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Politique

De Stavisky à Pénélope

Ce que l’affaire Fillon dit sur la « démocratie » et la caste politicienne

On se croirait dans un thriller. Une élection présidentielle n’a que très rarement été le scénario d’autant de retournements. Mais derrière l’épisode actuel de l’affaire Fillon se cachent des problèmes d’une ampleur bien supérieure aux résultats du scrutin d’avril-mai.

Ascension et chute de François Fillon

De favori absolu au poste de prochain président de la République, à symbole du mensonge et du cynisme des politiciens, en dix jours. Après une vertigineuse descente aux enfers durant laquelle chaque tentative de défense ne faisait qu’accélérer la chute, François Fillon est aujourd’hui virtuellement éliminé des présidentielles, et le maintien même de sa candidature fait de plus en plus de doutes au sein de son propre camp.

Les révélations du Canard Enchainé de la semaine dernière, sur l’attribution d’un emploi fictif d’assistante parlementaire à sa femme, de la part de celui qui se présentait jusqu’alors comme « monsieur probité », sont tombées comme une bombe sur les aspirations présidentielles du vainqueur de la primaire de la droite. Et ce n’était que le début. La défense de François Fillon et de ses proches face aux évidences publiées par nos confrères du Canard n’a fait, jour après jour, qu’aggraver les choses.

Derrière Fillon, la caste

Cette comédie d’erreurs où les trois porte-paroles de Fillon ont réussi à donner chacun une version différente des faits, et où l’accusé lui-même est devenu, à chaque prise de parole, son propre accusateur interpelle. Comment un politicien aussi expérimenté, entouré et ayant de telles ambitions a pu être pris à ce point au dépourvu et sans aucune argumentation préalablement préparée ? Lui qui en plus avait fait de sa présumée « honnêteté » son premier faire-valoir ?

La vérité, c’est que cette affaire révèle l’ampleur du cynisme et du sentiment d’impunité des politiciens de ce système. Car il suffit de noter le nombre de parlementaires qui se sont empressés de modifier les contrats de leurs assistants dès le lendemain de la révélation de l’affaire, pour se rendre compte que loin d’être un « dérapage », ce type d’acte corrompu est monnaie courante dans les coulisses du pouvoir politique, au point de toucher l’ensemble des sensibilités représentées à l’Assemblée.

On a eu ainsi droit à un véritable éventail de réactions déconcertantes, allant du silence assourdissant du FN, lui-même impliqué dans une affaire du même type au sein du parlement européen, aux justifications du député PCF de l’Oise, Patrice Carvalho, qui pour se défendre de tout soupçon d’emploi fictif concernant sa femme et assistante parlementaire a affirmé qu’elle « nettoie même les chiottes de la permanence ».

Ou encore ce porte-parole de François Fillon, Philippe Vigier, s’indignait : « les puissants ne sont plus protégés, les politiques ne sont plus protégés ! ». On a là une image édifiante de ce qu’en Espagne on a pris l’habitude de dénommer comme une « caste » prête à défendre par tous les moyens ses privilèges.

Une histoire qui vient de loin

Si l’affaire Fillon choque autant, c’est également car elle étale le contraste entre des politiciens qui brandissent d’une main en permanence les vertus de l’austérité, la nécessité pour les salariés de « se serrer la ceinture » en période de crise, tandis qu’ils gaspillent et détournent l’argent publique de l’autre. Le rapprochement avec l’affaire Cahuzac, ce ministre du budget PS et paladin de la lutte contre l’évasion fiscale qui cachait un compte en Suisse, est inévitable. Mais les antécédents remontent à bien plus loin.

Dans les années 1930, une affaire de fraude impliquant l’escroc Alexandre Stavisky et de nombreux hommes aux affaires est devenue le symbole d’un régime corrompu et en crise, et a précipité le putsch du 6 février 1934 qui a fait tomber le gouvernement de Camille Chautemps et imposé celui de Gaston Doumergue. Cette même année, le révolutionnaire russe Léon Trotsky, proposait à ses camarades de la Ligue Communiste, des axes pour un programme d’action.

L’actualité du passage concernant ce que Trotsky appellera la « staviskerie » est de nature à surprendre : « L’affaire Stavisky nous a montré, sous une forme concentrée, une partie infime de "l’économie nationale" et de ses secrets » dit-il avant d’enchainer sur la conclusion suivante : « Nous voulons connaître toute la staviskerie des classes dirigeantes. On nous présente, après des efforts inouïs, quelques talons des chèques de Stavisky. La classe ouvrière veut voir de ses propres yeux tout le carnet de chèques de la bourgeoisie » car « les classes dirigeantes connaissent très bien les revenus, les salaires, les pensions du petit peuple qu’elles accablent et affament. Mais le peuple, lui, ne connaît pas du tout les richesses et les revenus des classes dirigeantes ».

Quelques questions à se poser

Tout travailleur n’aurait-t-il pas aujourd’hui le droit de formuler cette même exigence ? Car comment continuer à croire au mythe de « l’effort partagé » lorsqu’on apprend avec quel cynisme ces efforts leur sont demandés ? Ou lorsque l’on voit à quel point les maîtres du jeu de ce système, les patrons, ont formulé des règles où lorsqu’ils gagnent (car l’économie va bien), ils amassent des bénéfices inouïs, et lorsqu’ils perdent (car c’est la crise), c’est les plus démunis qui en paient la facture ?

Ce même travailleur, ne devrait-il pas refuser de continuer à financer avec ses impôts le train de vie de cette caste qui conspire en permanence pour s’enrichir en appauvrissant l’immense majorité de la population qu’elle ose encore affirmer représenter ?

Car ce régime fait de 49.3 et de « fillonneries » n’a rien d’une démocratie, et une démocratie digne de ce nom n’existera de toute façon pas tant que ce ne sera pas les travailleurs organisés par eux-mêmes qui auront pris les affaires en main. Dans l’immédiat, pour s’attaquer à la caste, il faudra le faire par ses racines : les privilèges et l’impunité dont elle bénéficie. Pas une seule rémunération d’élu au-dessus du salaire moyen, et possibilité de révoquer tout élu s’étant rendu coupable de la moindre malversation ou ne respectant pas le mandat que lui ont confié ses électeurs. Voilà deux « petites » mesures, inspirées de l’expérience de la Commune de Paris, qui seraient d’une grande actualité aujourd’hui.




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