Monde

La droite à l’offensive

Conflit en Bolivie. Un ministre et trois mineurs tués

Publié le 26 août 2016

Evo Morales a confirmé l’assassinat d’un ministre, jeudi soir, alors que ce dernier tentait de négocier avec des patrons du secteur minier, en conflit avec le gouvernement du MAS (centre-gauche). Rodolfo Illanes, vice-ministre de l’Intérieur et de la Police, aurait été torturé avant d’être lynché, après que la police avait, mercredi, abattu par balles trois mineurs participant à des blocages routiers.
 
Ciro Tappeste

C’est un texte de loi qui a mis le feu aux poudres. La nouvelle loi n°823 sur les entreprises minières nationales privées – des « coopératives » qui n’ont de coopératives que le nom et qui exploitent les gisements boliviens aux côtés de la compagnie nationale, COMIBOL, souvent en lien avec des multinationales étrangères – prévoyait, à l’origine, le droit pour les employés des coopératives à se syndiquer. Ces employés, qui sont plusieurs dizaines de milliers à travailler dans le secteur, ne disposent pas de protection sociale ni de convention collective ou de droit à se syndiquer, à l’instar des mineurs employés par COMIBOL. En réaction au texte de loi, les représentants du secteur « coopérativiste » (FENCOMIN) ont vivement réagi contre ce qu’ils considèrent comme une menace pour leurs bénéfices. La FENCOMIN est l’une des principales bénéficiaires de la précarisation des contrats de travail en Bolivie. Confiant dans la possibilité de faire reculer le gouvernement – qui lui a déjà fait de multiples concessions dans le passé, lui donnant la possibilité de déroger aux normes environnementales, de passer des contrats directement avec les multinationales, lui permettant d’exploiter des gisements jusqu’alors propriété de COMIBOL -, ce secteur patronal de droite a lancé un mouvement de blocage des principaux axes routiers du pays.

À l’instar de mouvements passés, ce sont bien entendu les employés des « coopérativistes » qui ont été expédiés en première ligne sur les routes. Menacés de licenciements s’ils n’obtempèrent pas, des journaliers (jornaleros), tâcherons (peones) ou mineurs de fond (piqueros) ont été envoyés sur les barrages, par leurs employeurs. C’est à eux que s’est heurtée la police en intervenant pour faire lever les barrages. Envoyée sur place, elle a fait usage de balles réelles et a tué, entre mercredi et jeudi, trois mineurs, rendant la situation encore plus tendue dans la localité de Panduro, à 250 km de la capitale sur l’axe La Paz-Oruro, contrôlé par les « coopérativistes ». C’est en se rendant sur place pour négocier avec les représentants patronaux du secteur que Rodolfo Illanes et son aide-de-camp ont été forcés de descendre de leur véhicule puis retenu en otage, dans le cas du vice-ministre, avant d’être battu à mort et que son corps ne soit jeté dans un fossé.

Malgré les dénégations des dirigeants de FENCOMIN, niant toute responsabilité, le corps a été retrouvé vendredi à l’aube. La plupart des barrages ont été levés au cours de la journée alors que Morales décrétait trois jours de deuil national et que des mandats d’arrêt étaient lancés contre plusieurs responsables « coopérativistes ». Dix d’entre eux ont été arrêtés, vendredi dans la matinée, alors que les bureaux de la FENCOMIN étaient perquisitionnés.

Le conflit entre la FENCOMIN et le gouvernement du MAS est à l’image des tensions qui parcourent le continent, la droite se sentant les coudées franches pour avancer, plus encore après le coup d’Etat institutionnel au Brésil. Mais le gouvernement de centre-gauche bolivien, à l’instar des autres gouvernements « post-néolibéraux » qui ont occupé le devant de la scène tout au long de la première décennie des années 2000, paie également le prix de sa politique économique et des négociations permanentes avec plusieurs fractions de la bourgeoisie nationale et de la droite réactionnaire, n’hésitant pas à porter des coups très durs contre les mouvements sociaux (à l’instar de la lutte des paysans et des indigènes du TIPNIS contre la construction d’un axe transamazonien) ou contre les travailleurs du rang, cette semaine, instrumentalisés par leurs patrons.

Comme le souligne Javo Ferreira, de la Ligue Ouvrière Révolutionnaire (LORCI) de Bolivie, « le gouvernement donne un coup de barre à droite, autorisant, par exemple, la fermeture de l’entreprise textile ENATEX, en dépit de la lutte de ses 900 salariés contre les licenciements entre mai et juillet cette année, puis promet, par la suite, le droit à la syndicalisation pour les mineurs de FENCOMIN, avant de faire machine-arrière et d’amadouer les représentants du secteur en disant qu’ils avaient une ‘mauvaise interprétation du texte’. Le gouvernement, ainsi, prête le flanc à la droite mais n’hésite pas à réprimer et à assassiner les mineurs de base. Pendant ce temps, que ce soit au cours de la lutte d’ENATEX ou après l’assassinat des mineurs, la COB, la grande centrale syndicale bolivienne, et la puissante fédération des mineurs du secteur public, la FSTMB, n’ont pas complètement rompu avec le gouvernement, car ils soutiennent le MAS au lieu de combattre pour la défense des travailleurs et du peuple. Il faut que ce pacte entre syndicat et gouvernement cesse pour exiger la nationalisation, sous contrôle des travailleurs, de l’ensemble du secteur minier privé et coopérativiste ».