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Monde

Rebondissements et coup de théâtre de l’autre côté des Alpes

Crise majeure en Italie. Fini le danger de l’extrême droite au pouvoir ?

Après des semaines d’incertitudes, l’Italie semblait sur le point de se doter d’un Premier ministre en la personne de Giuseppe Conte : illustre inconnu, homme de paille de l’extrême droite de la Ligue et des populistes du Mouvement Cinq Etoiles. Coup de théâtre, dimanche soir, avec la démission du « Professor Conte », sur pression du président de la République, « garant des institutions » selon la Constitution italienne. Une bonne nouvelle ? Pas tout à fait…

Les raisons de la crise

Le désaccord fondamental entre, d’un côté, Sergio Mattarella, président de la République, et, de l’autre, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, chefs-de-file de l’ex Ligue du Nord (extrême droite) et du Mouvement Cinq Etoiles (M5S, populistes de droite), s’est cristallisé autour du choix du nom du ministre de l’Economie. Ce n’est pas en effet sur la démagogie anti-immigrée outrancière et la menace d’expulser 500.000 « sans-papiers », les promesses de baisse fiscale généralisée pour les hauts revenus, le chauvinisme italien ou encore le CV bidonné de la marionnette qui avait été désignée pour « conduire » le gouvernement issu de la majorité sortie des urnes le 4 mars dernier, qu’a eu lieu l’affrontement. Le problème, pour Mattarella et, derrière lui, le grand capital et les secteurs les plus concentrés du patronat italien, résidait dans le fait que l’homme susceptible d’occuper le ministère de l’Economie, Paola Savona, n’a jamais caché, en plus de son attachement à la droite la plus dure, un euroscepticisme frôlant « l’Italexit ». La droite passe encore, mais pas l’europhobie. C’en était trop pour les marchés et le patronat.

Un coup de force anti-démocratique ?

A décharge de Mattarella, il est dans son pouvoir de président de la République de valider, ou pas, le choix des ministres qui lui est fait par le président du Conseil pressenti, et ce avant le vote de confiance des deux chambres. C’est l’article 92 de la Constitution qui lui donne cette prérogative utilisée notamment en 1994 lorsque Berlusconi voulait faire désigner son propre avocat comme ministre de la Justice. Le seul problème, dans tout cela, c’est que le président de la République est élu au suffrage indirect, ce qui n’est pas pour conforter sa légitimité démocratique. Mattarella a en effet été choisi par 609 députés, sénateurs et conseillers régionaux, en février 2015, alors que plus de 16 millions d’électeurs ont porté leur voix sur les listes de la Ligue de Salvini (5,7 millions) ou le M5S de Beppe Grillo (10,7 millions) le 4 mars dernier].

Il n’en fallait pas plus pour que l’extrême droite et les populistes hurlent au déni de démocratie. Un comble pour les admirateurs du Duce et les adeptes du vote en cliquant sur internet. Salvini, qui est l’homme qui est réellement à la manœuvre, savait pertinemment qu’en maintenant coûte-que-coûte la proposition de Savona à l’Economie, il risquait le véto présidentiel. Pourquoi avoir campé sur ce choix, et ce alors que la Ligue autant que le M5S avaient remisé les aspects les plus eurosceptiques de leurs programme respectifs, Beppe Grillo ayant même renoncé à toute perspective de référendum sur la monnaie unique de façon à rassurer l’establishment ? Une façon de voir jusqu’à quel point il était capable de pousser son avantage et de se donner les coudées franches ? Ou une façon de provoquer une crise institutionnelle et d’obliger le président à convoquer de nouvelles élections… dont la Ligue et le M5S, c’est-à-dire l’extrême droite et les populistes de droite sortiront grands vainqueurs, plus encore que le 4 mars dernier ? Indépendamment de ces deux explications plausibles, le résultat est le même : la crise institutionnelle et politique se prolonge, sous couvert d’avoir été refermée à court terme.

