Politique

Vous avez dit révolution ?

Convention nationale des Insoumis. Mélenchon, un candidat antisystème ?

Publié le 18 octobre 2016

Presque un sans-faute. Devant ses soutiens réunis à Saint-André-Lez-Lille, pour la première Convention Nationale des Insoumis , Jean-Luc Mélenchon semble finalement avoir trouvé la bonne formule pour éviter les « pièges » de la rentrée. Après avoir tergiversé sur la question du burkini, l’autre zone de turbulence identifiée restait la question des primaires à gauche. Un premier cap franchi. Sa non-participation semble même être devenue un avantage pour ne pas être entrainé dans le tourbillon Hollande qui aspire tout ce qui gravite autour du PS. Cibler l’ex-président au fond du gouffre comme opposant à gauche, tout en raillant les propositions de la droite, semble être la stratégie de cette convention. Une pincée de démocratie participative et un zeste de « révolution citoyenne » viennent assaisonner la mixture qui aboutit au programme intitulé l’Avenir en commun. Un remake en moins « radical », en réalité, que l’Humain d’abord de 2012. JLM2017, une candidature réellement antisystème ?

Damien Bernard

Que de chemin parcouru depuis 2015 pour Mélenchon ! Placé à 10,5% et 12% dans les intentions de vote fin décembre 2015, un niveau déjà relativement élevé, le candidat de la « France Insoumise » atteindrait désormais les 14 ou 15%, se plaçant même devant Hollande. Selon un autre sondage, réalisé par l’Ifop, ce serait même 34% des Français qu’on pourrait situer dans ce qu’on appelle le « peuple de gauche », celui qui incarnerait le mieux les idées et les valeurs de gauche à la prochaine présidentielle. Un score qui le place devant François Hollande (19%). En l’occurrence, une partie non négligeable des électeurs de Hollande en 2012 reporte ses intentions de vote sur Mélenchon. Ce transfert de voix est en réalité le résultat de la rupture profonde d’une partie du « peuple de gauche » avec Hollande et le PS. Une tendance de fond qui n’a fait que s’accentuer avec le tournant autoritaire et liberticide pris par Hollande, notamment avec l’état d’urgence devenu permanent. La déchéance de nationalité, et notamment la loi Travail ont fini de parachever cette rupture avec ce gouvernement dit de gauche, qu’aujourd’hui Mélenchon arrive à capitaliser en petite partie ; d’autres s’abstiendront ou voteront par défaut pour Juppé pour faire barrage au FN.

Quid du mouvement de la « France Insoumise » ?

« Ce que nous menons, c’est un processus révolutionnaire. Je ne peux pas être le président de la République qui applique ce programme sans que le peuple tout entier s’en mêle », a martelé Mélenchon, au début de son discours. Une horizontalité permise par « les plateformes Internet [qui] nous libèrent de contraintes qui autrefois obligeaient à la verticalité des organisations » expliquait Jean-Luc Mélenchon dans une interview au JDD. Allier horizontalité et verticalité, telle est l’ambition de l’ex-sénateur PS avec ce mouvement. Pour sa première convention, ce week-end, 1 000 délégués dont 650 tirés au sort étaient réunis pour entendre l’ex-chef du Front de gauche dérouler les principaux axes de son programme présidentiel. Un programme, qui selon Mélenchon, serait le résultat de l’expression collective de 100 000 adhérents, qui durant sept mois ont rédigé le programme. Nous « étions à 100.000 pour rédiger », explique-t-il au JDD. C’est ce dimanche matin que se clôturait le vote électronique des adhérents pour désigner les dix principales mesures formant la colonne vertébrale de son programme. Parmi les 357 mesures figurant dans un programme ficelé par avance, les adhérents ont pu définir les « 10 mesures emblématiques qui serviront de support à la campagne, à partir desquelles on va fabriquer du matériel électoral, ça donne une idée de l’orientation générale du mouvement », expliquait Charlotte Girard, coordinatrice du projet. Résultat, seul 10 000 personnes ont finalement pris part au vote, un dizième des inscrits revendiqués par Mélenchon.

