Genres et Sexualités

Clara Zetkin : organiser les femmes socialistes

Publié le 1er septembre 2016

Lucía Nistal

Clara Zetkin fut une socialiste internationaliste mondialement reconnue, amie et camarade de Rosa Luxembourg et la plus grande organisatrice des ouvrières et femmes socialistes de son temps.

Clara Eissner, qui est passée dans l’histoire comme Clara Zetkin, est née le 5 juillet 1857 en Saxe, dans ce qui était à l’époque l’Empire allemand. De 17 à 21 ans, elle suit des cours à l’université de Leipzig et entre en contact avec un groupe d’étudiants immigrés russes, entre lesquels se trouve le révolutionnaire russe Ossip Zetkin, affilié à la social-démocratie allemande.

En 1875, dans le climat d’une brutale répression du mouvement ouvrier, le Parti Social-démocrate Ouvrier Allemand (SDAP), dirigé par August Bebel et Wilhelm Liebknecht, et l’Association Générale des Ouvriers d’Allemagne (ADAV) de Ferdinand Lasalle, fusionne en un seul parti, le Parti Socialiste Ouvrier Allemand (SADP) qui, en 1891 adoptera le nom de Parti Social-démocrate Allemand (SPD). Mais, seulement trois ans après l’unification, en 1878, Bismarck interdit toute activité socialiste avec une loi qui sera en vigueur pendant douze ans, ce qui affectera inévitablement la jeune révolutionnaire.

En 1880 Zetkin s’exile en passant par l’Autriche, pour s’installer deux ans plus tard à Zurich, où elle entrera en contact avec un groupe de réfugiés russes dirigé par Plekhanov et Vera Zasulich. Il faut comprendre qu’à cette époque, Zurich est le « centre de manoeuvre » de la social-démocratie allemande, le lieu où Bernstein et d’autres camarades rédigent le Sozialdemokrat, organe du parti, ce qui permet à Clara Zetkin de collaborer avec l’organisation et d’organiser la contrebande du journal en Allemagne.

En novembre de cette même année, Clara continue son exil à Paris, où elle se marie avec Ossip Zetkin. Dans la capitale française, elle mène une vie politique intense de formation, discussion et participation aux manifestations ouvrières de la ville.

En 1890, après le retrait de la loi contre les activités socialistes, elle peut retourner en Allemagne et fonde un an plus tard la revue L’Egalité (Die Gleichheit), qu’elle dirige jusqu’en 1917 et qui devient en 1907 le journal officiel de l’Internationale des Femmes Socialistes. Dans ce journal, Zetkin propose de créer des noyaux de femmes qui participeront à la vie et à l’activité du parti tout en maintenant leur autonomie. Vers 1913, je journal compte autour de 140 000 lectrices. De plus, c’est à plusieurs occasions qu’elle défend dans cette publication des idées contraires à la ligne chaque fois plus réformiste de son parti, des idées telles que l’opposition à la guerre impérialiste.

C’est précisément le vote du SPD pour les crédits de guerre qui déclenche la création du groupe d’opposition « Groupe International » (impulsé par Luxembourg, Liebknecht et Zetkin) qui, plus tard, deviendra la Ligue Spartakiste et qui en 1918 adhère au Komintern, puis devient le PCA (KPD). Clara Zetkin représente son parti au Parlement de 1920 à 1932. Le 30 août 1932 a lieu sa dernière intervention avant son exil. Dans un mauvais état de santé, elle parle le jour de l’ouverture du Reichstag, appelant à l’unité du prolétariat contre l’avancée du national-socialisme. En 1933 elle s’exile en URSS et le 22 juin de la même année, à l’âge de 76 ans, Clara Zetkin meurt dans un hôpital près de Moscou.

