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Jeunesse

Réponse à un article de IAATA

Cortèges de jeunesses : comment construire la radicalité ?

Ce mardi 10 octobre un cortège de plusieurs centaines de jeunes a défilé en tête de manifestation à Toulouse. Nous revenons ici sur des débats soulevés par un article publié sur le site d’informations IAATA.info.

Photos : une banderole autonome le 23 mai 2016 à Paris // Le Grand Bestiaire

A l’appel des syndicats de la fonction publique ce sont près de 20 000 personnes qui ont défilé dans les rues de Toulouse ce mardi 10 octobre. Côté jeunes, ce sont plus d’une centaine de lycéens, principalement du lycée des Arènes, ainsi que plusieurs centaines d’étudiants, dont ceux du Mirail et de Sciences Po qui ont fourni le gros des forces. Un cortège dynamique et radical, qui peut être un point d’appui pour la suite.

« Spontanéité » contre « organisation » ?

Dans leur article paru sur iaata.info les auteurs décrivent le cortège comme étant un cortège de non encartés, et reprochent aux militants du NPA Jeunes d’avoir troublé l’ordre en arborant des drapeaux de leur organisation. Ils écrivent « Seul hic, on se demande ce que le npa n’a pas compris dans le mot d’ordre : "cortège indépendant des partis et syndicats". On devra leur dire que le P de NPA, c’est pour "parti". A grand renfort de drapeaux, quelques lourdos d’entre eux se sont mis en tête de jouer les leaders étudiants et se sont placés devant les banderoles du cortège. Leur mégaphone avait du mal à couvrir les réguliers "tout le monde déteste le NPA !". »

C’est avec ces justifications que plusieurs militants autonomes s’en sont pris à des militants NPA dans le cortège, en tentant parfois de leur arracher les drapeaux par la force. Une première question se pose, alors que les militants autonomes n’ont rien trouvé à redire des drapeaux anarchistes et à ceux de la CNT, d’où vient l’assertion que ce cortège serait « indépendant des partis et des syndicats » ? En tout cas, pas des assemblées générales étudiantes de Sciences po et du Mirail. Pourtant, ce sont bien aux étudiants et aux lycéens d’organiser collectivement et démocratiquement leur cortège, en posant notamment la question de la présence des drapeaux dans les cadres d’organisation de la lutte. Non pas à quelques militants auto-proclamés de décréter que tel courant politique est interdit et que tel autre est accepté (à commencer par le sien, bien qu’informellement constitué, mais tout aussi visible et affirmé par ses cagoules, sa banderole et ses mots d’ordres). Évidemment, la majorité des jeunes présents est plus préoccupée par reprendre des slogans de convergence et d’appel à la grève générale que par les quelques slogans sectaires lancés par une poignée d’individus, et ceux qui essaient de diviser les forces du cortège passent relativement inaperçu. Ces pratiques d’intimidation sont à bannir de nos cortèges.

Il n’est pas rare que des débats s’ouvrent sur la question des organisations (qu’elles soient politiques ou syndicales) dans les mobilisations étudiantes. Une méfiance qui existe parfois et qui s’explique par le fait que les directions des organisations réformistes traditionnelles aient déçus et trahit les espoirs du passé ou tentent de récupérer la direction du mouvement de manière bureaucratique. Pour autant, nous pensons que ces organisations et les gens qu’elles influencent ont toutes leur place dans nos mobilisations (dans un moment où l’unité d’action est la priorité pour gagner face à Macron), à condition qu’elles se plient aux décisions prises collectivement en Assemblée Générale par l’ensemble des militants de la mobilisation, organisés mais aussi évidemment non organisés.

Pour notre part, nous revendiquons que, pour en finir avec Macron, mais aussi avec son monde, quand on décide consciemment de s’affronter au système et aux classes dominantes (qui sont, elles, consciemment organisées pour maintenir leur domination) le spontanéisme ressemble d’avantage à une inconséquence politique qu’à une stratégie capable de nous faire gagner. En ce sens s’organiser collectivement autour d’une stratégie révolutionnaire, qui se donne les moyens de mettre fin à ce système d’exploitation et d’oppression en cherchant à développer la conscience de classe et à construire l’auto organisation, nous semble une tâche fondamentale pour qui prétend sérieusement se battre et gagner. C’est en tout cas une des raisons qui nous pousse à nous organiser, et c’est une discussion qui nous parait intéressante à mener entre nous pour penser les voies de l’émancipation collective aujourd’hui. Malgré l’absence de drapeau et de nom formel, les auteurs de l’article ne sont-ils pas organisés ? Le débat n’est donc pas « spontanéité » ou « organisation », il serait donc intéressant d’approfondir le débat de fond sur « quelle organisation pour quelle stratégie ? ».