Trois axes majeurs : refus du Tafta, abrogation de la loi Travail, règle verte

Arrivés en tête des votes, le refus des traités de libre-échange (TAFTA et CETA notamment), l’abrogation de la loi El Khomri et la règle verte, qui consiste à ne pas prélever sur la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer. En quatrième position, la refondation démocratique de l’Europe, le fameux Plan B, puis le plan de transition énergétique. Derrière viennent ensuite le droit de révoquer un élu, le référendum constituant, la protection des biens communs, la séparation bancaire réelle et, enfin, le passage du Smic à 1 300 euros net. A différence de 2012, la sortie du nucléaire figure désormais dans le programme : elle était auparavant un point d’achoppement avec les communistes. La composante écologique est fortement présente. Rien de bien inattendu, si ce n’est que le processus mettant en place une assemblée constituante, pourtant pilier du programme, arrive assez loin dans les propositions. Avec les tirages au sort, le processus de rédaction participatif du programme, ou encore l’usage des nouvelles technologies, Mélenchon propose une version en propre de la « démocratie participative », qui dit tirer les leçons de Nuit Debout pour pallier au discrédit bien légitime du politique. En l’occurrence, le « mouvement » sert à faire du neuf avec du vieux tout en servant de caution pour faire face aux critiques quant à l’hyper personnalisation de sa candidature.

L’Avenir en commun, un remake de l’humain d’abord en moins radical

Alors même que la crise économique, débutée depuis 2008, ne cesse de faire des ravages le programme de Jean-Luc Mélenchon ne se met même pas au niveau de l’Humain d’Abord. Exit la titularisation des 800 000 précaires de la fonction publique. En ce qui concerne le droit du travail, « nous abrogerons toutes les lois antisociales qui ont cassé le Code du travail et engagerons sa refonte pour introduire de nouveaux droits et des garanties élevés pour les salariés », affirmait-il en 2012, dans l’Humain d’Abord. Là encore, Mélenchon recule par rapport à 2012, alors même que Hollande, à lui seul, a attaqué le code du travail comme même Sarkozy n’avait pas osé le faire. En effet, par-delà même l’illusion de la « révolution » par les urnes, la seule abrogation de la loi Travail, est bien en deçà de ce pour quoi une frange importante du mouvement ouvrier et de la jeunesse a lutté pendant quatre mois, portant les aspirations, notamment exprimées à Nuit Debout, d’un combat qui dépasse largement la question de la loi El Khomri mais qui remet en cause « son monde », qui impose la précarité et le chômage. Ce dont il s’agit, c’est bien de l’abolition de toutes les lois qui ont cassé le Code du travail, à commencer par la loi Travail. Loin du compte encore.

Pour endiguer l’hémorragie du chômage de masse : interdiction des licenciements !

Alors que le programme l’Humain D’abord présentait dans son programme en 2012 l’interdiction des licenciements boursiers et l’interdiction de la distribution de dividendes pour les entreprises qui licencient. Ces revendications ont elles aussi été remises aux oubliettes alors même qu’elles étaient déjà largement insuffisantes, car facilement contournables par le grand patronat à travers notamment des transferts comptables dont il a le secret. Une insuffisance d’autant plus grande, que dans la dernière période, sur fond d’approfondissement de la crise économique, d’une durée exceptionnellement longue, le MEDEF garant des intérêts du grand patronat français a démontré toute sa détermination à faire payer au monde du travail et à la jeunesse la crise de son système. Après l’ANI, les lois Macron et Rebsamen, Hollande, son gouvernement, et la CFDT leur plus fidèle larbin, ont fait passer la loi Travail à coup de matraque et de 49.3 pour imposer une attaque profonde sur les droits des salariés au nom des profits du patronat. Ce dernier n’a d’ailleurs pas attendu la loi Travail pour licencier, y compris quand l’Etat lui-même est actionnaire comme à PSA. Les accords de compétitivité étant le laboratoire de la loi Travail, cette dernière vise à entailler une bonne fois pour toutes le Code du Travail pour généraliser les accords d’entreprise à l’ensemble du salariat privé. Etant donné la détermination du patronat, comment imaginer mettre un coup d’arrêt à la casse sociale que le grand patronat tente de nous imposer pour nous faire payer leur crise ? Exiger l’interdiction des licenciements pour toute entreprise qui licencie, c’est la moindre des mesures qu’il s’agit d’exiger. 

