a jamais été aussi douloureux. J’ai à peine 20 ans, mais de mémoire de soutien, après l’occupation du lycée, ma rencontre avec les sans-papiers tunisiens, puis l’installation place de la République, les nombreux mois avec les Africains et les Afghans, Gare de l’Est et Calais, les milliers de visages, d’accents et de prénoms qui défilent dans ma tête quand on me parle des exilés ; la douleur est à son paroxysme depuis une semaine. Et ne chute pas. A Calais, la bicoque que nous avions construite pour M. a été détruite. Quand je l’ai revu, il avait le regard vide, triste. Mais le jeune N. nous confie qu’il résiste, à la police, aux frontières et au froid, une écharpe aux couleurs de l’Angleterre au cou. Pourtant, un exilé Soudanais est mort. Des exilés iraniens se sont cousu les lèvres. Les entendrons-nous enfin ? Calais brûle, le feu les cabanes et le gaz les yeux. En témoigne la photo que m’envoya N. il y a quelques jours. A Paris, la police se déchaîne. Les coups de bottes et de matraques s’abattent sur ces hommes qui tentent de survivre au froid, recroquevillés sur des morceaux de cartons, au coin d’une rue. L’un des jeunes Afghans de Gare de l’Est a été raflé. Placé en rétention, les dizaines de coups de téléphones ont été vains. Il sera renvoyé en Italie.

Il est bientôt 6 heures et je me réveille déjà. Mon téléphone sonne : les exilés de Stalingrad sont évacués. Pour 400, la porte d’un centre d’hébergement à l’issue du voyage en bus. Où ? Ils ne le savent pas. Mais pour 40, ce sera la rue. Mon jeune ami V. est de ceux-là. Il pleure au téléphone, n’ayant nulle part où dormir. J’ai vu et vécu une dizaine d’évacuations, de manifestations, des litres de larmes de joie et de tristesse, et de gaz lacrymogène. Mais le froid n’a jamais été aussi intense, et c’est comme s’il glaçait le cœur des gens, qui se sont lassés de l’appel des exilés. Dans les journaux et à la télé, pléthore en mots, mais lacune en actes. Faute de relais, ceux que nous nommons "soutiens" ne tiennent plus.
Le premier soir à Stalingrad, un ami a eu cette phrase. Puisse-t-elle non pas culpabiliser mais, à l’heure où ils sont des milliers à survivre ou mourir dans nos mers et sur nos terres, dans les rues de nos villes, hommes dont l’existence même est niée, hommes qui doivent s’évanouir. Devenir invisibles. Exilés qui fuient la Chapelle pour Stalingrad, Calais pour Paris, pour un ciel meilleur. Puisse-t-elle faire montre de l’irrémédiable massacre déjà entamé pour déjouer l’irrémédiable massacre encore à venir, la mort de milliers d’autres et la culpabilité décennale.

« Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas ».