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Monde

« Le peuple veut la chute du régime »

Cinq ans après les printemps arabes, l’hiver ?

Ciro Tappeste Le 14 janvier, il y a cinq ans, l’impossible devenait réalité. Après trois semaines de manifestations et de grèves tournantes, en Tunisie, en dépit du raidissement de la répression lancée par Ben Ali, le meilleur allié de la France au Maghreb, celui que l’on croyait, jusque là, indéboulonnable, était renversé. « Dégage ! », avait-on scandé dans les rues de Tunis. Le slogan était repris, bientôt, ailleurs dans les grandes villes du monde arabe : « le peuple veut la chute du régime ».

De proche en proche, la contagion gagne d’autres pays. En Egypte, le 25 janvier, c’est au tour de Moubarak d’être débarqué, sur fond de mobilisations massives, de grèves et de débrayages, parmi les plus intenses, dans le pays, depuis un quart de siècle. Partout la jeunesse arabe entend descendre dans la rue contre des régimes despotiques et corrompus, mais aussi et surtout contre l’injustice sociale, des inégalités structurelles et un chômage endémique. Au Bahreïn, puis en Lybie, au Yémen et en Syrie, le vent de la révolte qui gronde finit par déboucher sur des explosions.

Au regard de la situation actuelle, on pourrait se demander si tout ceci a servi à quelque chose. Partout, en effet, c’est comme si tout l’éventail de la contre-révolution avait été déployé pour battre en brèche ces processus porteurs d’espoirs et de transformation. En Libye, au Yémen et surtout en Syrie, la contestation des régimes dictatoriaux en place a cédé le pas à des guerres civiles sur des bases confessionnelles ou ethniques. En Egypte, le Maréchal-Président al-Sissi a imposé le talon de fer des Forces Armées et jamais les prisons n’ont été aussi remplies. En Tunisie, enfin, les politiciens de l’ancien régime sont de retour au gouvernement, appuyés, dans la coalition au pouvoir, par les « islamistes modérés » de Nahda. Entre-temps, des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés et de réfugiés, comme en atteste le flux des migrants qui vient se briser sur les contreforts de l’Europe forteresse.

S’arrêter sur cette situation, cependant, reviendrait à ne s’intéresser qu’à un photogramme d’une séquence plus vaste qui est loin d’être close. Pour certains médias, qui se complaisent dans cette opération, cela permet également de passer sous silence, commodément, le rôle des impérialistes dans la situation actuelle. Partout et plus encore qu’après 2001 et la guerre contre l’Afghanistan, les interventions se sont avérées catastrophiques. Là où les gouvernements occidentaux ne sont pas intervenus directement, le soutien à leurs alliés et clients qui se trouvent à la tête des pires dictatures, à l’instar du Bahreïn, a été indéfectible. Partout, les impérialistes ont promu et relayé toutes les formes de la contre-révolution, allant de la désarticulation des processus par immixtion directe à la « contre-révolution démocratique », orchestrant des « transitions » qui, sous couvert de processus électoraux et « constituants », remettent en selle les vieux démons du passé. Le cas de la Tunisie, de ce point de vue, est paradigmatique.

Mais s’il était clair que le renversement des dictateurs n’était qu’une étape dans un processus plus général que les plus optimistes (de façon très intéressée) auraient volontiers circonscrit à de simples (et rapides) « révolutions démocratiques » à l’image de celles qu’ont vécues les pays de l’Est à la suite de l’effondrement du Mur de Berlin, ces mêmes analystes font aujourd’hui preuve du pessimisme le plus noir, presque nostalgiques de ces anciens régimes qui, en dernière instance, auraient été préférables au chaos actuel, qu’il soit celui des guerres civiles ou du fondamentalisme islamique désigné aujourd’hui comme la source de tous les maux.

C’est manquer la dynamique de ce qui reste un processus révolutionnaire arabe, avec ses avancées et ses reflux, qui a changé définitivement la face de la région, essaimant y compris bien au-delà, se transformant en facteur de déstabilisation pour l’ordre établi. Cette dynamique est étroitement liée aux caractéristiques des différents processus avec, dans le cas des plus avancés dans la première phase, un rôle majeur des luttes ouvrières et, dans ceux qui ont le plus rapidement été clos, pour l’heure, une faiblesse de ce même mouvement ouvrier et populaire.

Si le Prix Nobel de la Paix a été concédé à la direction de l’Union Générale des Travailleurs de Tunisie (UGTT) ainsi qu’au syndicat des patrons tunisiens, c’est bien parce que sous les cendres, les braises de la révolte restent bien allumées : des braises qu’il s’agit d’éteindre et d’étouffer, par tous les moyens possibles. En creux, c’est les lignes de force d’un nouveau rebond des « printemps arabes » qui sont indiquées : la question démocratique, la question nationale (dans le cas du Kurdistan) et la question sociale sont étroitement liées à la capacité du mouvement ouvrier à revenir durablement et plus profondément sur le devant de la scène, contre les représentants locaux des classes dominantes et leurs soutiens impérialistes.

Les contradictions à l’origine des « printemps arabes » n’ont non seulement pas disparues, mais se sont aiguisées, et ce alors qu’aucune perspective de stabilisation, à court terme, ne se dégage, en dépit de tous les efforts déployés, y compris militairement, par les impérialistes. Le cours des saisons, en matière de science de la révolution, n’est pas mécanique, loin de là, et les étincelles de janvier 2011, qui ont inspirées jusqu’à la jeunesse de Grèce, de l’Etat espagnol et du Québec, à l’époque, peuvent à nouveau rallumer l’espoir.




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