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Crise organique

Allemagne : Merkel échoue à mettre sur pied une coalition gouvernementale

Depuis la fondation de la République fédérale d'Allemagne en 1949, la situation actuelle, selon laquelle le pays n'a pas de majorité pour être gouverné, n'est jamais arrivée. Dans la nuit de dimanche à lundi, après un mois négociations, les conservateurs de Mme Merkel (CDU-CSU), les libéraux (FDP) et les écologistes n'ont pas réussi à former de coalition gouvernementale. Un échec qui plonge l'Allemagne dans une importante crise politique, quand celle-ci était l'un des seuls pays européen à être épargné depuis la crise de 2007.

L’Allemagne qui, depuis la crise de 2007, était perçue comme un havre de stabilité, à l’heure où la crise affectait bon nombre de pays Européens, se retrouve aujourd’hui elle aussi en pleine tempête politique. En effet, ce dimanche, le président du Parti libéral-démocrate (FDP), Christian Lindner a rompu les pourparlers engagés, après les législatives de septembre, avec les conservateurs (CDU/CSU) et les Verts afin de former un nouveau gouvernement. Ce dernier a déclaré qu’ « Il vaut mieux ne pas gouverner que mal gouverner ». Si la mise en place d’une telle coalition aurait été une première - ce type de coalition, qualifiée de « jamaïcaine » en référence aux couleurs des trois familles politiques qui la composent, n’avait jamais été expérimenté au niveau fédéral - la façon dont elle a éclaté avant même d’exister a elle aussi quelque chose d’inédit. C’est en effet la première fois depuis la fondation de la République fédérale d’Allemagne en 1949, qu’une tentative de former une coalition majoritaire au gouvernement échoue. De plus, il est étonnant et significatif que ce soit les libéraux qui aient rompu les pourparlers, alors que ces derniers ont longtemps été alliés des conservateurs, avec qui ils ont gouverné pendant plus de trente ans. Ces derniers assument la responsabilité de la rupture des discussions : M Lidner a en effet affirmé que les pourparlers n’avaient permis de dégager ni« position commune »ni« confiance mutuelle »entre les différents partenaires. Cependant, il a toutefois refusé d’en assumer l’échec, assurant que son parti n’avait cessé de« multiplier les propositions en vue d’un compromis ». Les divergences qui seraient à l’origine de l’impossibilité de cette alliance gouvernementale serait à chercher du côté des questions migratoires et environnementales. Cependant, de nombreux politiques, éditorialistes et médias dominants, qui critiquent « l’irresponsabilité » des libéraux, dénoncent un choix motivé par des fins électoralistes : « Le président du FDP a ses raisons pour adopter une telle posture : la dernière expérience gouvernementale de ce parti, entre 2009 et 2013, s’était soldée par un désastre électoral pour les libéraux-démocrates, qui avaient perdu leur représentation au Bundestag. Fort des 80 sièges acquis aux élections du 24 septembre (contre 246 pour la CDU-CSU et 67 pour les Verts), il préfère aujourd’hui prendre le risque de nouvelles élections, en2018, pour consolider sa position. Mais la perspective d’une crise profonde et prolongée qu’il impose ainsi à son pays et à l’Europe relève d’une vision étriquée de la politique  »,selon l’édito de Le Monde.

Cette position visant à crier à l’irresponsabilité des libéraux est partagée par de nombreux médias dominants, qui s’alarment de la situation et des effets que la crise politique qui s’ouvre en Allemagne pourrait avoir outre Rhin, notamment à l’échelle de l’Europe et de l’Union Européenne.La situation en Allemagne est en effet une mauvaise nouvelle pour les partenaires européens de l’Allemagne, dont la France, qui avait présenté en septembre des propositions de relance de l’Union européenne et de la zone euro. L’Allemagne qui était jusqu’à présent l’un des seuls paysde l’Union Européenne à échapper à tout phénomène de crise de régime et d’instabilité politique conséquente. Si l’Allemagne se retrouve dans une crise politique profonde, on peut également se demander comment le Brexit va t-il être géré ?

Face à l’échec des négociations et à l’instabilité que cette situation engendre, il est clair que les classes dominantes vont tout faire pour maîtriser et canaliser cette crise. L’issue la plus probable évoquée aujourd’hui dans les médias est celle de la tenue de nouvelles élections législatives, et d’une fin de parcours pour la chancelière. Cependant il est évident que tout va être fait pour éviter ceci. Après avoir annoncé à la presse que la décision du FDP était « regrettable », la chancelière a annoncé qu’elle s’entretiendrait dès lundi avec le président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeir, qui joue un rôle institutionnel clé pour mettre en oeuvre la complexe procédure d’appel à des élections anticipées. Si Merkel a exclu tout choix de constituer un gouvernement minoritaire, Steinmeir a laissé entendre qu’il prendrait son temps pour décider et qu’il était contre l’idée d’appeler à de nouvelles élections législatives « Je ne peux pas m’imaginer que les partis engagés dans les négociations prennent sérieusement le risque de provoquer de nouvelles élections », déclarait-il ce week-end. L’option privilégiée va probablement être celle de mettre, dans les jours à venir, la pression sur les libéraux pour qu’ils reviennent sur leur décision, ou, dans le cas échéant, sur les anciens alliés sociaux-démocrates de Merkel, le SPD, qui a jusqu’à présent refusé toute coalition sous l’égide de la chancelière : « Les électeurs ont voté contre une “grande coalition” », a déclaré Martin Schulz, président du SPD . « La position de départ du SPD n’a pas changé. Nous n’avons pas de mandat pour une nouvelle “grande coalition” », a confirmé Ralf Stegner, vice-président du SPD, dans la nuit de dimanche à lundi.Si tout va être fait pour que ce scénario n’émerge pas, la possibilité que les allemands doivent retourner aux urnes début 2018 n’est cependant pas à exclure.

Dans l’immédiat,Angela Merkel doit donc continuer à diriger, comme elle le fait depuis un mois, un gouvernement qui se contente de gérer les affaires courantes et ne peut donc prendre aucune décision majeure. La chancelière a néanmoins promis de "tout faire pour que ce pays soit bien dirigé au cours des semaines difficiles à venir". Mais cette crise pourrait, à terme, signer la fin de sa carrière politique. Ce qui pose une question de taille, à savoir : qui va la substituer ? ...

Si de nombreux pays européens comme la France, l’Espagne, l’Italie, ont ces dernières années été frappés par des crises politiques, de régimes importantes, l’Allemagne avait, quant à elle, été épargnée par cela, et, de ce fait, perçue comme un havre de stabilité permanent. Or, aujourd’hui des éléments de crise organique commencent à s’exprimer en Allemagne, et ceci est quelque chose de totalement nouveau dans le scénario politique européen et mondial. Si l’Allemagne n’est cependant pas aujourd’hui touchée par une déstabilisation sociale, des mobilisations, grèves etc, la crise qui s’exprime au niveau institutionnel pourrait bien aussi annoncer des phénomènes par le bas, une polarisation sociale : avec, à la fois des tendances progressistes qui pourront peut-être s’exprimer, mais également réactionnaires.




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