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Genres et Sexualités

Témoignages #MeToo

Contre les violences sexuelles, le gouvernement doit-il réprimer plus durement en légiférant ?

Depuis l'affaire Harvey Weinstein, de nombreuses femmes décident de témoigner sur les réseaux sociaux qu'elles aussi ont été victimes de violences liées à leur genre. L'ampleur que prend ce phénomène force le gouvernement à réagir : Marlène Schiappa a avancé d'un mois son programme de rédaction d'une loi contre les crimes sexuels. Mais l'État peut-il vraiment mettre un frein aux violences sexistes ?

Suite à l’affaire Harvey Weinstein, producteur de cinéma hollywoodien ayant agressé et violé plusieurs actrices célèbres, une vague de libération de la parole a pris d’assaut les réseaux sociaux, à travers les hashtags #MeToo, #MoiAussi et #BalanceTonPorc. Cette vague de témoignages de femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles a poussé le gouvernement Macron à réagir plus vite que ce qu’il n’avait prévu. Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, a avancé d’un mois la présentation des propositions pour la future loi contre les crimes sexuels. Ce vendredi 20 octobre, Muriel Salmona, psychiatre spécialisée en psychotraumatologie, présentait au gouvernement ces différentes propositions.

Parmi ces propositions, il est fait mention d’un travail de sensibilisation, notamment en éduquant les enfants dès le plus jeune âge à la question du consentement. D’autres mesures consistent à améliorer la prise en charge des victimes de violences sexuelles par les professionnels de santé mais aussi les policiers. Enfin, une grande partie de ces propositions consistent à changer les lois : imprescriptibilité pour les crimes sexuels commis sur des mineurs, présomption d’absence de consentement pour les moins de 15 ans, etc.

La parole des femmes, habituellement niée et étouffée, a permis en s’exprimant de faire réagir le gouvernement, montrant le caractère politique du phénomène. Il est important d’obtenir de nouveaux droits pour la lutte contre les violences de genre, tant il est difficile par exemple pour les victimes de viol de porter plainte ou même de faire reconnaître l’agression qu’elles ont subi. Mais l’on peut douter que ces propositions apportent réellement des améliorations aux conditions des femmes, et ce pour plusieurs raisons.

« L’outrage sexiste » : vers une extension des pouvoirs de police ?

Sur Public Sénat, la secrétaire d’Etat en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa a précisé qu’un groupe de travail de 5 députés aura « pour mission de fabriquer la définition du harcèlement de rue ou de l’outrage sexiste ». « L’idée, c’est qu’on soit sur du flagrant délit », confirme la secrétaire d’État. Ainsi, « les policiers et les policières verraient le harcèlement de rue et interviendraient en flagrant délit en mettant une amende. » En parallèle, une concertation a été lancée auprès des acteurs du secteur (policiers, magistrats ...), tout en proposant aux « citoyens » à contribuer au futur projet de loi.

« Il existe déjà des délits en termes de harcèlement sexuel, de violences sexuelles, etc. Il y a déjà un champ juridique qui est couvert et qui répond à des incriminations très précises », a rappelé Nicole Belloubet. Elle ajoute ainsi qu’il pourrait y avoir « des mécanismes qui demandaient à être complétés ». En ce sens, cela va bien plus loin qu’un projet de loi qui donnerait aux femmes des possibilités supplémentaires de se défendre. L’on parle en définitive d’un nouveau délit pour lequel les forces police pourrait interpeller pour flagrant délit.

En somme, en sus de l’état d’urgence intégré dans le droit commun, de nouveaux pouvoirs de répressions étendus pour les forces de polices. Ces pourraient donc verbaliser un éventuel harceleur de rue. On s’imagine de prime abord que les jeunes des quartiers qu’il réprime quotidiennement seraient les premiers visés. C’est d’ailleurs ce qu’a souligné Eric Fassin dans une tribuune parue sur Libération, soulignait que cette nouvelle infration pour être utilisée contre « les jeunes hommes des classes populaires et racisées [victimes de racisme, qui] subissent déjà, plus que d’autres, le contrôle policier et les violences des forces de l’ordre ». Ainsi, la première chose à affirmer, c’est que ce ne peut être cette police sexiste qui attouche sexuellement, et viole qui peut nous protéger contre les violences faites aux femmes.

