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Politique

Décès d'un serviteur des capitalistes

Charles Pasqua est mort. Vive Malik Oussekine !

Yano Lesage A droite comme à gauche, en passant par l'extrême-droite, les hommages pleuvent. Et pour cause, Charles Pasqua, depuis son entrée en politique comme bras droit de De Gaulle jusqu'à son retrait de la vie politique en 2011, accablé par les affaires et la justice, est l'incarnation de la pourriture du régime de la Vème République. Affairisme, réseaux occultes, notamment en Afrique, et lois racistes, voilà de quoi en faire un héros pour la classe politique française. A l'initiative de la création de la police privée de De Gaulle, le SAC, qui deviendra l'instrument d'une politique d'éradication des militants d'extrême-gauche, Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur, est aussi responsable de la féroce répression des manifestations contre la loi Devaquet en 1986, qui a causé la mort d'un jeune étudiant, Malik Oussekine.

Du FN à Mélenchon, la classe politique en deuil

Nicolas Sarkozy assure que « la France a perdu un de ses plus grands serviteurs ». Jacques Chirac lui, déplore la perte « d’un ami, d’un compagnon ». Tous deux doivent beaucoup de leur ascension politique à Charles Pasqua et à son entregent : tout comme Sarkozy a su profiter d’un Pasqua, véritable baron des Hauts-de-Seine pour conquérir et rafler à ce dernier la mairie de Neuilly, Chirac fût jusqu’en 1995, son grand poulain politique. Figure de la droite gaulliste, pilier de l’Etat profond et de ses réseaux d’influence, Pasqua a élu puis formé plusieurs générations de la classe politique à son image. Tant et si bien, que les élèves sont parvenus à surpasser le maître. L’ironie veut qu’à la fin, trahi et isolé, il fut extrait de la vie politique, accablé par les casseroles et les affaires judiciaires dont les révélations venaient de son propre camp politique.

Du côté du gouvernement, Hollande salue « la mémoire d’un gaulliste » quand Manuel Valls lui reconnaît l’incarnation d’ « une certaine idée de la France ». Il n’a d’ailleurs pas hésité à entraîner les députés PS à suivre la « standing ovation » initiée par les Républicains ce mardi 30 juin à l’assemblée nationale.

Quant à J.L Mélenchon, s’il se réfère à la mort de Malik Oussekine, il souhaite plutôt se rappeler du « républicainqui n’avait pas peur », n’hésitant pas à lui rendre hommage à sa manière en imitant l’accent, typique du personnage. Florian Philippot, vice-président du Front National a lui honoré la mémoire du « grand patriote ». Seule voix dissonante au sein de cette union républicaine et patriote qui pleure l’un des siens, Emmanuelle Cosse, la secrétaire nationale d’Europe-Ecologie les Verts réaffirme la mémoire de Malik Oussékine. Si l’unanimité est de mise, c’est que Charles Pasqua conforte la classe politique. S’attaquer à lui, c’est s’attaquer à l’Etat français et au régime pourri qu’il a contribué à mettre en place.

Bras droit de De Gaulle et chef de sa milice

Fils de flic engagé du côté de la Résistance, né à Grasse d’une famille corse, et résistant lui-même, Charles Pasqua, adhéra dès 1947 au parti gaulliste, le Rassemblement du Peuple Français (RPF). Au lendemain de la guerre, il entreprend une carrière de commercial au service de l’entreprise et de la famille Ricard, riche famille de la bourgeoisie d’affaire française, qu’il quitte en 1967 alors qu’il est numéro deux de la boite, chargé des exportations. C’est probablement de cet épisode qu’il a su tirer son goût pour les affaires, son sens de l’entregent, et son intérêt pour l’Afrique, continent sur lequel il nouera des liens au plus haut sommet du pouvoir. En 1957, il fonde le Service d’Action civique avec Jacques Focart notamment, surnommé le « monsieur Afrique de l’Elysée », pivot des réseaux gaulliste et de la France-Afrique au sein des anciennes colonies. Véritable milice du général, le SAC recrute parmi les militants gaullistes de la police et de la gendarmerie, mais aussi au sein d’anciens barbouzes et des milieux mafieux avec lesquels les gaullistes ont entretenu des liens lors de la Résistance. Il a pour origine le service d’ordre du RPF au service des basses œuvres et notamment des actions envers les communistes. C’est sur cet aspect qu’il s’est distingué en mai 1968 pour réprimer les mobilisations : déguisés en ambulanciers durant les manifestations, les militants du SAC ramassaient les manifestants pour les tabasser au sous-sol de leur QG ; en juin, ils expulsaient des maisons de jeunes, toute forme de militants d’extrême-gauche. Organisant les contre-manifestations en l’honneur du pouvoir gaulliste, le SAC mettait en place des comités de soutien à la République. De même, le SAC est à l’initiative de la création de l’Union des Syndicat inter-universitaire (UNI), pour combattre « la subversion des idées gauchistes à l’université ». Le SAC est à l’image de cet Etat dans l’Etat, milice au service des basses œuvres d’une clique au pouvoir, couvertes par ses réseaux occultes, reproduisant les modes opératoires de l’extrême-droite. En 1981, le SAC est responsable de l’assassinat de la famille de Jacques Massié, lui-même responsable du SAC à Marseille et soupçonné d’affiliation à gauche et d’espionnage. Suite à ce scandale qui éclabousse et révèle l’existence du SAC sur la scène publique, l’organisation est dissoute.

