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Politique

Réforme ferroviaire

Comment Edouard Philippe compte-t-il enterrer la SNCF ?

Macron avait donné dès l'été dernier sa vision de la "SNCF du XXIème siècle". Début février, suite à la sortie du rapport Spinetta commandé par le gouvernement, le président a décidé de lancer son plan de réforme du rail... et à grande vitesse. En effet, ce lundi 26 février Edouard Philippe a été envoyé au front pour communiquer sur le projet qui sous-tend la réforme. Il a annoncé les méthodes pour mener à bien la réforme - des concertations et le recours aux ordonnances ; et le calendrier - la faire passer "avant l'été". Son allocution, très attendue par les syndicats du rail tous opposés à la réforme, marque très sûrement le début d'un bras de fer que le gouvernement souhaite remporter. Pour cela, le gouvernement a une communication et un plan d'attaques bien rodés. Mais Macron, qui est bel et bien étiquetté comme le président "des riches", qui s'est illustré par son mépris pour les travailleurs et la jeunesse, risque de rencontrer la colère des "fainéants" qui - quoiqu'en dise Edouard Philippe - ont tout intérêt à s'unir pour bloquer le gouvernement contre un projet qui vise à renforcer les inégalités, la pauvreté et la précarité.

Une attaque historique contre un secteur clé de la classe ouvrière

Edouard Philippe était calme et déterminé lorsque, ce lundi matin, il a annoncé l’essence du projet de réforme du rail. Un projet que l’exécutif doit arriver à faire passer en faisant semblant de faire du neuf avec du vieux. Macron avait préparé le terrain depuis plusieurs mois parlant de sa vision de la "SNCF du XXIème siècle" et révélant dans le magazine interne de la SNCF envisager « un grand deal dans lequel l’Etat reprendrait la dette ». Le "New deal" de Macron avait déjà, à la rentrée, fait grincer des dents les syndicats, voyant venir une attaque en règle contre le statut cheminot, la suppression de leur régime spécial de retraites et la poursuite de la privatisation du rail. Des inquiétudes qui ne sont pas nouvelles pour les travailleurs de la SNCF. En effet, cela fait des dizaines d’années que les gouvernements successifs cherchent à tout prix - et ont réussi à plusieurs reprises - à privatiser le rail et également à l’ouvrir à la concurrence.

Avec cette réforme souhaitée de longue date par l’Etat français et les investisseurs, Macron a ouvert un nouveau front à côté de ceux de l’éducation, du logement, de l’asile, de la formation professionnelle, du marché du travail... Un projet sensible contre un secteur organisé, capable de paralyser les transports publics - le spectre de 1995 à ce titre plane toujours, comme l’ont titré plusieurs journaux - et dont certaines franges ont montré ces dernières années leur radicalité. Il suffit de se souvenir de la mobilisation des cheminots pendant la loi travail 2016 qui se sont mobilisés contre le maintien de la réglementation SNCF historique (RH0077) dans l’accord d’entreprise mais également contre la loi El Khomri.

La réforme ferroviaire : un cadeau aux usagers ?

Pour l’exécutif, la question est de savoir comment atteindre son objectif - faire passer sa réforme - sans rencontrer un mouvement de grève chez les cheminots, et si un mouvement venait à se déclencher, en limiter la portée. Comment faire passer cette énième réforme auprès de la population ? C’est à eux que s’est adressé Edouard Philippe à la radio ce lundi matin, conscient de l’importance d’avoir l’opinion publique avec lui. Il s’est adressé aux "français" qui seraient agacés, lassés, de cette "vieille" discussion sur le statut des cheminots et la privatisation de la SNCF engagée ces dernières années : Macron l’a compris et s’est présenté comme celui qui allait de manière responsable et déterminé, sans user de la matraque, "moderniser" ce qui "aurait dû l’être depuis longtemps".

"On n’est pas en 1995. Le pays a changé et le rail aussi. Aujourd’hui, les usagers sont mécontents de la SNCF. " explique un conseiller de l’exécutif. Un "mécontentement", une situation "alarmante", qui sont le résultat de l’abandon et de la détérioration du réseau ferroviaire : faute d’investissement là où ce n’était pas « rentable » et pourtant nécessaire. Ainsi, ceux là mêmes qui ont laissé se dégrader le réseau ferroviaire veulent en apparaitre aujourd’hui comme les sauveurs. Retards sur les lignes, trains bondés et annulés, problèmes techniques, incidents répétés... Le service public du rail "coûterait trop cher aux français" pour "un service de moins en moins bien". Alors la solution - néolibérale - serait de refondre de fond en comble le réseau ferroviaire pour que la SNCF devienne selon les termes du président (en 2016) « un opérateur intégré qui dira : je sais vous emmener en train puis en car, puis vous louer un taxi ou une solution de covoiturage ou de vélo en ville, etc. ». Modernité, adaptabilité, flexibilité... Le néolibéralisme à la Macron aurait de quoi faire rêver les usagers.

