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L’heure du bilan a sonné

Conflit à Itélé. La fin d’une grève dure au goût amer

Publié le 17 novembre 2016

Durant 31 jours, Itélé a vécu au rythme de la grève. Un mouvement historique, le plus long de l’histoire de l’audiovisuel depuis 1968, mais qui se termine avec un goût amer. La faute, évidemment, à un patronat très dur, droit dans ses bottes. Bolloré n’a rien voulu lâcher. Mais la faute, également, non pas aux grévistes mais aux positionnements de la Société des journalistes, qui a grandement œuvré à la fin du conflit sans que des avancées majeures ne soit actées.

Julian Vadis

Le cœur des revendications non satisfait. Une vague de départ importante et... Morandini reste

« Quinzième discours de départ… Rien qu’aujourd’hui… L’édifice s’effondre comme un château de cartes… i-Télé est morte », a tweeté le journaliste Stefan Etcheverry. Au total, ce sont plus de 35 journalistes sur 120 qui ont annoncés leur départ avec la fin de la grève. Une véritable saignée qui a poussé un engagement de remplacement de tous les départs par Maxime Saada, directeur général de Canal +, le propriétaire de la chaine.

Sur le fond, cette vague de départs est avant tout motivée par le fait que les grévistes n’ont obtenu que des avancées très partielles sur les revendications, et que le climat restera irrespirable à Itélé. En effet, Morandini est maintenu à l’antenne, mais les journalistes ont obtenu le droit de ne pas travailler avec lui s’ils le souhaitent. Une concession insuffisante, puisqu’elle n’exclut pas des pressions en tout genre pour la contourner. Mais d’un point de vue général, la direction a surtout fait des concessions sur... les conditions des départs. Les salariés pourront ainsi quitter Itélé avec deux mois d’ancienneté par année de présence, avec un plancher à six mois pour les moins anciens. Cependant, sur les concessions sur le plan éditorial, au niveau de la charte d’indépendance et de la création d’un comité d’éthique, ce sont le CSA et la loi à venir qui obligent le groupe Bolloré à leur mise en place. Mais c’est au niveau de la séparation des rôles de directeur de la chaîne et de la rédaction que le bât blesse, ce qui a amené une journaliste à déclarer que « Vincent Bolloré a été au bras de fer pour obtenir une forme de soumission de la rédaction ».

Négociation avec le gouvernement, non élargissement de la grève. Le rôle néfaste de la Société des journalistes a posé les jalons de la défaite !

En début de semaine, une rencontre au sommet avait eu lieu avec pour point central, la grève à Itélé. Alors que les intérêts de Vincent Bolloré risquaient d’être affectés si le mouvement s’enracinait, Myriam El Khomri, la ministre du Travail, était montée au créneau, proposant un protocole de fin de conflit en défaveur des grévistes. Une attitude semble t-il payante, et qui n’a pu fonctionner qu’avec l’appui de la Société des journalistes, qui dirigeait la grève. L’organisation a donc insisté sur les avancées (minimales) tout en occultant les revendications qui n’étaient pas satisfaites. En réalité, c’est tout au long du conflit que la SDJ a œuvré à cette défaite objective, en confinant le conflit aux quatre murs d’Itélé sans ouvrir la possibilité à un élargissement à d’autres entreprises de médias, publiques ou privées, seule voie pour obtenir un rapport de force à même de faire reculer Bolloré et le gouvernement qui, à aucun moment et quoi qu’en ait dit la SDJ, n’allait peser dans la balance en faveur des grévistes.

Aujourd’hui, l’heure du bilan a sonné. La grève a été des plus dures, mais son extension n’a pas été suffisante pour faire plier un patron tel que Bolloré qui entendait casser les reins des salariés. Le bilan doit permettre de tirer des enseignements pour un secteur qui se mobilise pour la seconde fois de façon résolue, après la grève de Radio France. La question de la convergence, y compris chez les travailleurs des médias, revient centralement, ainsi que la rupture avec l’illusion d’un dialogue en faveur des travailleurs et d’une intercession du gouvernement qui a prouvé tout au long de son quinquennat son parti pris pour les possédants.