« La démocratie s’arrête là où commence l’intérêt de l’Etat » (juillet 1987)

Charles Pasqua était un homme de conviction : l’Etat, la nation, le service aux classes dominantes. Et ce sont ces convictions qu’il a honorées toute sa vie durant. Il arrive au gouvernement comme Ministre de l’Intérieur de 1986 à 1988, lors du premier gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac sous la présidence de François Mitterand. Poste rêvé de premier flic de France, pour ce fils de flic et chef de la police secrète. Il est l’auteur de la loi qui porte son nom et qui durcit les conditions d’obtention des titres de séjour pour les étrangers. Militant pour la remise en place de la peine de mort, il va également s’illustrer en rétablissant les « flics voltigeurs » chargés de réprimer les manifestations étudiantes contre la loi Devaquet : des flics à moto, équipés de matraques et qui doivent « nettoyer les rues » en pourchassant les manifestants. Malik Oussekine, poursuivi par ces équipes spéciales dans un hall d’immeuble où il cherchait à se réfugier succombera à ses blessures infligées par les policiers. Sa seule parole, ignoble, sur ce crime, est son étonnement de ce que la famille de Malik l’ait laissé sortir dans ces manifestations compte tenu de son état de santé fragile...

On lui doit, également, l’arrestation des membres d’Action Directe, groupe d’ultra-gauche, pour lesquels il prononcera cette célèbre phrase qui pourrait aujourd’hui être reprise non seulement par sa famille politique, mais par l’actuel gouvernement : « il faut terroriser les terroristes ». C’est à cette occasion qu’il plaide pour la restauration de la peine de mort à l’encontre de ceux qui « assassinent des responsables des forces de l’ordre ».

Son retour place Beauvau en 1992 sous le gouvernement Balladur est comme une redite : nouvelle réforme du code de la nationalité, répression sanglante des manifestations étudiantes, cette fois-ci contre le Contrat d’Insertion Professionnelle (CIP), et c’est également sous sa direction que se fera l’arrestation de Carlos et du Groupe Islamiste Armé (GIA) à l’aéroport de Marseille. Agent de la répression de toute forme d’opposition à l’Etat et au gouvernement, Pasqua apparaît comme le serviteur docile et implacable de l’Etat français et incarne avec lui, ses crimes et sa barbarie.

Héritier du gaullisme, Pasqua ne rejette pourtant pas ses accointances avec l’extrême-droite, qui aujourd’hui le reconnaît comme l’un des siens. Et pas seulement du point de vue des pratiques : il admettra dans une interview donnée à Valeurs Actuelles en 1988, partager les mêmes valeurs que le Front National et revendique une alliance avec le RPR, tout en ayant pour collaborateurs Patrick Buisson, et son fils, Pierre-Philippe Pasqua lui-même ex-militant du mouvement Occident.

La classe politique pleure l’un des siens, tout comme elle honore de concert l’intérêt de l’Etat et des classes dominantes qu’il sert. Véritable symbole du caractère autoritaire d’un régime comme la Vème République, il n’y a rien d’étonnant à voir le gouvernement, qui exploite au maximum les ressorts bonapartistes de ce régime, se lever pour cet homme.

Pour la famille de Malik Oussekine, pour les militants d’Action Direct qui ont passé plus de 25 ans en prison, pour tous les anciens des manifestations de 86 et 94, pour les étrangers qui ont vu leurs droits reculer, et pour la classe ouvrière qui souffre au quotidien de la violence physique et sociale de l’Etat, l’heure est à la fête.

Et notre hommage, c’est celui rendu à Malik Oussekine, contre Pasqua et la violence d’Etat.

Pour Malik. Ni oubli, ni pardon.




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