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Débats

À 44 ans du coup d’État militaire

Chili. Unité Populaire, « cordons industriels » et coup d’État

Le 11 septembre 1973, l’Armée dirigée par Augusto Pinochet bombardait le Palais de la Moneda au Chili. Ils ont pris d’assaut les bureaux du pouvoir étatique, les usines, les quartiers populaires et les syndicats étudiants.

Le coup d’État sanglant a été organisé par le patronat chilien, les forces armées et l’Ambassade Nord-américaine, dans le but de tuer le processus révolutionnaire qui se développait parmi les travailleurs chiliens. Ce processus a été le plus profond, dans le cadre du grand mouvement de lutte ouvrière et populaire des années 70 en Amérique du Sud, dont les travailleurs argentins aussi ont fait partie.

Ce mouvement des masses a été l’expression de l’énorme mécontentement social existant due à la non résolution des demandes urgentes de la population. Le gouvernement de la Démocratie Chrétienne (DC) dans les années 60 n’avait pas donné de réponse à des revendications fondamentales comme la nationalisation du cuivre, les recours clés de l’économie du pays, la réforme agraire et le problème du logement.

Ce mécontentement social s’est exprimé par des grèves, des prises d’usines et des prises des terres. Avec l’avancée dans l’organisation et la conscience des masses l’idée que pour vaincre le patronat il fallait prendre le pouvoir politique.

La stratégie politique de l’Unité Populaire

Les travailleurs se sont rapprochés des grands partis traditionnels de la gauche chilienne, le Parti Socialiste (PS) et le Parti Communiste (PC). Ces organisations politiques réformistes organisaient les travailleurs non pour lutter en vue de leur indépendance politique dans le but de la prise du pouvoir, mais plutôt pour les subordonner aux accords avec la bourgeoisie nationale avec des réformes limitées dans le cadre du capitalisme.

C’est ainsi que surgit l’Unité Populaire, une coalition entre le PS de Salvador Allende et le PC, ainsi que le petit Parti Radical, une organisation de la bourgeoisie libérale, entre d’autres organisations. La plupart des organisations de l’extrême gauche ont fait partie de l’Unité Populaire. Le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR) a été la principale organisation qui n’en a pas fait partie, oscillant entre le fait d’encourager les masses et le soutien à Allende, « faisant pression de l’extérieur ».

Bien que l’UP a été présentée comme la réalisation d’une inédite révolution en démocratie, son objectif limité était le renforcement d’un État gestionnaire des ressources économiques stratégiques et le développement d’un « capitalisme national », avec une certaine autonomie face à l’impérialisme nord-américain.

Cette stratégie appelée « voix pacifique vers le socialisme » supposait que les riches et les entrepreneurs renoncent à leurs propriétés privées et leurs privilèges et que les Forces Armées respectent la « démocratie ».

Le gouvernement de Salvador Allende

L’UP a gagné les élections présidentielles de 1970, avec un programme qui incluait la nationalisation des mines de cuivre, de fer et de sel, qui étaient dans les mains des entreprises impérialistes, ainsi que certains secteurs industriels et grands propriétaires des terres.

Le gouvernement d’Allende a nationalisé plusieurs mines et des usines, en achetant les actions ou en indemnisant les patrons ; il y a eu quelques avancées du contrôle de l’État dans le commerce extérieur ; la nationalisation des banques s’est limitée à l’achat des actions des banques privées, la réforme agraire a distribué les terres tout en respectant la bourgeoisie agraire.

Les réformes d’Allende n’ont pas permis d’avancer dans la rupture avec l’impérialisme, ni dans la distribution de la terre au travers d’une réforme agraire radicale, et encore moins de mettre fin au pouvoir de la bourgeoisie, même si ces petites modifications ont dérangé les classes dominantes.

1972 : une année clé

Cette année-là, le projet de l’UP commence à montrer ses faiblesses. Les patrons ont contribué à la crise économique avec le sabotage et le désapprovisionnement. Certains groupes fascistes, comme Patrie et Liberté, se livraient à des attentats, et des secteurs bourgeois et militaires conspiraient ouvertement, entraînant des secteurs de la classe moyenne. La crise s’aggravait avec le Lock-out patronal, comme celui des camionneurs, entre autre éléments de l’offensive droitière au milieu d’une énorme polarisation sociale.

À la base, les travailleurs faisaient l’expérience d’un processus d’occupation de centaines d’usines, dont beaucoup ont fonctionné sous contrôle ouvrier. Les ouvriers ont organisé des comités de ravitaillement, tandis que les paysans et les sans-abris occupaient des terres et s’organisaient.

Vers la moitié de l’année les travailleurs ont commencé à coordonner leurs luttes par zones ou régions, allant plus loin que la direction de la CUT. Les « Cordons Industriels » (coordinations des comités d’usines) étaient une forme très embryonnaire de pouvoir ouvrier et populaire qui permettait l’unité d’action de la classe ouvrière sur la base de discussions et de prises de décisions démocratiques.

La coordination entre des dizaines d’usines et ateliers permettait de résoudre tous les problèmes de production et de distribution propres au contrôle ouvrier. De plus, certains travailleurs ont commencé à s’armer pour défendre leurs acquis.

Les ouvriers demandaient au gouvernement la nationalisation des usines et des ateliers, mettant en question la propriété privée capitaliste. Dans les Assemblées Générales se discutait comment continuer à avancer pour mettre en échec le patronat ; ces organisations ouvrières apparaissaient comme une alternative au pouvoir de l’État bourgeois.

Les travailleurs devaient s’affronter dans ces discussions au Parti Communiste qui justifiait le fait de vouloir rendre les usines aux anciens propriétaires en s’appuyant une loi qui permettait à l’Armée de perquisitionner les usines prises par les ouvriers pour chercher des armes. PC qui cautionnait la nomination de Pinochet en tant que Chef des Armées de Terre face à l’imminence du coup d’État et qui négociait avec les partis bourgeois dans le parlement bourgeois, où siégeait une majorité de Démocrates Chrétiens.

Le dénouement du coup d’État

La peur des patrons face à la poussée des masses et l’incapacité du gouvernement d’Allende de la contenir, ont accéléré les préparatifs du coup d’État. Sous la direction des entreprises impérialistes telles que l’ITT, et l’intervention de Washington, ils ont homogénéisé les forces armées pour le coup d’État, en séparant et réprimant ceux qui résistaient.

Un premier essai fut le « tanquetazo » en juin 1973, lequel échoua. Malgré cette mise en garde, Allende, le PS et le PC ont appelé les masses à faire confiance à la solidité de la démocratie chilienne, et au professionnalisme des militaires. Non seulement ils se sont opposés à l’armement des travailleurs, qui en faisaient ouvertement la demande pour faire face au coup d’État imminent, mais ils ont encouragé les réquisitions des usines pour les désarmer.

Désorientés et démobilisés par ses propres partis et même la CUT, les travailleurs n’ont pas pu se préparer. Malgré quelques débuts de résistance, le Coup d’État du 11 septembre trouva la classe ouvrière impuissante et désarmé. La sanglante dictature d’Augusto Pinochet s’imposa pendant 17 ans, au cours desquels il a instauré sa domination en s’appuyant sur le néolibéralisme montant.




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