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Politique

Crise gouvernementale, remaniement ministériel : où va la France de Macron ?

La crise qui touche actuellement le quinquennat de Macron, un an seulement après son élection, a débouché sur une situation très ouverte et remplie d'inconnu. De la capacité pour le macronisme à trouver « un second souffle » aux alternatives possibles pour les classes dominantes en passant par les possibilités pour le monde du travail, les classes populaires et la jeunesse, nous proposons ici des pistes de réflexions autour de la question : où va la France de Macron ?

Un été meurtrier : L’illusion macroniste n’aura duré qu’un an

Le contraste est saisissant entre l’image du « surpuissant Jupiter », qui a accompagné Macron au début de l’été après la défaite de la mobilisation des cheminots, et celle d’un président isolé, subissant le calendrier, les échecs et les polémiques, de ce début d’automne. Un peu plus d’un an après le début de son quinquennat, Macron semble déjà à bout de souffle. Une situation qui inquiète des franges de plus en plus larges des classes dominantes, comme on peut le voir dans les très nombreux articles et autres éditos de la presse bourgeoise de ces dernières semaines.

Dès le début du mandat de Macron, nous avons mis en avant, dans les colonnes de Révolution Permanente, les nombreuses contradictions, limites et l’aspect illusoire du macronisme. Émanation des classes dominantes face à l’effondrement des deux partis traditionnels qui se sont partagés le pouvoir tout au long de l’Histoire de la V° République, Emmanuel Macron voit son projet politique miné par un contexte international marqué par la crise du modèle néo-libéral. C’est dans ce contexte défavorable que la politique menée par le « président des riches » a peu à peu érodé sa base sociale déjà étroite, érosion alimentée par un mépris de classe décomplexé et la multiplication des attaques sur tous les fronts. Des cheminots aux étudiants en passant par les retraités, de la classe ouvrière à l’ensemble des classes populaires, au profit des plus grandes fortunes.

La « bataille du rail » aura constitué le premier grand test social d’Emmanuel Macron. Malgré la défaite objective du mouvement sur les questions revendicatives, Jupiter n’a pas atteint son objectif politique : écraser totalement l’une des pointes avancées de la contestation ouvrière face aux contre-réformes, l’un des secteurs qui s’est mobilisé en 2014 et surtout en 2016 contre la loi travail I, pour avoir les coudées franches lors des prochaines attaques d’ampleur au menu du quinquennat. Ce qui apparaît, c’est que Macron n’est pas un « Thatcher français », et c’est dans ce contexte que le « président des riches » s’est retrouvé confronté à un été véritablement meurtrier. De « maître du temps et des horloges », Macron s’est mis à subir le calendrier, assistant dans une quasi-impuissance au tollé généré par l’affaire Benalla, puis au départ de ses ministres emblématiques, en particulier Hulot et Collomb. Aujourd’hui, la question de la nomination d’un ministre de l’Intérieur, pourtant presque une formalité, est devenue un véritable casse tête, avec déjà 5 refus au compteur ! Une preuve de plus que le macronisme n’attire plus, que l’illusion n’aura duré qu’un peu plus d’un an.

Changement de conjoncture économique : La croissance en berne

A cette situation de crise politique s’ajoute une nouvelle épine dans le pied de Macron. Si ce dernier a pu compter sur une conjoncture économique relativement favorable lors de la première année de son quinquennat, la donne a radicalement changé.