Le rôle fondamental de Clara Zetkin dans la IIème et IIIème Internationale

Clara Zetkin a contribué au développement du Congrès de fondation de la IIème Internationale en 1889 à travers ses nombreux articles dans la presse socialiste allemande, mais aussi d’une manière plus directe comme correspondante de l’organe de presse du parti, le Sozialdemokrat, et comme déléguée des femmes socialistes de Berlin. C’est alors que commence son activité d’organisatrice de l’Internationale du mouvement féministe ouvrier. Jusqu’au début de la Première guerre mondiale, Zetkin participera à chaque Congrès de la Deuxième Internationale en tant qu’une de ses principales actrices, en donnant une place centrale aux droits des femmes comme à la lutte de classes contre les tendances réformistes de la social-démocratie. Pourtant, après le tournant impérialiste de la social-démocratie, Clara Zetkin aura des mots très durs pour la IIème Internationale :

« La Deuxième Internationale est allée jusqu’à sacrifier le droit et les intérêts des femmes quand elle a refusé de mobiliser les prolétaires de tous les pays dans la lutte révolutionnaire internationale contre l’impérialisme capitaliste, contre le système capitaliste, sanctifiant par contre la conciliation entre exploiteurs et exploités dans les armées nationales que l’impérialisme a lancées les uns contre les autres - dans une guerre fratricide et suicide pour la classe ouvrière - pour satisfaire sa soif de profit et de pouvoir mondial du capitalisme. »

Ces lignes font partie de son apport pour le deuxième Congrès de la IIIème Internationale (1920), car Zetkin a été aussi une des figures clefs de l’Internationale Communiste. Dès 1921 elle a fait partie du Comité Exécutif et du Presidium de l’organisation et en 1924 elle a présidé le Secours Rouge International (organisation de l’Internationale Communiste qui assiste les victimes de la réaction et du fascisme).

Sa lutte contre le réformisme et la guerre impérialiste

Une grande partie de la lutte politique de Clara Zetkin correspond à sa bataille contre le réformisme de son parti, le SPD.

Déjà en 1898, lors du congrès du parti à Stuttgart, Zetkin et Rosa Luxembourg se sont opposées au réformisme de Bernstein. Lors du congrès suivant, à Hannover, où a lieu le grand débat entre réforme et révolution, lorsque Bebel s’affronte à Bernstein, les deux femmes révolutionnaires maintiennent une position ferme contre la montée réformiste dans le parti. En plus, Luxembourg avait déjà publié son très connu pamphlet anti-réformiste Réforme ou révolution, et Zetkin l’avait défendue à partir de Die Gleichheit, en émettant de très dures critiques au réformisme par des attaques directes à Bernstein et « autres opportunistes » :

« L’énorme quantité de travail quotidien que la social-démocratie doit dédier aux réformes empêche, chez ces camarades, la vision des grandes lignes du développement historique, et fait disparaître dans les nuées du futur l’objectif final socialiste et révolutionnaire, donnant aux petites réformes, réalisées ou à réaliser, un poids prépondérant. »

Quelques années plus tard, mais suivant de près la montée du réformisme, le SPD va voter en faveur des crédits de guerre, s’alignant avec la bourgeoisie allemande et entrant dans la brutale Première guerre mondiale. Ceci a impliqué l’abandon des principes fondamentaux du parti social-démocrate, face à quoi Zetkin a essayé de répondre par des activités destinées à arrêter la guerre impérialiste. Tant Zetkin comme Luxembourg ont payé la défense de ces positions anti-militaristes par la prison ou l’exil.

Une lettre destinée à Heleen Ankersmit (secrétaire des femmes socialistes des Pays-Bas) du 3 décembre 1914 nous permet de voir avec précision l’analyse de Zetkin sur la réalité allemande de son époque :

« L’aspect le plus grave de la situation dans laquelle on se trouve est que l’impérialisme a pris dans son service toutes les forces du prolétariat, toutes les organisations et instruments de bataille que son avant-garde militante avait construit dans le but de la lutte d’émancipation. Le motif par lequel l’impérialisme a pu le faire montre toute la tranquillité dans laquelle se trouve la social-démocratie, qui est coupable et la principale responsable, face à l’Internationale et l’histoire. Le vote des crédits de guerre a donné lieu à un large et ignominieux processus de bâillonnement de la majorité social-démocrate allemande. Cette majorité ne représente plus un parti de classe, socialiste et prolétaire, mais est un parti social-réformiste nationaliste, anxieux de nouvelles annexions et conquêtes coloniales. »

Cette trahison de la social-démocratie les pousse à s’unir avec Lénine, Trotsky et d’autres dirigeants de différents pays qui rejettent l’orientation de la social-démocratie et ultérieurement formeront la IIIème Internationale dans le but de maintenir les principes du marxisme révolutionnaire. Rappelons nous que à ce moment, Zetkin développe une amitié avec Lénine à qui il fera une longue interview en 1920, publiée sous le titre « Souvenirs sur Lénine », qui traite, entre autres choses, de l’organisation des femmes pour la lutte.

