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Cameroun anglophone / Ambazonie

Couvre-feu, rafles et balles dans la tête. Plus de 100 morts en six jours au Cameroun

A une semaine de la proclamation, par le régime du dictateur Paul Biya, de l'état d'urgence dans les deux régions anglophones du pays, et 6 jours après la proclamation de leur indépendance par les nationalistes ambazoniens, le bilan de la répression se fait extrêmement lourd. Les populations sont confinées chez elles par l'armée, qui arrêtent voire tirent sur celles et ceux qui osent sortir.

Le Cameroun anglophone en état de siège

Depuis dimanche soir dernier, internet est à nouveau inaccessible pour les cinq millions de Camerounais anglophones. C’est la mesure qu’a prise à nouveau Yaoundé pour faire le silence autour de sa politique de répression policière et militaire des populations, comme déjà pendant trois mois de janvier à mars 2017. Signalons, puisque les rares médias français qui ont publié ces derniers jours sur la situation ne l’ont pas fait, que cette décision ne pourrait être appliquée sans la collaboration étroite du géant français Orange, et du sudafricain MTN, qui se partagent le marché camerounais des télécommunications.

Juste avant la mise en place de ce huis clos, dimanche après-midi, avaient circulé les premières images de la répression. Des cadavres, de jeunes hommes essentiellement, tués par balles dans les villes de Bamenda, Buéa, ou encore Kumba mais aussi des agglomérations plus petites mais particulièrement ouvrières comme Tiko ou Mutanguene. Depuis, le couvre- feu a été prolongé, les communications par route restent interdites et les frontières des deux régions fermées. Cette mise en quarantaine est un élément clé de la stratégie déployée par un régime aux abois, et ses soutiens étrangers, au premier plan desquels la France, qui a une longue expérience de répression au Cameroun. Il s’agit d’isoler les anglophones aussi bien de l’international, que du reste du pays.

Six jours de mobilisations et de massacres, le double discours du régime Biya

Plusieurs bilans chiffrés ont été avancés ces derniers jours. Dimanche, le gouvernement reconnaissait 7 morts, tout en assurant que cinq d’entre eux avaient péri « dans une tentative d’évasion de prison ». Amnesty international, elle, a dénombré 17 tués, tous des habitantes et habitants, manifestants ou non, entre dimanche et mercredi. Jeudi, le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale (REDHAC) a parlé d’une centaine de morts, et le Social Democratic Front, un parti d’opposition, de « plusieurs centaines ».

Ce sont malheureusement les estimations les plus hautes qui sont les plus vraisemblables, malgré l’impossibilité (organisée par le régime) de tenir un décompte précis et quotidien. Sur les réseaux sociaux, sur WhatsApp, les camerounais vivant dans ces régions racontent en effet les rafles, l’imposition du couvre-feu même en plein jour. TV5 Monde a mis en ligne le témoignage d’une mère de famille dont le fils a été abattu. Un correspondant que nous avons pu joindre nous a expliqué que les jeunes hommes de sa famille dormaient en brousse pour ne pas être interpellés de nuit, et que des corps étaient jetés dans les fossés. Pendant ce temps, des dizaines de militants anglophones sont détenus à Yaoundé, désignés comme terroristes et torturés. Ce qui est en mouvement depuis une semaine, constitue une réactivation des pires expériences menées par les deux dictatures françafricaines qui se sont succédées depuis l’indépendance, que ce soit contre la mobilisation anti-impérialiste incarnée par l’UPC dans les années 1960 et 1970 (voir le livre Kamerun, une guerre cachée aux origines de la françafrique), contre le processus populaire démocratique des « années de braise » (1990-1991), ou contre les classes populaires de Douala au début des années 2000 (voir le film Une affaire de Nègre, de Oswalde Lewat, 2006).

Dans la nouvelle phase ouverte depuis une semaine, le régime de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, développe une stratégie de double discours. D’abord concernant ce qu’il appelle « les violences », pour suggérer qu’il s’agit d’un phénomène extérieur, sur lequel il n’aurait pas prise – alors que les manifestants sont sans armes et font face à des véhicules blindés équipés d’armes automatiques. Dimanche soir, Biya lui-même, depuis la Suisse où il est en vacances depuis 15 jours (il y passe plusieurs mois par an !), a publié un message pour « condamner les violences d’où qu’elles viennent ». On est loin de son discours martial du 31 décembre dernier, où, alors que la grève des avocats et des enseignants anglophones s’était déjà transformée en processus politique d’ensemble, il promettait le feu et le sang aux manifestants. Loin aussi des mesures prises réellement par le dictateur depuis une semaine, et qui conduisent à un massacre. Doux et pacifiste pour l’extérieur, sanguinaire à l’intérieur : ce double visage est en fait une manière pour le régime de faire avec sa propre déréliction. Ce qui est en jeu au Nord-Ouest et au Sud-Ouest du Cameroun n’est pas un incendie localisé, une contestation ponctuelle. Dimanche, quand les informations circulaient encore, elles montraient aussi bien les cadavres de victimes que le caractère massif des mobilisation. Jusque dans des villages éloignés des grands axes, la foule était compacte, et toutes les grandes villes se sont couvertes de drapeaux de l’Ambazonie. Des gendarmes et militaires ont été entourés et désarmés par la population, trop nombreuse pour qu’ils puissent résister. Dans une telle situation, Biya a besoin de ne pas se couper des grands pays Occidentaux.