La stratégie de « guerre commerciale » de Donald Trump et sa politique protectionniste, matérialisée par des taxes sur l’acier, pour ce qui concerne l’Europe, a rendu la situation instable. La débâcle d’entreprises-clés de l’impérialisme français (PSA et Total) forcées de quitter l’Iran sous peine de sanction américaine est en ce sens particulièrement illustrative. Mais au delà de ces événements, la banque centrale française a revu, à la baisse, ses estimations sur la croissance pour l’année 2018 et les deux années à venir, prévoyant un repli de 0,2 et 0,1 points. Selon Grégoire Normand, dans un article publié dans La Tribune en septembre dernier, « La banque centrale explique ce coup de frein par plusieurs facteurs. Sur le plan international, l’organisation souligne une demande extérieure qui marquerait le pas. La demande adressée à la France serait à un rythme un peu inférieur à 4%, plus faible que celui recensé en 2017 (5%). Les incertitudes se multiplient sur la scène internationale avec la montée des tensions sur le commerce mondial. Dans une note du conseil d’analyse économique (CAE) publiée au début de l’été, plusieurs économistes avaient expliqué que le scénario "d’une guerre commerciale totale" pourrait faire baisser le PIB de 3% représentant une perte annuelle moyenne de 1.125 euros par Français […] Les experts expliquent également ce coup de mou de la croissance par un ralentissement de la consommation des Français au cours du premier semestre. La hausse du prix de l’énergie (pétrole), de la fiscalité sur le tabac et la hausse de la CSG pour les retraités ont plombé le pouvoir d’achat des Français. Pour la fin de l’année, le gouvernement espère que la suppression de la taxe d’habitation pour une grande majorité de Français et la fin des cotisations sociales des salariés pour l’assurance chômage vont doper la croissance ». Une situation entraînant, entre autre conséquences, une baisse de la création d’emplois et un phénomène de précarisation à large échelle. Une situation pour le moins explosive pour le « président de la fiche de paie ».

Emmanuel Macron se retrouve donc face à une contradiction majeure et insoluble : d’un côté, la nécessité de poursuivre le train de ses réformes et de taper de plus en plus fort, de l’autre reconquérir une partie de sa base sociale issue du centre-gauche, et qui a été déçue par la première année du quinquennat. Le tout dans un contexte économique international qui laisse présager qu’une nouvelle crise, d’une ampleur égale voire supérieure à 2008, pourrait éclater dans la prochaine période.

Élection européenne : Le spectre d’une débâcle pour le « néo-libéralisme à la française »

2019 sera aussi polarisée, sur le champ politique, par les élections européennes. Alors que Macron avait insisté sur la nécessité pour la France d’incarner le leadership à échelle continentale, la situation est aujourd’hui particulièrement défavorable pour Jupiter.

Défavorable car l’extrême-droite européenne a trouvé en Salvini, à la tête de la 3eme puissance d’Europe, une figure de proue pour incarner une alternative au projet néo-libéral à la sauce Macron. La montée des idées réactionnaires, déjà exprimée par l’élection de Trump ou, actuellement, par le score très élevé de Bolsonaro aux élections présidentielles brésiliennes, touche également l’Europe. La différence notable étant que l’extrême-droite européenne se fédère autour de l’idée d’un « nationalisme 2.0 » et européen, directement influencé par le président hongrois Orban, qui s’appuie ouvertement sur de prétendues racines chértiennes communes à tout les peuples du vieux continent à protéger d’une tout aussi prétendue invasion de l’Islam.

Dans ce cadre, Macron cherche à incarner l’aile « progressiste » contre la montée des idées réactionnaires, c’est-à-dire à rejouer la présidentielle de 2017 à l’échelle du continent. Une option pour le moins risquée. Tout d’abord car sur le dossier de l’accueil des réfugiés, loi asile et migration et dossier de l’Aquarius en tête, Emmanuel Macron fait plus que flirter avec la politique de l’extrême-droite, ce qui ébranle un peu plus sa légitimité. D’autre part Macron se retrouve particulièrement isolé, peinant à rassembler autour de son projet néo-libéral un ensemble de candidats dans les autres pays de l’Union Européenne en passe d’arriver en tête, et ainsi de disposer d’un arc de force suffisant à Bruxelles. En d’autres termes, c’est bel et bien le spectre d’une déroute électorale, y compris en France, qui guette le « président des riches ».

Macronisme à bout de souffle... et un manque d’alternative pour la bourgeoisie

Il est clair que le macronisme est aujourd’hui à bout de souffle, lui qui a été présenté comme l’avènement d’un « hyper centre » triomphant sur les ruines du bipartisme. Alors que 4 ans de quinquennat sont encore à venir, la question de l’alternative à Macron se pose déjà, non pas à court terme (pour l’instant...), mais en vue de 2022.

