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Débats

Interview (2ème partie)

Conférence internationaliste à Paris : mettre sur pied un grand mouvement contre la guerre, la xénophobie et les atteintes aux libertés

Les 5 et 6 décembre a eu lieu à Paris une conférence organisée par le Courant Communiste Révolutionnaire (CCR) du NPA de France, par le groupe Clase contra Clase (CcC) de l’Etat Espagnol et par l’Organisation Révolutionnaire Internationaliste (RIO) d’Allemagne. Nous publions la seconde partie de l’interview réalisée auprès de Juan Chingo et Daniela Cobet, du CCR, Santiago Lupe, de l’Etat Espagnol, et Stefan Schneider, d’Allemagne.

De quelle manière les attentats de Paris et la situation qu’ils ont ouverte en France ont-ils pesé dans vos débats ?


Daniela Cobet :
Cela a beaucoup pesé. Nous avons justement consacré l’une des présidences honoraires de la conférence aux victimes des attentats du 13 novembre et à toutes les victimes de Daesh et de la barbarie guerrière des armées impérialistes de Moyen-Orient et d’Afrique. Ce qui est survenu ce vendredi 13 marque un tournant dans la situation européenne. En premier lieu, on peut dire que la crise profonde de cette région du globe a traversé la Méditerranée. La vie quotidienne en France a été bouleversée. D’une part parce que Daesh, comme force contre-révolutionnaire, poursuit un objectif militaire en ciblant les travailleurs et les jeunes de France. D’autre part, parce que la réponse des gouvernements est de lancer une offensive guerrière vers l’extérieur, qui produira encore plus de nos morts ici et là-bas. Par ailleurs, sur le plan interne, les gouvernements s’attaquent aux droits et aux libertés fondamentales.

Dans ce tournant, la France et le gouvernement Hollande se sont positionnés à l’avant-garde, mais il s’agit d’une tendance à caractère continental, qu’il est fondamental de comprendre pour penser le nouveau cadre politique dans lequel les révolutionnaires devront intervenir dorénavant. Nous avons en effet de nouvelles tâches urgentes, comme celle de se battre pour un grand mouvement contre la guerre, contre les atteintes aux libertés et pour les droits des migrants comme le soulignait Stefan. En profitant de la tenue de la conférence, nous avons souhaité organiser un premier évènement avec ce contenu. Samedi dernier, nous avons donc organisé une soirée internationaliste à Saint-Ouen, une de ces communes de la banlieue parisienne où l’on souffre le plus de l’état d’urgence et des politiques racistes. Environ 350 personnes sont passées à la soirée, au cours de laquelle sont intervenus des militants de nos trois organisations, des travailleurs de grèves emblématiques comme Panrico dans l’Etat espagnol et Amazon en Allemagne, des camarades de groupes invités à la conférence et l’un des gardés-à-vue la semaine dernière lors de la répression de la manifestation contre la COP21. Le meeting s’est prononcé contre le tournant réactionnaire et a célébré l’internationalisme, chose qui dans le contexte actuel, a été très bien perçue par les personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient de nombreux militants syndicaux et de jeunes.

Et comment tout cela a joué dans les discussions d’orientation le dimanche ?

Stefan Schneider : La discussion d’orientation a été très intéressante. Elle a rendu compte des avancées de la FT en Europe, ce qu’on avait pu constater non seulement au sein des délégations, qui ont reflété la consolidation des groupes, mais également au cours de la discussion du samedi. Des dizaines de camarades sont en effet intervenus en apportant des éléments intéressants aux deux discussions principales. Le dimanche, nous avons échangé sur les différentes expériences de nos trois groupes. Alors que nous sommes de jeunes organisations, avec des militants également très jeunes, l’un des traits qui nous caractérisent est de persister à nous construire au sein de la classe ouvrière. A partir du mouvement étudiant et de la jeunesse, nous avons fourni un effort important dans le soutien et la solidarité avec des grèves importantes, comme celles de Panrico, Coca-Cola ou Movistar dans l’Etat espagnol, Philips, PSA, La Poste, les cheminots et les hospitaliers en France, et maintenant en Allemagne avec la grève d’Amazon, des conducteurs de trains et des crèches. Cela nous a permis, en relativement peu de temps, de donner les premiers pas dans un travail dans le mouvement ouvrier, et de nouer des liens avec des secteurs combatifs dans différents pays, ce qui est ressorti au cours de la conférence.

L’un des apports auquel nous donnons le plus d’importance de la part de notre militantisme révolutionnaire au sein du mouvement ouvrier, c’est celui d’encourager l’internationalisme prolétarien dans toutes les luttes auxquelles nous participons. Nous encourageons notamment les initiatives de solidarité internationale concrète avec ces conflits de la part de travailleurs d’autres latitudes. Avec la situation actuelle, cette orientation est encore plus importante. Nous vivons une époque où la classe ouvrière du continent devient de plus en plus internationale par sa composition même, et les différents gouvernements tentent de renforcer les divisions internes par la voie raciste et xénophobe. Nous pensons que se battre pour un fort internationalisme ouvrier dans la lutte de classes est la meilleure façon de combattre ces préjugés.


