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Monde

Mongo Beti (extraits)

Cameroun, 27 aout 1940. L’un des lieux de naissance de la françafrique

Nous sommes le 27 août 2017, et c'est donc aujourd'hui jour pour jour le 77e anniversaire du coup de main du général Leclerc au Cameroun. Venu en pirogue la nuit précédente, avec quelques dizaines de soldats, depuis le Nigeria britannique, celui qui n'est encore qu'un capitaine gaulliste – pour inspirer plus de respect aux colons indécis, il se fit alors passer pour un colonel, avant de s'arroger le titre de gouverneur général - rattacha ce territoire à la "France libre".

Si cette opération fut si facile, c’est que la majeure partie des colons français voyaient la collaboration avec l’Allemagne nazie d’un mauvais œil. Cela n’avait alors absolument rien d’une constante au sein des milieux coloniaux, et n’a rien à voir avec un éventuel « antifascisme » de ces Messieurs et Dames. Au Cameroun, ravi à l’impérialisme allemand tout juste vingt-deux ans plus tôt, ces parasites se voyaient déjà chassés par le retour des précédents... Il y avait donc un coup à jouer pour de Gaulle, en s’appuyant sur ce sentiment bien compris de leurs intérêts immédiats par les colons.

Ci-dessous, nous publions les deux pages de Main basse sur le Cameroun (1972) où Mongo Beti évoque l’épisode. Comme il le dit en conclusion, cet événement constitue en fait l’inauguration d’un rapport particulier du gaullisme aux colonies françaises en Afrique : base arrière et siège temporaire du pouvoir en voie de reconstitution des capitalistes français (d’abord de ceux qui refusent la collaboration, et progressivement de tous sans exception), puis à nouveau base arrière ainsi que siège-bis (ou coulisse indispensable) du pouvoir dans le cadre du régime politique institué par la Cinquième République. Le 27 août 1940 à joué un rôle clé dans la mise en place de ce dispositif, et l’événement pas plus que ce dernier n’a vraiment rien d’héroïque. Les années qui suivirent, et surtout à partir de la bascule du rapport de force en faveur des alliés en 1943, seront en effet d’autant plus criminelles dans l’action de la France ("libre") au Cameroun qu’il s’agissait de démontrer au monde que son influence était bien ancrée, que la population collaborait à l’effort de guerre. En pratique, le rétablissement du travail forcé, et un pillage sans relâche, le tout caché ou plutôt légitimé par la conférence de Brazzaville, l’autre grande opération gaullienne de la Seconde Guerre mondiale en Afrique équatoriale française, en février 1944, où il s’agissait d’assurer le maintient des colonies dans le giron français autour de vagues promesses.

Revenir sur cet événement à travers Mongo Beti, c’est aussi l’occasion de relire ce livre magistral qu’il a écrit juste après la parodie de procès de Ernest Ouandié, dirigeant de l’Union des population du Cameroun arrêté au maquis, et de Albert Ndongmo, alors évêque de Nkongsamba (Ouest du Cameroun). Tous deux furent condamnés à mort comme opposants politiques à la dictature françafricaine de Ahidjo, et Ouandié fut effectivement fusillé en janvier 1971. Alors, le silence est terrible en France, même à gauche. Il faut dire que la guerre sale contre l’UPC, qui a fait des dizaines de milliers de morts depuis 1955, est en passe d’être définitivement gagnée par le nouveau régime et une France omniprésente. En commençant par dénoncer cet assassinat politique, Mongo Béti réalise finalement à travers ce livre toute l’« autopsie d’une décolonisation », selon l’expression dont il a fait le sous-titre de son livre.

Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation, 1972, réédition La Découverte, 2010, 252 p.

27 août 1940

Un coup de main du capitaine de Hauteclocque, dit Leclerc, range le Cameroun dans le camp de la France libre et en fait une base alliée contre l’Axe.
Racontée par le général de Gaulle dans ses mémoires, l’affaire manque pour le moins de clarté. L’ancien exilé de Londres évoque d’abord la situation du Cameroun au lendemain de l’armistice en imprimant un frémissement épique bien excessif à ce qui n’était encore qu’une vague contrée équatoriale oubliée dans l’extrême enfoncement du Golfe de Guinée :
« Au Cameroun, en particulier, le mouvement d’opposition à l’armistice s’étendait à tous les milieux. La population, tant française qu’autochtone, de ce pays actif et vivant, s’indignait de la capitulation. On n’y doutait pas d’ailleurs, que la victoire de Hitler ramènerait la domination germanique subie avec la Première Guerre mondiale. Au milieu de l’émotion générale, on se passait des tracts, par lesquels d’anciens colons allemands qui s’étaient naguère repliés dans l’île espagnole de Fernando-Po, annonçaient leur prochain retour dans les postes et les plantations... ».
En réalité, les Camerounais autochtones ignoraient encore, même en août 1940, que leurs maîtres français eussent perdu la guerre ; grâce à des distribution de tracts opérées par avion, province par province successivement, ils apprendront avec stupéfaction que leur pays s’est placé sous le drapeau de la liberté en se ralliant spontanément à l’auteur de l’appel du 18 juin. Particularité constante du Cameroun, et qui vaut aujourd’hui encore, l’absence de toute information organisée transforme l’actualité, aux yeux des Noirs, en une succession prodigieuse et ahurissante de coups de théâtre.
« Un comité d’action, continue le mémorialiste, s’était constitué autour de M. Mauclère, directeur des Travaux publics, et m’avait donné son adhésion. Sans doute le gouverneur général Brunot, éperdu par la conjoncture, refusait-il de prendre parti. Mais on pouvait imaginé qu’une intervention résolue, venue de l’extérieur, entrainerait la solution... ».
Et voici, dans la réalité, l’intervention extérieure dont rêve le chef de la France libre :
« La petite troupe y parvint [à Douala] au cours de la nuit. Un certain nombre de "gaullistes", accourus au premier signal chez le Docteur Mauzé, l’accueillirent comme convenu. Leclerc, devenu, comme par enchantement, colonel et gouverneur, occupa avec simplicité le Palais du gouvernement. Le lendemain, escorté par deux compagnies de la garnison de Douala, il arriva par le train à Yaoundé où se trouvaient les autorités. La "transmission"des pouvoirs s’y accomplit sans douleurs ».
Soit. Mais écoutons aussi les exécutants eux-mêmes :
« Nous avons débarqué de nuit sur trois canots indigènes. Nous avons fait immédiatement appel aux éléments sympathisants et nous avons donné l’ordre d’une action immédiate et énergique. Le résultat fut un ralliement complet de toutes les forces, sauf de quelques éléments qui furent neutralisés et arrêtés. Leclerc, devant la nécessité de prendre le commandement, a pris le titre de commissaire général en votre nom. Etant donné le caractère spécial de cette opération, fondée sur la persuasion et l’autorité, nous fûmes obligés, afin d’assurer le succès, de nous conférer un rang plus élevé, étant bien entendu que cela serait purement temporaire. Je vous prie de nous excuser, mais seuls les résultats comptaient. L’ordre règne. […] Les forces militaires ont été ralliées. Quelques officiers dissidents ont été arrêtés en attendant leur expulsion... ».
(Télégramme adressé au général de Gaulle par le colonel Leclerc et le capitaine de Boislambert le 28 août, depuis Douala, cité par l’hebdomadaire En ce temps-là, de Gaulle).
Ainsi, il y a trente ans, le Cameroun était déjà un champ d’expérimentation des techniques politico-psychologiques du gaullisme !




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