Monde

Après Kissinger, Pérès et Obama

Colombie. Santos, prix Nobel de quelle « paix » ?

Publié le 7 octobre 2016

Le prix Nobel de la Paix a ceci de curieux qu’il est régulièrement décerné à un homme ayant les mains dégoulinant de sang. Ou alors ayant besoin d’un sérieux soutien pour maquiller la scène du meurtre et se refaire une réputation. Il en est allé ainsi, au fil des années, avec Henry Kissinger, boucher du Vietnam, artisan du coup d’Etat au Chili, prix Nobel en 1973, avec Menahem Begin, premier ministre israélien pendant les massacres de Sabra et Chatila, avec Shimon Pérès, père de la bombe atomique israélienne, ou encore avec Barack Obama, en 2009, et ce alors que l’armée américaine (et ses bombes) n’a jamais été aussi active à l’étranger, à commencer par le Proche et le Moyen-Orient. Cette année, les deux préceptes ont été confirmés : le gagnant est… Juan Manuel Santos.

Ciro Tappeste

Juan Manuel Santos commence sa vie professionnelle en tant que représentant à Londres du patronat caféier colombien, sorte de corporation vivant des rapports quasi-féodaux entretenus avec les paysans pauvres et les petits producteurs de fèves. En 1981, en rentrant au pays, il devient vice-directeur du principal quotidien conservateur El Tiempo, le journal de papa. Ce n’est qu’en 1991 qu’il commence réellement une carrière de politique, sous le double signe de l’ultralibéralisme et du militarisme dans une Colombie de tout temps considérée par Washington comme un allié clef dans la région.

Dans les années 1990, il est successivement ministre du Commerce extérieur puis ministre de l’Economie d’Andrés Pastrana sous la présidence duquel est lancé le « Plan Colombie », sous la houlette des conseillers militaires de Washington présents dans le pays. Mais c’est avec la présidence de Alvaro Uribe que Santos prend du galon. Il est nommé à la tête du ministère de la Défense entre 2006 et 2009 et devient à ce titre chef des Armées. A cette époque, il soutient une politique de fermeté vis-à-vis de l’opposition, des mouvements sociaux et des organisations politico-militaire.

C’est à ce moment-là qu’il est notamment impliqué dans l’affaire des « faux positifs » concernant des cas de militaires colombiens responsables d’assassinats de civils au cours de massacres ayant fait, selon la justice du pays, au moins 4200 morts. C’est sous son ministère également qu’a été menée l’Opération Phénix au cours de laquelle lors d’un raid aérien en dehors des frontières nationales Raúl Reyes, commandant en chef des FARC à l’époque, a été assassiné.

Pour certains, la politique de fermeté menée entre 2006 et 2009 qui plaisait tant aux Etats-Unis était en réalité destiné à tarauder les forces de la guérilla pour entamer des négociations, ce qui s’est fait à partir de 2011, lorsque Santos prend la place, à la tête du pays, de son ex-mentor et futur rival, Alvaro Uribe. L’autre hypothèse est surtout que, quoi qu’affaiblie, les FARC ne pouvaient être vaincue sur le terrain militaire, en dépit de 50 ans de guerre civile. C’est donc l’option des négociations,pour que rien ne change sur le fond, que Santos a choisie, et ce avec la bénédiction des Etats-Unis, du FMI et des chancelleries occidentales, préférant une Colombie « en paix », pour mieux investir, qu’un pays en guerre civile.

Doublé sur sa droite par son ancien patron et actuel rival, Alvaro Uribe, qui a réussi à faire basculer le référendum de dimanche dernier en sa faveur, au grand dam des occidentaux et de la bourgeoisie colombienne, le comité Nobel vient de lui donner un sacré coup de main. On notera, de ce point de vue, que le précédent lauréat n’est autre que le Quartet du dialogue national, composé de l’UGTT, la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme, le patronat tunisien et du barreau. Dans ce cas également, le choix géopolitique des Occidentaux était de remercier ceux qui ont rendus de bons et loyaux services à la cause de la contre-révolution, y compris lorsque cette dernière se pare des atours de la démocratie.

En manque de légitimité, affaibli par le résultat du référendum et, malgré tout cela, homme-lige des impérialistes, ces mêmes impérialistes espèrent avoir remis Santos en selle à travers le prix. Après tout, la « paix » en Colombie ne remet en cause ni le caractère scandaleusement inégal de la répartition de la terre dans le payx, elle protège les responsables de crimes de guerre et redonne une bouffée d’oxygène à l’armée et au régime, en se contentant de concéder vingt sièges au Parlement pour les (ex)FARC.

Reconversion indolore à la « paix », donc, pour un ancien partisan de la guerre. Et récompensé, par-dessus le marché.