Pour une solution durable au chômage de masse : baisse et partage du temps de travail !

Tandis que le chômage de masse et la précarité ne cessent d’augmenter, touchant particulièrement les jeunes des quartiers populaires, la baisse du temps de travail n’apparait même pas dans le cœur des dix mesures phares qui formeront l’épine dorsale de son programme L’Avenir en commun. Alors que même que certains travaillent plus de 39h par semaine, que la loi Travail a pour objet d’augmenter le temps de travail, que d’autres sont condamnés à la précarité, et que le chômage semble la perspective la plus probable pour les jeunes des quartiers populaires, la 13ème mesure que propose Mélenchon, c’est... l’application réelle des 35h, la semaine de 32h étant posée comme horizon éventuellement atteignable mais reporté à la Saint Glin-Glin. A Boulogne, Mélenchon avait accompagné le rétablissement des 35h... de la réquisition de tous les travailleurs !

Pourtant, pour mettre un terme au chômage de masse, première préoccupation des salariés et des chômeurs, ce qu’il s’agit au contraire d’exiger, c’est le partage du travail entre toutes et tous les salariés en capacité d’exercer, ce qui conduira nécessairement à la baisse du temps de travail pour tous, et ce à salaire au moins égal et indexé sur les prix. Leur monde aujourd’hui vise à généraliser la montée de la précarité, avec une augmentation des suicides, comme à la Poste. Face à leur plan, loin de se contenter de limiter le nombre de CDD dans les entreprises (pas plus de 5 % dans les grandes entreprises, 10 % dans les TPE), pour « stabiliser la vie des gens », comme le propose Mélenchon, c’est bien l’embauche avec un vrai CDI pour tous, qu’il s’agirait d’exiger, ainsi que l’abrogation du CDD et de l’intérim. Au-delà des moyens à mettre en œuvre - la mise en mouvement des travailleurs étant le seul à être en mesure d’imposer ce type de programme - exiger ce type de mesure serait un premier pas pour mettre un coup d’arrêt au chômage de masse et à la précarité qui broient et tuent quotidiennement.

Mélenchon. Candidat antisystème ou candidat par défaut ?

A la question du JDD « êtes-vous antisystème ? », Mélenchon a répondu oui. Pourtant, alors même que le gouvernement est en train de verrouiller le « système », en affichant ouvertement sa vraie nature - celle d’un Etat policier avec son tournant autoritaire et liberticide, et l’état d’urgence permanent - la question des droits démocratiques semble là aussi absente de ce qui forme le cœur du programme de Mélenchon. Pourtant, la réalité politique donne quotidiennement du grain à moudre pour illustrer concrètement la remise en cause de ces droits. Il suffit de se rappeler des tentatives d’interdiction de manifester fin juin, ou encore des manifestations en cage devenues la norme. Plus récemment, c’est l’interdiction des meetings dans les universités, comme à Evry contre les violences policières, qui vient remettre en cause le simple fait d’organiser une réunion publique à l’intérieur même de l’enceinte universitaire. La question des violences policières ou encore de la répression syndicale, pourtant centrales, sont donc absentes de ce qui forme le corps du programme. Comment peut-on imaginer obtenir de nouveaux droits pour les salariés sans faire face au rouleau compresseur patronal et à sa répression politique et syndicale ? Comment obtenir un travail stable pour les jeunes des quartiers, alors même que l’Etat et sa police raciste répriment et tuent dans les quartiers, pendant que le grand patronat discrimine ? Exiger la fin des violences policières, de l’islamophobie et du racisme d’Etat, ou encore exiger la relaxe et l’arrêt de toute poursuite pour les inculpés de la loi Travail ainsi que les Goodyear qui risquent de la prison ferme pour avoir défendu l’emploi, devrait être le cœur d’un programme dit antisystème. Avec un remake aminci de l’Humain d’abord, l’insoumission risque de ne pas être au rendez-vous en 2017.