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Politique

Comment dit-on « Dégage ! » en corse ?

Corsica. Quelques enseignements du scrutin de ce dimanche

52,05% des voix : c’est le score cumulé obtenu par les autonomistes et indépendantistes corses au premier tour du scrutin de la prochaine collectivité territoriale unique de l’île. Un véritable raz-de-marée aux marges de la République qui en dit long sur l’état de crise des partis traditionnels, les faiblesses du macronisme et repose la question du statut de l’île, dans le contexte nouveau posé par le processus actuel en Catalogne.

Gros carton pour Macron

Avec 45,36% des voix pour Un paese da fà-Pè a Corsica, coalition menée par les deux leaders historiques, Gilles Simeoni (classé « autonomiste ») et Jean-Gui Talamoni (qualifié « d’indépendantiste »), à quoi s’ajoutent les 6,69% de Core In Fronte-Rinnovu Nazionale, la liste de Paul-Félix Benedetti, dissident de gauche nationaliste, le résultat de ce dimanche est sans appel et devrait se confirmer pour le second tour. Ce scrutin devrait permettre de fixer les contours de la prochaine Collectivité territoriale unique qui remplacera, en les fusionnant, les deux départements actuels et la collectivité territoriale. Ces élections marquent une consolidation du vote nationaliste après les bons scores de décembre 2015 (35% aux régionales) et l’élection de trois députés nationalistes sur les quatre circonscriptions que compte l’île aux législatives du printemps dernier. La Corse, déjà, avait été l’un des seuls territoires où le macronisme n’avait pas fait carton plein.

Le vote de ce dimanche marque avant tout la fin des baronnies et des fiefs des politiciens traditionnels, de droite comme « de gauche ». Les vieux noms de la politique traditionnelle ont été étrillés : au fil des scrutins, ce sont les principaux personnages de la politique insulaire qui ont été balayés, avec Zuccarelli, (Radicaux de Gauche), défait à la mairie de Bastia en 2014, suivi par Paul Giacobi, qui perd la région avant d’être condamné, lui, à cinq ans de prison pour détournement de fonds, et, ce dimanche, Rocca-Serra (LR) de Porto-Vecchio. Dans la ville de Corse-du-Sud, les nationalistes ont frôlé la majorité absolue, alors qu’ils arrivent en tête à Ajaccio.

Face à cet affaissement de la politique traditionnelle, les marcheurs de Macron ont été bien à la peine. En dépit de la tournée, sur l’île, de deux poids lourds mis en avant par le gouvernement, les « régionaux de l’étape », Christophe Castaner et Marlène Schiappa, rien n’y a fait. LREM plafonne en quatrième place, à 11,26%, derrière les deux listes de droite, respectivement 15 et 12,77%. La dernière, liste officielle des Républicains, acoquinée pour les circonstances au Comité Central Bonapartiste (une spécificité corse), s’est donc fait battre par les dissidents de droite de Jean-Martin Mondolini. Le FN a quasiment disparu des radars, avec 3,28% des voix, alors que Le Pen avait fait 48,5% de voix au second tour, un peu moins de deux ans après les événements racistes du quartier des Jardins de l’Empereur, à Ajaccio. La gauche réformiste, qui présentait une liste d’union PCF, insoumis non-investis par la FI et A Manca Alternativa-Ensemble !, passe à peine la barre des 5%.

Le retour des contradictions

Que ce soit en Guyane, lors de la tournée outre-Atlantique de Macron, ou en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, où Edouard Philippe s’est rendu pendant presque une semaine, le gouvernement avait opté pour une stratégie de la soft-power coloniale, laissant de côté (en apparence, en tout cas), la rigidité jacobine au profit d’une approche plus pragmatique. En Corse, cette stratégie a fait long feu, et c’est à nouveau aux marges d’une Vème République qui continue à vivre une forte crise de régime (malgré les efforts de colmatage du macronisme et la consolidation du tournant bonapartiste) que les contradictions refont surface.

Au niveau politicien, les drroites et le centre ont donné le meilleur d’eux-mêmes en appelant au « Front républicain » (qui ne verra très probablement pas le jour). L’épouvantail, cette fois-ci, n’est pas le FN mais les nationalistes corses. Une façon de cacher les causes et les ressorts réels de la crise de régime que traverse leur système politique.