Une modernisation au service des patrons

Pourtant, la "modernisation" du réseau ferroviaire ne se fait pas au service des intérêts des usagers et des cheminots mais au service des intérêts de l’Etat, des patrons et des grandes entreprises. Loin de faire des économies et de profiter d’un service soit disant plus efficace, l’usager, après la privatisation du rail et son ouverture à la concurrence, verra notamment les prix des billets augmenter. Il suffit de regarder du côté de la Grande-Bretagne où la privatisation du rail a conduit à une explosion des prix - 14% du salaire d’un habitant en Angleterre passe dans les transports - ainsi qu’à
une multiplication des accidents du rail due à des défaillances sécuritaires - le réseau morcelé par la privatisation ayant engendré des problèmes de coordination et de communication. De plus, la privatisation n’a pas permis, loin de là, d’en finir avec les retards ou les annulations de train. Une situation loin des promesses néolibérales des gouvernements actuels.

Pour résumer, les privatisation des services publics n’ont pas ailleurs - et du coup il n’y a pas de raison pour que ce soit le cas "ici" - satisfait les intérêts des usagers, et surtout pas des plus précaires. A l’inverse, ces processus soutenus et menés partout en Europe - et ailleurs dans le monde - se font au service des entreprises, des riches, des investisseurs, exaltés à l’idée de pouvoir investir un peu pour faire des bénéfices (en rognant sur le coût du travail).

Quelle stratégie pour faire passer la réforme ferroviaire ?

Éviter le "tous ensemble" de 1995

Pour faire passer cette "réforme", il faut se doter d’une méthode. D’une "méthode" qui ne soit pas celle du "coup de force" au risque de braquer l’opinion publique. Il semblerait que Macron ait compris que la colère des cheminots sur ces réformes est difficile à éviter et qu’il doit garder l’opinion publique, les usagers, les travailleurs d’autres secteurs, notamment du privé, de son côté. Pour cela, il s’appuie sur des années de propagande médiatique sur le fait que les cheminots seraient des "nantis" et sur la division systématique entre le privé et le public : alors il promet que les cheminots auront désormais le même statut que "les autres travailleurs" et seront régis par le code du travail - celui là même que Macron a modifié par ordonnances en septembre 2017. Pourtant, la réalité est que le nombre de cheminots avec statut n’a fait que diminuer (passant de 178 000 en 2003 à 148 000 en 2016) et que les filiales de la SNCF emploient environ 115 000 hors statut. Dans le secteur du rail, il existe de fait déjà tout type de contrats et des plus précaires.

Un passage en force par ordonnance

Par ailleurs, pour appuyer sa réforme et se mettre l’opinion publique dans la poche, le gouvernement a décidé de mettre en avant également son "efficacité" : ouvrir plusieurs chantiers en parallèle et "aller vite" dans un monde qui "change à toute vitesse". Pour cela, l’exécutif a décidé de passer par les ordonnances. Un choix qui était fortement critiqué par les organisations syndicales ces derniers jours percevant cela comme une "provocation" et promettant de répondre à cela par des mobilisations, des manifestations, voire la grève, qui plus est reconductible. Pourquoi cette décision, alors même que le passage par ordonnances de la loi travail XXL et à coups de 49.3 de la loi travail 1 ont été vécus comme des méthodes anti-démocratiques (ce qu’elles sont) par l’opinion publique ? Parce que le Premier ministre estime et l’a répété à plusieurs reprises ce matin que : "les ordonnances Travail ont montré que cette méthode ne confisquait aucunement le dialogue" rappelant les quelque 300 heures de débat parlementaire sur le projet de loi d’habilitation l’été dernier.

Ainsi, la "méthode" originale proposée est de passer par des ordonnances avant de remplacer ces dernières par des "textes classiques" - "Mon ambition est même de remplacer les articles d’habilitation par les dispositions législatives définitives" a-t-il déclaré - au fur et à mesure que des "accords seront trouvés avec les partenaires sociaux". Mais, entre les lignes, la menace n’est jamais loin : "On sera dans la concertation, mais s’il y a des manœuvres de blocage, on aura avancé". La volonté de l’exécutif est bel et bien d’avancer envers et contre tout, et de discréditer les syndicats ainsi que tous celles et ceux qui se mobiliseront.

Les organisations syndicales qui se retrouvent demain promettent déjà une réponse dans la rue contre la privatisation du rail et la suppression du statut de cheminot. Quoi de mieux pour rendre impopulaire une mobilisation à venir que de revenir sur la suppression des 9 000 Km de lignes - remises entre les mains des acteurs locaux - pour éviter une convergence des colères entre les cheminots et les usagers ou encore de parler des syndicats cheminots comme d’organisations "bloquées" dans le passé et attachées à leur "vache sacrée" qu’est le statut cheminot.

Pourtant, loin de concerner uniquement les cheminots, la réforme du rail a tout à voir avec les autres projets de réformes de Macron. Dans l’éducation comme dans le rail, le projet est de créer une éducation et un transport à deux (voir plus) vitesses : celles et ceux qui pourront se payer l’université, celles et ceux qui pourront se payer les transports en commun. Et puis, celles et ceux qui s’endetteront pour payer leurs études, celles et ceux qui dépenseront une part importante de leur salaire dans les frais de déplacement, celles et ceux qui n’auront pas accès à la santé, qui verront leur retraite baissée. Alors, comme en 2016 contre la loi travail, il y a bien un enjeu à se battre "contre le monde" de Macron et à construire, à faire converger, les différents secteurs de travailleurs (de l’éducation, du rail, de la santé, des transports...), avec la jeunesse, les lycéens, les retraités, et les chômeurs.

AFP/GEOFFROY VAN DER HASSELT




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