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Société

Informer n’est pas un crime

Classement RSF. La liberté de la presse« en marche » arrière en 2018

Reporters sans Frontières a publié ce mercredi son traditionnel classement mondial de la liberté de la presse. Un constat à l’échelle de la planète : la haine des journalistes gagne du terrain. La France quant à elle grimpe à la 33ème place, ce qui n’est en rien révélateur d’une quelconque amélioration. Les médias sont de plus en plus concentrés aux mains d’une poignée de milliardaires favorables au président des Riches. Jupiter et son service de comm’ tentent par tous les moyens de museler la presse, à l’image du projet de loi contre les fake news

Crédits photo : affiches Beaux arts mai 68

17 journalistes* tués depuis janvier. 303 emprisonnés. 2 collaborateurs assassinés, et 15 emprisonnés. Voilà les chiffres glaçants de 2018, alors que le tiers de l’année civile a à peine été dépassé. « Aux Philippines (133e, -6), le président Rodrigo Duterte, coutumier des insultes et des menaces à l’encontre des médias d’information, a prévenu : être journaliste “ne préserve pas des assassinats”. En Inde (138e, -2), les discours de haine envers les journalistes sont relayés et amplifiés sur les réseaux sociaux, souvent par des armées de trolls à la solde du Premier ministre Narendra Modi.
En l’espace d’un an, dans chacun de ces deux pays, au moins quatre journalistes ont été froidement abattus. »
Dans l’analyse de son classement mondial de la liberté de la presse en 2018, qui fait office de référence, Reporters sans Frontières dresse un tableau zones par zones, en se focalisant plus en détail sur certains pays. « Avec onze journalistes tués, le Mexique (147e) est devenu en 2017 le deuxième pays le plus meurtrier au monde pour les journalistes. »

Les exactions de ces dernières années en Russie, le cas de Jan Kuciak, assassiné en février 2017 en République Tchèque, la mort de Daphne Caruana Galizia (qui avait révélé l’affaire des Panama Papers) dans l’explosion de sa voiture à Malte (65e, -18) ; autant d’exemples qui montrent que l’Europe n’est pas exempte de ces terribles pratiques.

RSF tire la sonnette d’alarme. « C’est en Europe, la zone géographique où la liberté de la presse est la moins menacée dans le monde, que la dégradation de l’indice régional est la plus importante cette année. Sur les cinq plus fortes baisses du Classement 2018, quatre sont des pays européens : Malte (65e, -18), République tchèque (34e, -11), Serbie (76e, -10) et Slovaquie (27e, -10). La lente érosion du modèle européen se confirme. »

Europe : une kalachnikov « pour les journalistes »

RSF rappelle également que le président de la République tchèque (34e, -11), Milos Zeman, s’est présenté, en octobre dernier, à une conférence de presse muni d’une kalachnikov factice sur laquelle était inscrite l’expression “pour les journalistes”. Qu’ « en Slovaquie (27e, -10), Robert Fico, Premier ministre jusqu’en mars 2018, traitait les journalistes de “sales prostituées anti-slovaques” ou de “simples hyènes idiotes”. »

Pour Reporters sans Frontières, le cru 2018 a un goût de vinaigre. L’analyse de l’ONG débute en ces termes : « L’édition 2018 du Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières (RSF) témoigne de l’accroissement des sentiments haineux à l’encontre des journalistes. L’hostilité revendiquée envers les médias, encouragée par des responsables politiques et la volonté des régimes autoritaires d’exporter leur vision du journalisme menacent les démocraties. »
Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, rappelle le rôle éminemment démocratique de la presse. « La libération de la haine contre les journalistes est l’une des pires menaces pour les démocraties. Les dirigeants politiques qui alimentent la détestation du journalisme portent une lourde responsabilité, car remettre en cause la vision d’un débat public fondé sur la libre recherche des faits favorise l’avènement d’une société de propagande. Contester aujourd’hui la légitimité du journalisme, c’est jouer avec un feu politique extrêmement dangereux. »

France : loi sur les fake news, concentration des médias aux mains de milliardaires. De pire en pire ?

La France se classe 33ème dans ce classement. Une hausse de 6 places simplement mécanique : les pays mieux classés ont rétrogradé. Bien au contraire, la situation empire. RSF souligne notamment trois sources d’inquiétude. La concentration grandissante des médias, puisque 10 milliardaires possèdent l’écrasante majorité des gros organes de presse français, avec un risque de « conflits d’intérêts liés à une concentration verticale avec des groupes dont le but n’est pas de développer des médias mais de gagner de l’influence, comme les affaires Bolloré l’ont prouvé ».

Depuis la montée en puissance du “media bashing” lors des présidentielles, la défiance envers les médias se retrouve partout : chez les responsables politiques, comme Mélenchon, qui écrivait sur son blog que « la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine », jusque dans la population, chez qui elle est intimement liée au premier point. Emmanuel Macron n’a-t-il pas profité d’une couverture médiatique ultra favorable l’ayant mené au pouvoir ? Dernièrement, le “cheminots-bashing” par les médias clairement à la botte du gouvernement, notamment les mensonges autour des salaires des cheminots par BFM, ou sur leurs prétendus privilèges, témoigne là encore du manque d’indépendance des médias bourgeois.

Mais le président des riches n’en reste pas là. En atteste son projet de loi contre les fake news, qui inquiète aussi RSF. Le projet reste flou, mais on sait déjà que « le procureur aura 48 heures pour trancher et pourra ordonner "le déréférencement du site, le retrait du contenu en cause ainsi que l’interdiction de sa remise en ligne, la fermeture du compte d’un utilisateur ayant contribué de manière répétée à la diffusion de ce contenu, voire le blocage d’accès du site Internet". » Un arsenal supplémentaire pour museler la presse dissidente ?

En revanche, une chose est certaine : Macron cherche par tous les moyens à museler la presse. En atteste cette réunion entre Sibeth Ndiaye, la communicante de Macron, et les journalistes qui avaient jusqu’à présent voix au chapitre à l’Elysée. En « juin-juillet, maximum », les journalistes qui avaient des bureaux au sein de l’Elysée vont devoir déguerpir (le Canard Enchaîné, 28/03). Macron et son service de communication verrouillent tout. Lors d’une précédente conférence de presse, Jupiter avait pris 45 minutes à faire la leçon aux journalistes présents, leur expliquant comment ils devaient faire leur travail avant de les orienter sur les questions à poser, et celles à oublier.
La liberté de la presse est « en marche »… arrière.

* Concernant les journalistes, nous avons décidé d’additionner les « journalistes », et « les journalistes citoyens » de la typologie de RSF.




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