Mécontentement et jeunesse

Comme lors des précédents scrutins nationaux, ailleurs sur le territoire hexagonal, les élections ont cristallisé l’état de défiance des électeurs vis-à-vis des partis traditionnels, tant à travers le vote pour des partis se voulant hors-système, qu’à travers une abstention massive, frôlant quasiment la moitié du corps électoral. Côté « protestataires », ici les autonomistes et les indépendantistes corses, leur dynamique est avant tout marquée par une forte mobilisation de la jeunesse. C’est un phénomène similaire que l’on a pu retrouver, en France, au niveau de la campagne Mélenchon, notamment. Dans tous les cas, ces coordonnées indiquent la fragilité de la base sociale voire même électorale du macronisme.

Après la Catalogne, la Corse ?

Pour ce qui est de l’avenir de l’île, Simeoni s’est empressé de souligner combien le score réalisé par les nationalistes, qui seront majoritaires dans la nouvelle assemblée, pose différemment, aujourd’hui, la question du rapport avec Paris. Avec en toile de fond la question catalane et le processus actuel, Simenoni autant que Talamoni se sentent pousser des ailes et se croient en position de force pour arracher un statut particulier. De droit à l’autodétermination, en revanche, il n’est pas question. Mais même sur la question du statut particulier, il y aurait à redire. Les principaux objectifs des nationalistes ont trait à la reconnaissance de la langue corse, au niveau linguistique, la création d’un statut pour les nouveaux résidents, essentielle pour les prochains scrutins, une amnistie pour les prisonniers politiques corses qui continuent à être incarcérés en France même si le FLNC a décrété son abandon sans préalable de la lutte armée en 2014, mais bien entendu également un « statut fiscal particulier ». Pour le plus grand bonheur des patrons, petits et gros, corses ou pas. Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si la n°2 de la liste « nationaliste de gauche » dissidente de Benedetti n’est autre que Brigitte Artily, business woman à succès, cheffe d’entreprise et symbole du « Made in Corsica » 2.0.

En Corse, île où le taux de pauvreté, notamment chez les jeunes, est plus élevé que la moyenne hexagonale, de même que le taux de chômage, et ce alors que la vie y est plus chère, le territoire pâtit d’un sous-développement orchestré par Paris qui a longtemps été fonctionnel aux élites locales pour maintenir le clientélisme. Un autre avenir pour l’île et toute sa jeunesse, à commencer par celle des quartiers populaires d’Ajaccio, de Corte et Bastia, est indissociable d’un combat plus général, à la fois contre Paris mais également contre les notables, les plus anciens, aujourd’hui discrédités, comme ceux qui ont donné des gages de respectabilité en se dissociant de la lutte armée, font figure, depuis 2015, de bons gestionnaires et, aujourd’hui, entendent négocier avec le gouvernement central. L’exemple catalan montre, quant à lui, que ce ne sont pas les dirigeants bourgeois, même « radicaux », comme Carles Puigdemont, qui sont capables de créer, jusqu’au bout, les conditions d’un rapport de force pour faire triompher des revendications, même minimes.

Se satisfaire, comme Mélenchon, du dégagisme corse ?

En attendant, la Corse offre, à sa façon, le reflet déformé de la situation hexagonale et du casse-tête qui pourrait s’offrir à Macron et aux siens dès les prochains scrutins. Certains, comme Mélenchon, n’ont que les européennes en tête. Le leader de la France Insoumise a d’ailleurs oublié toute référence de classe, pour finir par faire l’apologie du « dégagisme » que représenteraient les dirigeants des force nationalistes corses, comme s’il s’agissait de voter contre Macron pour construire une alternative. C’est en réalité, dès aujourd’hui, qu’il faut préparer les conditions du combat contre le rouleau-compresseur des contre-réformes et la rigidité faussement « cool » et « new age » du « Kid président ». En Corse comme dans l’Hexagone. Mais sur un terrain de classe, et avec nos propres armes.

[Crédit photo // Maia Graziani/FTVIASTELLA]




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