L’hypocrisie d’un gouvernement réactionnaire

Pour mettre fin aux violences sexistes, il y a peu à attendre d’un gouvernement comme celui de Macron, qui compte parmi ses ministres Darmanin, homophobe soutenant la manif pour tous, opposant à la « théorie du genre » et favorable à l’interdiction du port du voile. Ce même gouvernement qui, à travers les ordonnances, met en place une Loi travail XXL qui va aggraver la précarité des femmes. Ce même gouvernement qui instrumentalise son prétendu « féminisme » pour réprimer et stigmatiser les migrants. Ce même gouvernement qui contrôle une police qui elle-même humilie, harcèle, attouche et viole, comme le montrent de nombreux témoignages, l’affaire Théo ou plus récemment, celle de ces matons de la prison de Meaux qui ont violé un détenu. On pourrait également douter de la mise en place d’une formation de qualité au consentement dans les écoles, quand même le gouvernement Hollande avait reculé face aux réactionnaires sur le fait d’enseigner l’égalité des genres aux plus jeunes.

Au-delà de l’hypocrisie du gouvernement, il faut souligner que cette logique individualisante et répressive ne pourra, au mieux, qu’atténuer légèrement les conséquences de la violence patriarcale sur quelques cas particuliers. En effet, cette judiciarisation de la lutte contre l’oppression patriarcale nous amène à débattre des peines et sanctions, quand la violence a déjà frappé Face à un système de domination qui place l’homme hétérosexuel au dessus des femmes, des enfants et des minorités de genre, s’autorisant envers eux de nombreuses formes de violences et d’exploitation encore plus importante, tenter de responsabiliser individuellement les violeurs revient à invisibiliser que c’est bien face à un système patriarcal que nous avons affaire.

« Ce n’était pas moi, ce n’était pas lui, c’était la société »

Si le nombre impressionnant de femmes qui se sont exprimées à travers #MoiAussi et #BalanceTonPorc tend à montrer ce même caractère structurel par de nombreux témoignages similaires, la formule « Balance ton porc » pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, l’idée de « balancer » renvoie à ce caractère punitif. Or l’État a montré à de nombreuses reprises qu’il n’est pas neutre et qu’il n’est pas du côté des plus précaires et des opprimé-e-s, comme le cas de l’affaire Jacqueline Sauvage l’a amplement démontré. De plus, la justice condamne toujours un individu, et non un système. L’exemplarité des peines prononcées permet au pouvoir judiciaire de dire qu’il agit contre le viol, alors qu’en réalité, seule une victime sur 10 porte plainte et qu’une plainte sur 10 aboutit à une condamnation. Cette justice qui punit aujourd’hui seulement 1 % des victimes montre ainsi toute l’inefficacité de la judiciarisation des violences faites aux femmes. C’est en ne parlant que d’individus que l’on se retrouve chacune à balancer « son » porc, invisibilisant le caractère construit et structurel des comportements sexistes. Les « porcs » ne seraient que quelques individus aux comportements violents, des « détraqués », que l’on pourrait et que l’on devrait simplement punir et isoler du reste de la société. Une société, qui restera, par ailleurs profondément inégalitaire d’un point de vue de genre, où les femmes seront rémunérées 24 % de moins que leurs collègues masculins.

Dans les années 1970, le féminisme de la « seconde vague » établissait l’idée que « le privé est politique » ou encore que « ce n’était pas lui, ce n’était pas moi, c’était la société ». Autrement dit, que le schéma qui se reproduit dans d’infinis témoignages individuels démontre le caractère structurel des violences sexistes et donc du patriarcat. Ainsi il n’y a pas d’un côté les « porcs » qui harcèlent, agressent et violent et de l’autre côté les autres hommes, puisque toutes les personnes élevées dans cette société patriarcale en reproduisent les comportements, consciemment ou non. Ces comportements prennent des formes et des degrés multiples : ne pas prendre en charge la même quantité de tâches ménagères que sa compagne, licencier une salariée enceinte, parler plus fort et prendre plus d’espace que les femmes de son entourage, jusqu’aux meurtres conjuguaux...

Pour faire face à toutes les violences qui s’abattent quotidiennement sur les femmes -qu’elles soient économiques, physiques, sexuelles ou symboliques- c’est au mouvement féministe de se réapproprier les formes de luttes qui ont fait sa force et son caractère très subversif dans les années 70, à savoir la lutte collective des femmes, au prisme d’une perspective de classe et de remise en cause radicale du capitalisme. Dans cette perspective, rejoindre les nombreux rassemblements « #MeToo » appelés en France et dans le monde dans les jours qui viennent apparaît comme une nécessité. De plus, la date du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes est une échéance centrale pour nous organiser et manifester notre colère !




Mots-clés

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