Un retour du « vieux monde bipartiste » ne semble pas à l’ordre du jour. Du côté du Parti Socialiste, les séquelles du quinquennat Hollande semblent être définitives. Et les quelques mouvements, Génération.s en tête, issus de l’éclatement du PS n’apparaissent en rien comme une alternative. Chez Les Républicains, le fiasco de la présidentielle de Fillon a lui aussi laissé le parti en ruine. Wauquiez ne s’impose pas comme le grand architecte de la reconstruction, et LR est aujourd’hui profondément divisé entre jupéistes, sarkozistes etc... Autrement dit, les conditions pour l’unification des gaullistes du centre-droit à la droite dure ne sont aujourd’hui pas réunies pour faire émerger une alternative politique crédible, et rien ne laisse présager actuellement qu’un tel scénario soit plausible.

L’hypothèse d’une polarisation entre « gauche radicale » et « extrême-droite » est donc un scénario envisageable. Pourtant, et dans des coordonnées totalement différentes, la France Insousmise et le Rassemblement National, en plus de n’être en aucun cas des options prioritaires pour la bourgeoisie, font face à leurs propres contradictions.

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon semble désormais heurter un plafond de verre. Si le discours dégagiste et anti-élites a fait sa force, il est maintenant un frein pour pouvoir prétendre conséquemment au pouvoir. La FI a donc clairement entamé un « recentrage », abandonnant les appels à la rue pour se concentrer uniquement sur les aspects institutionnels, et en cherchant à agréger un nouvel espace au centre gauche, comme en atteste les appels du pied aux « vieux amis » de la gauche du Parti Socialiste. La contradiction réside dans le fait que ce recentrage, qui se matérialise par une droitisation de la ligne, ne se fait pas sans conséquence au niveau de la base du mouvement. Droitisation qui se manifeste particulièrement sur la question de l’accueil des réfugiés, sujet sensible et forme de rupture avec ce qui a fait l’ADN de la gauche au sens large. Pris en tenaille sur cette question, la France Insoumise est mise sous pression sur la gauche, comme en atteste la polémique virulente de ses ténors, Jean-Luc Mélenchon en tête, contre le manifeste sur les questions migratoires.

Le Rassemblement National n’est pas en reste, côté contradiction. La contre-performance électorale de 2017 a profondément divisé l’extrême-droite traditionnelle, avec le départ de cador comme Philippot. Mais au-delà, la concurrence de Nicolas Dupont-Aignant est aujourd’hui une réelle menace pour le mouvement de Marine Le Pen, qui peine à rassembler la droite dure à son projet. Si la montée des idées réactionnaires partout en Europe, mais aussi dans le monde, permet au RN d’apparaître comme une potentielle alternative, c’est bien dans sa capacité à gouverner que Marine Le Pen est face à un mur. Là aussi, les contradictions internes sont si fortes que l’issue à la crise du RN est tout sauf évidente à pronostiquer.

Si, bien entendu, l’ensemble de ces définitions ne sont pas gravées dans le marbre, et que des évolutions sont à attendre dans les mois et années à venir, le constat est limpide : malgré la crise du macronisme, il n’existe pas à l’heure actuelle d’alternative crédible pour la bourgeoisie.

Directions syndicales : De pestiférés à béquille gauche du pouvoir macronien

Le fait, objectif, que la Macronie soit aujourd’hui en crise ne veut bien évidemment pas dire que Macron se retrouve totalement paralysé pour lancer de nouvelles réformes. Bien au contraire, tel un cycliste à l’arrêt, le « président des riches » doit se relancer pour éviter la chute. C’est en ce sens que Macron a relancé la bataille contre les cheminots sur la question du statut, annoncé quelques pistes sur la question de la réforme des retraites ou bien encore sur l’assurance chômage.

Si la méthode « bulldozer » et anti-sociale ne change pas, c’est sur la forme que le gouvernement a changé son fusil d’épaule. Fini, le temps du passage « par-dessus les corps intermédiaires » et la politique visant à détruire purement et simplement les organisations syndicales. L’heure est à l’avènement d’un « dialogue social » à la sauce Macron.

Ce changement de ton et de discours témoigne du fait que Jupiter a bien conscience de la situation de crise actuelle et de son incapacité à produire du consensus autour de ses réformes. Avec une base sociale réduite à peau de chagrin à gauche, et même au centre-gauche, Macron a donc plus que jamais besoin d’afficher une plus grande souplesse à l’égard des directions syndicales, afin que ces réformes puissent avoir un point d’ancrage ou, a minima, semer l’illusion d’un dialogue intégrant une part des revendications.