Une intoxication idéologique des populations francophones

Ce faux semblant concernant la violence s’applique aussi au message politique développé par le régime. Vers l’extérieur, ce dernier insiste sur l’unité « dans la diversité » du Cameroun, et sur sa volonté d’y associer les anglophones « modérés ». Mais un tout autre son de cloche est audible à l’intérieur. Le RDPC, ex parti unique resté une sorte de parti-régime, tient depuis plusieurs semaines des meetings dans les huit régions francophones du pays, en excitant une fibre identitaire. Des violences contre des migrants anglophones ont eu lieu au sud du pays. Et, la coupure de toutes les communications a été accompagnée de la diffusion de fausses nouvelles auprès des populations francophones par le régime. Des messages censés être internes aux services secrets font état de la mise en mouvement de prétendus « groupes armés » dans le Cameroun anglophone, en précisant qu’ils sont venus du Nigeria voisin. La trame récurrente de ces intoxications consiste à expliquer qu’une minorité de « sécessionnistes », vivant pour beaucoup aux Etats-Unis, « prennent en otage les populations » qui, elles, seraient calmes et dévouées au régime. On se demande pourquoi, dans ce cas, la situation nécessiterait un tel déploiement de forces armées.

Et puisqu’à intoxication, intoxication et demi, la fille du dictateur, Brenda Biya, a publié depuis les Etats-Unis une vidéo où elle dénonce la mobilisation comme « créée de toutes pièces par les Occidentaux » pour détourner l’attention des Camerounais du problème posé par le franc CFA. Un problème bien réel, mais dont le régime ne s’est soucié depuis 35 ans que pour l’approfondir, aux côtés de la France, par exemple en mettant en œuvre la dévaluation qui a jeté des millions de Camerounais dans la misère en 1994.

Mais les camerounais des huit autres régions ne sont pas dupes. D’ailleurs, si le régime est obligé de faire un tel effort d’intoxication, et cherche à donner un tour identitaire au conflit, c’est qu’il sait bien que la majeure partie des revendications qui s’expriment aujourd’hui en « Ambazonie » sont celles de l’ensemble des camerounais. Hausse des salaires, construction d’infrastructure, fin du rançonnage systématique des populations par les institutions, « Biya must go » et démocratisation, accès à la terre, retour des richesses détenues par les grands groupes étrangers... c’est, déjà, le message que portaient les mobilisations de 2008, les grèves étudiantes de 2005, les villes mortes des années 1990.

La complicité de la France

Il faut le dire, le couvercle abattu par le régime de Biya sur les régions anglophones pour pouvoir massacrer à l’ombre ne tiendrait pas une minute si la France n’y apportait pas son blanc-seing. Depuis plus d’un an de mobilisation et de répression, la diplomatie de l’ancienne métropole et toujours tutelle impérialiste (les grands groupes français dominent encore l’ensemble des secteurs de l’économie formelle du pays) est silencieuse. D’ailleurs, c’est son matériel qui est utilisé par les forces de répression camerounaises en ce moment même, dans le cadre de contrats renouvelés en 2008.

Dans son édition du jour, aussi bien son journal « monde » que « Afrique », RFI ne pipe mot de la situation au Cameroun. La radio publique française dédiée à l’international, et qui consacre plusieurs heures d’antenne journalière au continent africain, faisant la leçon à ses habitants sur comment se nourrir, éduquer les enfants, travailler, promouvant une image « cool » et dépolitisée de sa culture...se révèle ici un élément de la chape de plomb qui sauve la face au régime de Biya. Les journaux qui ont publié à ce sujet, comme Libération ou Le Monde, ne le font que sur leur édition en ligne, et se montrent cléments envers Paul Biya. Surtout, aucun, absolument aucun, ne donne la parole aux manifestants ou aux militants politiques anglophones. Drôle de pratique de l’information...que Mongo Beti dénonçait déjà dans les années 1970 dans Main basse sur le Cameroun, et qui est aujourd’hui tout aussi inacceptable.




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