Que nous propose l’article de IATAA ?

En guise de conclusion les auteurs écrivent : « Il s’agit maintenant de créer des cortèges où la police ne puisse pas rentrer quand elle le décide, d’apprendre à se protéger en portant foulard et masque de plongée, d’être assez fort-es pour envoyer chier les leaders autoproclamés et autres petits récupérateur de mouvement, d’être assez ouvert pour faire venir toujours plus de lycéen-nes, étudiant-es et précaires (ou pas) avec nous, et aussi et surtout d’être assez inventif-ves pour voir plus loin que les manifs ponctuelles, qui vont fatalement finir par nous lasser.  »

Les pistes données par l’article nous laissent pour le moins perplexe. En clair : pour ne pas se « lasser » des manifestations, on nous invite à construire des cortèges qui sachent se protéger de la police, à porter un « masque de plongée », et à « être inventifs ». Sans oublier d’ « envoyer chier » les militants organisés. Des perspectives qui sont loin de ressembler à un plan capable de nous faire gagner contre la Macron et la société capitaliste plus généralement. Peut-on vraiment prétendre faire reculer le gouvernement avec des cortèges de quelques centaines de personnes et en renversant quelques poubelles dans les rues ou en s’en prenant à quelques devantures de banques ?

Radicalité ou impuissance ?

Comme nous l’écrivions précédemment dans un article de polémique avec la stratégie du cortège de tête nous pensons que dans le cadre de la mobilisation contre Macron, et pour construire le rapport de force jusqu’au retrait des ordonnances, il faudra l’unité d’action de nos organisations, l’auto-organisation sur les lieux de travail et d’étude, la constitution de services d’ordres issus de l’auto-organisation capables de repousser les provocations policières et nous défendre de la répression des flics en renouant avec la radicalité de masse. Celle qui avait fait la force de la mobilisation contre le CPE en 2006 et qui a su faire plier le gouvernement, et ce sans cortège de tête, n’en déplaise à certains. Une absence qui n’empêchait pas une forte radicalité dans le fond et la forme et qui était loin de se résumer aux « cortèges plan-plan ». Au contraire, le passage à l’action directe, les affrontements avec la police (défensifs ou offensifs selon les besoins) étaient autrement plus porteurs de sens qu’ils étaient reliés à la masse des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs qui défilaient alors dans les rues.

En ce sens nous pensons que la politique la plus radicale n’est pas d’ouvrir des affrontements minoritaires ou à « défoncer des vitrines » à quelques centaines en manif, ce qui non seulement permet à l’État de légitimer médiatiquement la répression, mais aussi aux directions syndicales de créer un cordon sanitaire autour de la jeunesse (comme ce fut le cas en 2016 contre la loi travail lorsque Martinez refusait de dénoncer les violences policières, où encore dans la manif du 10 octobre où la CGT a marqué une distance avec la tête de manif pour se couper des jeunes, ce qui aurait par ailleurs pu faciliter la répression si ça avait été au programme de la préfecture). Notre tâche doit au contraire être de chercher à influencer les cortèges de travailleurs et à tisser des liens avec eux dans la lutte en incarnant un pôle combattif et unitaire (c’est-à-dire ouvert à toutes les organisations qui se placent du côté de la lutte) à leurs côtés. La convergence des jeunes et du monde du travail est un cocktail bien plus explosif (à l’image de 1968 ou encore de 2006) que quelques pétards et des cagoules en manifestations.

La première de nos tâches devrait être de chercher à étendre la mobilisation là où nous sommes présents, et de contraindre les directions syndicales à se doter d’un plan de bataille commun et à la hauteur des attaques de Macron. C’est cette politique qui permettra de plus un élargissement des rangs de nos cortèges, car tous les jeunes ne sont pas prêts à s’affronter aujourd’hui à la répression policière, et ce ne doit pas être un préalable à leur participation à la mobilisation. Parce qu’on ne veut pas s’en prendre seulement à une banque (à ses vitrines en l’occurrence) mais au système dans son ensemble, donnons-nous les moyens d’être vraiment radicaux et ne tombons pas dans des raccourcis impuissants.




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