Sur le plan allemand, la trahison social-démocrate a débouché dans la constitution du « Groupe International » et de la publication de Die Internationale en avril 1915, comme des premiers pas vers l’organisation de la gauche de la social-démocratie allemande qui, plus tard, donnera naissance à la Ligue Spartakiste et, plus tard, au PCA. Dans cette dernière, Clara Zetkin aura un rôle fondamental même si sa mauvaise santé ne lui permettra pas de participer à la révolution de novembre.

La section de femmes du Parti social-démocrate allemand et les Conférences Internationales des Femmes Socialistes

Sous le régime impérial, en Allemagne, les femmes, de même que les étudiantes et apprenties, étaient interdites de d’assiter et de participer à des réunions politiques. En 1902 une réforme de la loi autorise les femmes à participer à la politique, mais séparément des hommes. Dans ce contexte, et malgré la réticence de plusieurs hommes socialistes à la participation des femmes au Parti, le SPD forme une section de femmes dirigée par Clara Zetkin. Rappelons que les femmes allemandes devront attendre jusqu’en 1919 pour avoir le droit de vote.

Un autre des apports fondamentaux de Zetkin à la question des femmes a été la préparation des Conférences Internationales de Femmes Socialistes, qui ont réuni des centaines de déléguées de toute l’Europe.

La première d’entre elles a eu lieu à Stuttgart en 1907, suivie d’une seconde conférence à Copenhague en 1910, où elles se sont prononcées pour le vote des femmes, pour la paix, contre la cherté de la vie et pour la sécurité sociale pour les femmes et les enfants, entre autres choses. Dans la deuxième rencontre, Zetkin, déléguée du SPD avec Kathy Duncker, a proposé d’instaurer un jour en hommage aux femmes travailleuses qui ont donné leur vie pour améliorer les conditions de travail, un des faits pour lesquels ont se souvient le plus de la révolutionnaire allemande. La résolution présentée affirmait : « Selon les organisations politiques et syndicales du prolétariat, les femmes socialistes de toutes les nationalités organiseront dans leurs pays respectifs, un jour spécial des femmes, dont le but principal sera de promouvoir le droit de vote des femmes. Il sera nécessaire de débattre de cette proposition en lien avec la question des femmes à partir d’une perspective socialiste. Cette commémoration devra avoir un caractère international et il faudra la préparer avec beaucoup d’effort. »

La troisième Conférence Internationale des Femmes Socialistes se déroule à Berne, en mars 1915 dans un environnement de travailleuses mobilisées contre la guerre dans la plupart des pays belligérants. A cette conférence se rendent 70 déléguées de huit pays européens : allemandes, françaises, anglaises, hollandaises, russes, italiennes et suisses. L’axe central de l’occasion est l’opposition à la guerre et la trahison de leurs partis. D’où la célèbre consigne de « guerre à la guerre ».

En définitive, tout au long de sa vie, Zetkin a dénoncé l’oppression des travailleuses sous le capitalisme et a défendu leurs droits : à travail égal, salaire égal, droit à faire de la politique et au vote « non seulement comme un droit naturel, mais comme un droit social », contre l’hypocrisie du mariage bourgeois, en faveur du libre choix sur les corps, pour la dépénalisation de l’avortement et l’accès à la contraception, l’éducation laïque, mixte, etc.

La pensée et les préoccupations de la révolutionnaire Clara Zetkin continuent d’être d’une terrible actualité, comme c’est le cas des mots prononcés lors du Congrès de Gotha du parti social-démocrate allemand le 16 octobre 1875 :

« La lutte pour l’émancipation des femmes prolétaires ne peut pas être la même lutte que celle des femmes bourgeoises contre l’homme de sa classe ; au contraire, la sienne est une lutte unie à l’homme de sa classe contre la classe des capitalistes. (…) L’objectif final de sa lutte n’est pas la libre concurrence avec l’homme, mais la conquête du pouvoir politique du prolétariat. La femme prolétaire combat coude à coude avec l’homme de sa classe contre la société capitaliste. Tout ceci ne signifie pas qu’elle ne doit pas soutenir aussi les revendications du mouvement féministe bourgeois. Mais l’obtention de ces revendications représente pour elle seulement un instrument comme un moyen pour une fin, pour entrer en lutte avec les mêmes armes que le prolétariat. »