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Critique littéraire

Camus. La peste, encore d’actualité

Publié le 9 août 2016

Article originellement publié sur le blog de Gustavo Fring

Roman d’Albert Camus faisant parti de son cycle de la révolte ayant fait suite au cycle de l’absurde, la Peste paru en 1947. Elle est une des principales oeuvres de l’auteur algérien qui lui a permis de se faire un nom et aussi d’accéder au prix nobel de littérature 10 ans plus tard à Stockholm. Analyse et décryptage (un peu subjectif) d’un des plus grands romans français.

La Peste n’est pas un roman comme les autres, ce n’est pas un simple récit du déroulement des événements de la peste à Oran dans les années 40, ce n’est pas non plus un simple exercice littéraire redondant d’un écrivain de talent, ce n’est toujours pas non plus qu’une banale analogie avec la peste brune de la seconde guerre mondiale qu’était le nazisme et son expansion. Bien sur la date, 1947 est extrêmement importante, le romancier a écrit ce livre durant les pages les plus noires de l’histoire de l’humanité et le publie à un moment singulier, il a une valeur symbolique inestimable dès lors. Mais non, Albert Camus n’a pas réalisé un roman pour réaliser un roman, c’est bien plus que ça. Le roman ne se tient pas dans le cycle de la révolte par hasard et il est obligatoire de le mettre en lien avec l’essai philosophique de l’Homme Révolté, l’un ne va pas sans l’autre. Surtout que l’on sait que Camus considérait chaque romancier comme un philosophe à part entière.
"La contradiction est celle-ci : l’homme refuse le monde tel qu’il est sans accepter de lui échapper En fait, les hommes tiennent au monde et, dans leur immense majorité, ils ne désirent pas le quitter", retenez bien cette phrase de l’Homme Revolté. Elle est obligatoirement en relation avec le roman et le sentiment de Rieux à la fin du livre après les événements de la Peste.

On découvre dans ce roman oranais, à travers les différents personnages toutes les possibles représentations de la nature humaine face à un fléau tel que la peste. On pourrait comparer ce roman à l’être humain en général, et montrer les différentes facettes existantes que peut connaître l’être humain dans toute sa complexité et ses différentes essences possibles.

Je fus d’abord très enclin à admirer le personnage de Rambert qui cherche à s’évader tout au long du roman mais au dernier moment préfère tout sacrifier pour résister contre la peste. Il est le personnage qui m’a sensiblement le plus touché, ce journaliste en exil est le symbole même de la révolte décrit par Camus. Quelqu’un qui comprend l’absurdité de son existence et de sa condition mais qui va rebondir par la révolte, celle de la lutte contre la peste. On peut y voir clairement la figure du résistant qui rejoint le mouvement tardivement mais avec une authenticité certaine.
Il y a aussi Cottard représentant symbolique du "collabo" de la seconde guerre mondiale, qui perd tout avec la fin de la Peste et qui sombre alors dans la haine en brandissant son fusil contre la foule. Comment ne pas voir à travers ce geste une analogie des combats sporadiques de certains SS qui continueront à combattre après la libération de Paris refusant la défaite ?

Le livre contient aussi de nombreux passages autour de la question de l’existence ou non de Dieu avec le personnage du père Paneloux et ses prêches. En effet comment peut-on accepter l’existence d’un être omnipotent qui maîtriserait tout quand on voit la misère et la douleur humaine subies par les enfants atteint de la peste ? (la figure de l’enfant victime de la terreur est centrale dans le cycle de la révolte, en effet le meurtre d’un enfant occupe une place prépondérante dans les Justes d’Albert Camus, pièce de théatre du cyle de la révolte se questionnant si la fin justifie les moyens pour atteindre un idéal révolutionnaire salvateur).

Et puis il est difficile de passer à côté du Dr.Rieux, personnage principal du roman, et que l’on découvre narrateur à la fin du roman. Ce personnage est si humaniste, il est enclin à voir toute la misère du monde mais à ne pas y céder, à rester dans la vitalité et à continuer malgré tout d’éxécuter son métier. Ce n’est pas un hasard si ce personnage connaît très peu de description, seul son action compte dans son roman. L’action d’un médecin qui est rempli d’espoir et d’amour. Camus disait "je ne connais qu’un seul devoir, c’est celui d’aimer", nous pouvons transposer ses paroles au personnage du docteur auquel on s’attache avec plaisir. Ce n’est pas un héros, ni un anti-héros, Rieux c’est un personnage moderne, un homme discret de la société civile. Discret, mais ô combien nécessaire, surtout sous les temps de terreur. Aspirant à toujours plus de vitalité.

Bien sûr, d’autres personnages et d’autres parties du roman mériteraient quelques lignes et quelques explications tant Camus s’applique à donner à chaque phrase, à chaque mot et à chaque virgule un sens et une profondeur importante. Camus est un ouvrier, un tacticien de la littérature. Il est de ceux qui comme Cioran le disait : "rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule".

Ce roman est porteur de nombreuses compléxités et nécessite plusieurs lectures et de nombreuses pages d’analyses pour décrire le long travail d’Albert Camus qui commença en 1942. La peste, c’est l’une des oeuvres de l’écrivain de l’Etranger les plus aboutis qui contient de nombreuses facettes. Je dis souvent qu’on ne peut pas faire le tour des grands livres tellement ils sont riches, c’est en effet grâce à ça qu’on les reconnait. La Peste est de ceux-là. Un mélange sublimement orchestrée d’esthétique littéraire, de réflexion métaphysique, de politique, de philosophie, d’amour, d’humanisme, de terreur, de pessimisme et d’espoir. Camus était un maître de la pensée et de l’écriture qui demandait "une seule chose, c’est d’être lu avec attention". La Peste mérite toute notre attention. Transposer cette peste à n’importe quel terreur ou misère, qu’elle soit vieille ou récente vous y verrez des analogies certaines. Voilà en quoi ce roman est d’actualité comme toute l’oeuvre Camusienne.

Sans oublier le dernier paragraphe mémorable de La Peste révélant une fois de plus tout le génie du prix nobel de littérature. Il porte sur la nécessité de prendre garde contre la peste (comprenez la terreur au sens large) qui peut reprendre n’importe quand, n’importe où et sous n’importe quelle forme. Cet excipit du roman est effroyablement contemporain :

"Mais il savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins.

Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse."
Albert Camus, La Peste.

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