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Politique

De Ben Ali à Al-Sissi

Comme Alliot-Marie en 2011, Macron ne "donne pas de leçon" aux dictateurs arabes

Macron ne « donne pas de leçons » sur les droits de l’homme au dictateur égyptien Al-Sissi. Pas plus qu’en janvier 2011, Michèle Alliot-Marie, alors ministre chargée des Affaires Etrangères, ne souhaitait, comme elle l’affirmait devant l’Assemblée, « s’ériger en donneur de leçon » et utilisait cet argument pour soutenir la répression du régime de Ben Ali qui faisait face, alors, au début de la « Révolution de Jasmin » qui allait avoir raison de lui et du clan Trabelsi.

« Je n’accepte qu’aucun autre dirigeant ne me donne de leçon sur comment diriger mon pays, je n’en donne pas aux autres » (Macron, 24 octobre 2017, au sujet du président Al-Sissi)

Il faut croire que les services de communication de l’Elysée ne vont pas chercher bien loin pour trouver leur inspiration. Et que ces derniers n’ont rien inventé pour sauver Emmanuel Macron des embarrassantes questions des journalistes au sujet de la très polémique visite du dictateur égyptien, le maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi, aussi appelé le « boucher », à Paris. En effet, il est de notoriété publique, et attesté par des rapports de l’ONG Human Rights Watch, que le président égyptien, arrivé au pouvoir après le coup d’Etat de juillet 2013 pour mettre fin au processus révolutionnaire égyptien, commet d’irrémédiables atteintes aux droits humains en Egypte : usage à large échelle de la torture, arrestations massives d’opposants politiques, maintien des tribunaux militaires, répression du mouvement social et de la gauche égyptienne. A ce sujet, le président français s’est défendu en invoquant la particularité du « contexte sécuritaire » égyptien et son souhait de ne pas « donner de leçon » à son homologue égyptien.


Le président égyptien à Paris : Macron "ne donne pas de leçons" sur les droits de l’Homme

« On ne doit pas s’ériger en donneurs de leçons » (Michèle Alliot-Marie, 12 janvier 2011, concernant le régime de Ben Ali)

On reconnaîtrait presque, mot pour mot, les deux arguments invoqués le 12 janvier 2011 devant l’Assemblée Nationale par Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires Etrangères sous Nicolas Sarkozy, pour soutenir le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, qui tombera deux jours plus tard, le 14 janvier.
Citée dans les colonnes du Monde, daté 13 janvier, Michèle Alliot-Marie explique aux députés qu’ « on ne doit pas s’ériger en donneurs de leçons » face à une situation « complexe », argumentaire peu ou prou repris par le chef de l’Etat, hier, en conférence de presse, pour justifier de fermer les yeux sur la répression et les atteintes aux droits humains du gouvernement d’Al-Sissi.

Et d’ajouter « nous proposons que le savoir-faire, qui est reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité, permettent de régler des situations sécuritaires de ce type ». Les « situations sécuritaires de ce type » correspondent, dans le contexte de la révolution de Jasmin, au développement d’une contestation populaire massive, à l’envahissement des places, au blocage de l’économie par des grèves étroitement suivies dans les administrations et dans les entreprises, sur des revendications à la fois démocratiques et sociales – « pain et liberté », « Ben Ali dégage ! » - et qui aboutiront, le 14 janvier 2011 à la chute du clan Trabelsi, le clan présidentiel, au pouvoir depuis 1987. D’ailleurs, Michèle Alliot-Marie ne s’en cache qu’à demi-mot puisqu’elle propose alors de renforcer la coopération sécuritaire de la France et de la Tunisie « pour que le droit de manifester puisse se faire en même temps que l’assurance de la sécurité ». Ce sont donc bien les manifestations et la contestation sociale de ces classes laborieuses, donc « dangereuses », qui constituent alors l’évidente menace sécuritaire pour Michèle Alliot-Marie. Et c’est bien en raison de ce danger-là que l’Etat français doit fournir au régime tunisien les dispositifs de sécurités nécessaires en vue de les réprimer.

La « complexité » de la situation d’hier en Tunisie, évoquée par MAM en 2011, n’est pas sans lien avec la spécificité du « contexte sécuritaire » évoqué par Emmanuel Macron, hier, à propos de l’Egypte. L’Egypte, tout comme la Tunisie, a connu en 2011, un processus révolutionnaire qui a conduit à la chutte d’un dictateur, ami de l’impérialisme, et donné comme indéboulonnable. Le gouvernement de Mohamed Morsi, des Frères Musulmans, élu en juin 2012 et incapable de répondre aux revendications démocratiques et sociales qui avaient émergé lors du processus révolutionnaire de 2011, a été lui aussi mis en difficulté par la rue et s’est retrouvé sur le point de vaciller. Les Forces Armées égyptiennes prennent en otage le processus. En juillet 2013, un coup d’Etat militaire fait tomber Morsi et met à la tête de l’Egypte le général Al-Sissi. Ce coup d’Etat porte un coup d’arrêt brutal au processus démocratique en cours et marque le début de la contre-révolution : arrestations politiques, régime militaire, pratique de la torture, suppression des élections… tout ce qui, en 2011, avaient été le terreau fertile au processus révolutionnaire égyptien. Des mêmes causes, le régime militaire égyptien et l’impérialisme français craignent bien évidemment, les mêmes effets.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’Emmanuel Macron, comme Michel Alliot-Marie avant lui, préfère ne dire mot sur les exactions commises par les dictatures. Mais, à l’époque, les propos de Michèle Alliot-Marie, tenus dans un contexte où le processus de contestation en Tunisie était bien trop avancé pour pouvoir s’y opposer, avaient fait polémiques, jugés « effrayants » selon Le Monde. Aujourd’hui, dans le contexte égyptien où l’opposition est maintenue sous le talon de fer des forces armées et alors que la contestation ne menace pas –encore – l’ordre existant, il y a un consentement de l’ensemble de l’Etat français, de ses journalistes et intellectuels, autour des paroles du président.

[Crédit photo / Jim Watson/Associated Press]




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