La droite extrême en force pour les prochaines élections et les difficultés à venir

Depuis dimanche soir, Di Maio, pour les Cinq Etoiles, en appelle à la « destitution de Mattarella pour haute trahison ». Salvini, quant à lui, garde un ton étonnamment plus modéré que celui qui lui est propre d’habitude. Il n’en reste pas moins que, même si les deux formations gagnent les prochaines élections qui pourraient avoir lieu à l’automne, les deux partis font face à un problème majeur : aucun des deux, et encore moins les deux en même temps, placés à la tête d’un gouvernement, ne reçoivent l’appui des secteurs les plus concentrés de la bourgeoisie impérialiste italienne, qui à son tour fait face à un grave déficit hégémonique pour créer un bloc social à même de soutenir un exécutif. C’est là la racine de la crise organique profonde qui date depuis plus de vingt ans et qui secoue avec encore plus de violence aujourd’hui un pays paralysé, économiquement, depuis 2008.

Même dans le Nord de l’Italie, la place-forte de la Ligue, le patronat ne cache pas son hostilité : « je ne donne aucun crédit aux âneries de la Ligue et du M5S », déclarait, samedi, Luciano Vescovi, le patron des patrons de la province de Vicence, la troisième région la plus industrialisée et dynamique du pays. « On est encore en pleine période de surenchère électorale. Mais au moment de prendre le volant, soit Salvini et Di Maio comprennent qu’il est impossible de remettre en cause l’UE, soit les entreprises de Vénétie mettent la clef sous la porte et se délocalisent. Merci, et au revoir ». En maintenant le choix Savona, c’est Salvini et Di Maio qui ont été remerciés.

« Mister Ciseaux », nouveau Premier ministre, et Macron dindon de la farce

Qui donc remplacera le « Professor Conte », illustre inconnu qui avait été choisi pour conduire un gouvernement Ligue-M5S ? Son seul et unique mérite, selon le New York Times, était sa « volonté de suivre à la lettre les ordres des leaders des partis de la coalition », en l’occurrence Salvini et Grillo. Son successeur, Carlo Cottarelli, nommé par Mattarella dès lundi matin, a quant à lui le mérite, aux yeux des marchés, d’avoir été un haut-fonctionnaire du FMI entre 1988 et 2013 et d’avoir été nommé Commissaire extraordinaire à la révision des comptes publics en 2013 sous le gouvernement de « centre-gauche » d’Enrico Letta (Parti Démocrate, grand perdant des dernières élections). Pour décoder le tout, il suffit de songer au surnom de Cottarelli : « Mister Forbici », « Mister Ciseaux ». L’austérité, c’est son affaire. C’est bien pour cela qu’il est en charge de conduire un « gouvernement technique et apolitique » qui ne tiendra que quelques mois mais dont la tâche principale est de faire voter le budget 2019. Une façon de tenir pieds et poings liés la prochaine majorité sortie des urnes.

Les marchés se sont calmés à l’annonce de cette nomination de même que s’est réduit le « spread », à savoir le différentiel entre le taux d’emprunt italien et allemand à dix ans qui avait atteint, dans la matinée de lundi, son plus haut niveau depuis 2013. Le scénario politique qui se profile, à l’horizon, reste marqué par une nouvelle poussée probable de la droite ultra-réactionnaire, renforcée, cette fois-ci, par l’intervention constitutionnelle de Mattarella. Reste à savoir comment réagiront le mouvement ouvrier et les classes populaires qui ont voté parfois massivement, dans certaines régions, pour leurs pires ennemis, la Ligue et le M5S, en raison de leurs promesses démagogique et comme résultat d’années de désillusion et de défaites infligées par les gouvernements de gauche avec la complicité de la bureaucratie syndicale.

Le dindon de la farce, dans cette tragi-comédie à rebondissements, reste néanmoins Emmanuel Macron. Croyant que le choix de Conte serait validé et de façon à se poser en interlocuteur privilégié de l’Italie face à l’Allemagne de Merkel, le président français avait longuement appelé Conte, samedi, pour le féliciter et lui « présenter ses meilleurs vœux de réussite ». A forces de moulinets sur le terrain international, Macron fait face, pour ce coup encore, à une nouvelle déconvenue.

[Illustration. Vittorio Gassman dans I Mostri de Dino Risi (1963)]




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