Santiago Lupe :
Un autre axe de la discussion d’orientation que nous avons eue le dimanche a été de constater que les nouvelles coordonnées de la situation ouvrent une brèche pour que la gauche révolutionnaire puisse dialoguer avec de larges secteurs de la jeunesse et des travailleurs. La nouvelle situation réactionnaire s’enracine dans deux constats.

D’une part, nous sortons de la défaite du « printemps arabe », un profond processus de lutte des classes qui, malgré ses résultats, a remis en cause tous ceux qui disaient que l’époque des révolutions était dépassée. En même temps, ce processus a réaffirmé la nécessité que la classe travailleuse conquière un rôle hégémonique pour éviter les déviations et les issues contre-révolutionnaires a de futures montées ouvrières. Il a également démontré l’actualité de la lutte pour former des partis de travailleurs révolutionnaires.

D’autre part, la période a été marquée par l’échec foudroyant du nouveau réformisme qui, dans un temps record, s’est mis à gérer et faire appliquer l’austérité en Grèce, et s’est converti dans un projet de régénération bourgeoise assumée du régime politique de l’Etat espagnol. Mais les personnes ayant fait l’expérience de ces projets politiques ou qui sont en train d’en tirer les leçons sont chaque fois plus nombreuses. Ces éléments ainsi les leçons que l’on peut en tirer permettent à l’extrême gauche d’expliquer plus concrètement notre stratégie. Nous pouvons dire à des milliers de jeunes et de travailleurs que s’ils ne veulent pas s’en ternir au « on n’a pas le choix » de Tsipras, s’ils ne veulent pas que l’un des leurs soit tué dans leurs guerres, s’ils ne veulent pas voir massacrés les droits démocratiques en Europe, s’ils ne veulent pas que les revendications démocratiques qui se sont exprimées dans la rue ces dernières années soient à nouveau mises au placard… il est indispensable de reprendre le chemin basé sur la mobilisation sociale avec la classe ouvrière en tête, qui se batte jusqu’au bout pour toutes les revendications démocratiques et pour un programme pour que les capitalistes payent la crise. Notre programme devrait se donner comme tâche urgente de mettre fin à l’offensive guerrière et servir pour remettre sur pied des partis révolutionnaires de travailleurs internationalistes pour combattre les gouvernements capitalistes et l’Europe forteresse.

Juan Chingo : Nous sortons de la conférence renforcés et avec un grand moral, ce qui nous encourage à renouveler ce type de rencontres et à approfondir la coordination entre nos groupes. Nous le faisons déjà et nous allons l’approfondir par le biais de nos quotidiens en ligne dans l’Etat espagnol, en France et désormais en Allemagne. Tout cet effort politique, nous le faisons parce que nous pensons qu’il faut mettre le marxisme contre stratégie à l’offensive, c’est ce qu’il manque terriblement en Europe. Il faut montrer qu’il y a d’autres issues que la résignation de la majeure partie de l’extrême-gauche. Celle-ci, après avoir été incapable de tirer profit des moments de montée ouvrière - comme cela a été le cas en France par exemple, entre 1995 et 2010 avec la défaite de la lutte pour les retraites - ne voit que des raccourcis opportunistes derrière des variantes réformistes impuissantes comme Syriza ou Podemos, sceptiques sur les forces de la classe ouvrière.

Nous savons que nous avons face à nous une tâche difficile, puisqu’il s’agit de remettre en cause des années d’adaptations. Mais c’est une tâche très enthousiasmante, car nous savons que c’est la seule façon de construire un mouvement révolutionnaire avec un poids organique dans la classe ouvrière et dans la jeunesse. Celui-ci pourrait devenir une alternative à la politique d’extrême droite, qui est aujourd’hui la seule à proposer une vision claire du monde.

Nous vouons le même rôle à la politique de genre dont nous avons discuté au cours de la conférence. En même temps que de débattre avec le féminisme postmoderne qui est très fort en Europe, notre politique de genre ne doit pas en rester là mais doit avancer dans l’organisation de femmes travailleuses et de jeunes. C’est ce que notre courant international a déjà commencé à faire en Argentine, au Brésil mais également dans l’Etat espagnol avec l’organisation de femmes Pan y Rosas.

Le moral des anciens militants aux convictions renouvelées, tout comme l’impulsion de la jeunesse qui se sont exprimés pendant la conférence, nous montrent qu’une force qui ne capitule pas peut commencer à ouvrir une nouvelle dynamique au sein de l’extrême gauche européenne. Comme premier pas en ce sens, nous avons pris la résolution d’appeler à mettre sur pied un mouvement des internationalistes contre l’Europe du capital et ses frontières décadentes, la xénophobie et les fausses issues comme le « plan B ». Cet appel s’adresse en premier lieu aux organisations qui ont participé en tant qu’observatrices à notre conférence et à l’extrême gauche grecque. Nous invitons également, comme nous l’avons déjà manifesté par notre appel à un plan I, des organisations comme Lutte Ouvrière, le NPA ou la gauche radicale anglaise à suivre cette orientation.