Après une année de mandature relayées au rang des pestiférés, les directions syndicales ont pourtant toutes accouru à Matignon pour s’asseoir autour de la table des négociations, sur le dossier de l’assurance chômage. Une prise de position loin d’être surprenante, sachant que les directions syndicales réclamaient haut et fort le retour à une forme de « dialogue social », mais aussi après que Martinez lui même ait appelé à la négociation avec le Medef.

Toutefois, il est important de noter deux éléments. D’une part, et malgré une préparation en amont plus que réduite, la journée du 9 octobre a été plus réussie que prévu, avec plusieurs dizaines de milliers de personnes à Paris et des manifestations qui, sans crever les plafonds, ont été relativement importantes partout dans le pays. Il y a là un signe qu’à la base, la volonté de s’affronter directement à Macron est loin d’être éteinte par la défaite du printemps dernier. D’autre part, la fronde de structures syndicales CGT contre la lettre de Martinez au Medef et même contre l’ouverture de négociations sur la question de l’assurance chômage, démontre, au sein des équipes militantes de terrain, une forme de début de désaveu de la ligne de la direction et de Martinez.

D’une situation « non révolutionnaire » à « transitoire » : La nécessaire contre-offensive du mouvement ouvrier

Loin d’être une simple crise conjoncturelle, la situation politique actuelle a objectivement basculé d’une situation « non-révolutionnaire » à « transitoire ». La limite actuelle étant que, pour l’heure, cette crise ne se manifeste que « par en haut » et n’ouvre pas à une alternative politique radicale, émanant de la rue et du mouvement ouvrier.

Dans Encore une fois, où va la France ? écrit en 1936, Léon Trotsky définit ainsi la question des situations transitoires :

« La pensée marxiste est dialectique : elle considère tous les phénomènes dans leur développement, dans leur passage d’un état à un autre La pensée du petit bourgeois conservateur est métaphysique : ses conceptions sont immobiles et immuables, entre les phénomènes il y a des cloisonnements imperméables. L’opposition absolue entre une situation révolutionnaire et une situation non-révolutionnaire représente un exemple classique de pensée métaphysique, selon la formule : ce qui est, est - ce qui n’est pas, n’est pas, et tout le reste vient du Malin.

Dans le processus de l’histoire, on rencontre des situations stables tout à fait non-révolutionnaires. On rencontre aussi des situations notoirement révolutionnaires. Il existe aussi des situations contre-révolutionnaires (il ne faut pas l’oublier !). Mais ce qui existe surtout à notre époque de capitalisme pourrissant ce sont des situations intermédiaires, transitoires : entre une situation non-révolutionnaire et une situation pré-révolutionnaire, entre une situation pré-révolutionnaire et une situation révolutionnaire ou... contre-révolutionnaire. C’est précisément ces états transitoires qui ont une importance décisive du point de vue de la stratégie politique ».

Par définition, le passage d’une situation « non-révolutionnaire » à « transitoire » n’est donc pas spécifiquement déterminé par une montée de la lutte des classes et de la contestation. Pas plus qu’il ne s’agit d’une « étape » amenant nécessairement à une situation « pré-révolutionnaire ». Il s’agit d’une situation objective ouvrant à la possibilité de tournants brusques, qui peuvent eux être déterminés par le cours de la lutte entre les classes dominantes et dominées. Par définition aussi, une situation transitoire, d’entre-deux, ne peut se maintenir sur le long terme, et ne peut se résoudre que par un retour à une stabilisation non-révolutionnaire, une fuite en avant réactionnaire ou à l’ouverture d’une alternative politique portée par la classe ouvrière. C’est pourquoi il est aujourd’hui nécessaire d’exiger la rupture de toute négociation avec le gouvernement et l’élaboration d’un plan de bataille offensif, intégrant sans exception toutes les questions d’oppressions et de répressions. Cette capacité du mouvement ouvrier à se mettre à l’offensive en amenant derrière lui de larges franges de la jeunesse et en prenant en compte toutes les questions qui touchent les classes populaires et les opprimés est aujourd’hui la question fondamentale pour répondre à l’interrogation : où va la France de Macron ?




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