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Croissance chinoise au plus bas depuis 25 ans : « atterrissage en douceur » ou approfondissement de la crise mondiale ?

Publié le 19 janvier 2016

Yano Lesage

6,9%. Un taux à faire baver les vieilles économies capitalistes. Et pourtant, avec un chiffre officiel de 6,9% de croissance, la Chine enregistre la plus faible hausse de son PIB depuis 1990. Tandis que le gouvernement chinois tente de rassurer les marchés en parlant « d’un atterrissage en douceur », d’un ralentissement maitrisé et orienté vers une reconversion de son économie, certains signes de faiblesses ne trompent pas. Dans la saga qui a débuté par la crise des subprimes en 2007-2008, le ralentissement de la croissance chinoise pourrait bien constituer le nouveau rebondissement d’une crise mondiale… à rechutes.

Des chiffres officiels qui cachent un ralentissement plus profond

Pour beaucoup d’analystes, les fonctionnaires chinois auraient délivré leurs statistiques un peu trop rapidement, soucieux de coller le plus possible au discours du gouvernement tablant sur un bilan de croissance pour 2015 à 7%. En réalité, certains signes de l’économie chinoise contredisent largement l’optimisme de ces résultats et font croire à une surestimation des points de croissance par la bureaucratie d’État. Tandis que la Coface voit plutôt un PIB en hausse de 6%, la banque Natixis, elle, table sur une hausse de 4% pour 2015.

En cause, une production d’acier en forte baisse sur l’année 2015 (-2,3%) et de fortes difficultés pour écouler une production excédentaire sur le marché mondial. Le plus gros aciériste chinois, Baosteel, un groupe étatique, a par ailleurs annoncé mardi avoir enregistré en 2015 un plongeon de 83% de son bénéfice net, tandis que son chiffre d’affaires chutait de 13%. De même, la production de ciment est en chute libre depuis mars dernier, marquant un coup d’arrêt à l’expansion pharaonique du secteur de la construction chinoise et de la bulle immobilière. À eux seuls, les secteurs de l’industrie et de la construction représentaient respectivement 38,4 % et 6,8% de la contribution à la croissance chinoise en 2012.

À cela s’ajoute une forte détérioration de sa balance commerciale qui est cependant masquée par le maintien d’un excédent : ce sont les importations — notamment matières premières en provenance d’autres pays dits « émergents » comme le Brésil — qui ont baissé plus vite que les exportations sur l’année 2015. Les exportations ont pourtant bel et bien diminué et cela malgré une énième accentuation de la dévaluation du Yuan appliquée en aout dernier dans le but de revigorer son commerce extérieur et de stimuler l’activité en plein ralentissement.

Cette forte baisse pour l’année 2015 s’inscrit dans une baisse générale de la croissance chinoise depuis 2012. La Chine est ainsi passée d’un taux de croissance moyen de 10% par an entre 1999 et 2011, à officiellement 7,7% en 2012 et 2013, 7,3% en 2014 et 6,9% en 2015. Un ralentissement qui a toutes les chances de s’approfondir dans les années à venir et qui s’explique avant tout par des facteurs structurels.

Nouveau Krach boursier et accentuation des signes d’instabilité économique

Le ralentissement de l’activité économique chinoise s’inscrit dans un contexte plus large de ralentissement économique à l’échelle mondiale et de crise des débouchés. Depuis 2012, pour pallier cette situation et trouver de nouvelles sources de rentabilité, les autorités chinoises ont pris une série de mesures monétaires et fiscales en vue de stimuler l’investissement, notamment dans le secteur immobilier et sur le marché financier, ce qui a conduit à la formation de bulles et à leur éclatement à l’été 2015. La dégringolade des indices boursiers portés à des niveaux totalement exubérants a effrayé les autorités chinoises qui ont pris une série de mesure pour freiner les effets du krach : baisse des taux d’intérêt par la banque centrale pour éviter le resserrement du crédit (« credit crunch »), suspension des nouvelles introductions en bourse et des cotations pendant quelques jours, intervention massive de l’État pour retenir les cours en achetant des actions…

Un effort conséquent dans cette tentative d’enrayer l’effondrement des marchés qui n’aura duré que quelques mois. Depuis les premiers jours de janvier, nouvelle chute boursière à la première séance d’ouverture. De nouveau, le même scénario se met en place, avec l’objectif de maintenir à tout prix la stabilité boursière.

Cette politique, les autorités chinoises la payent au prix fort. Non seulement elles ont dû assumer une forte injection de liquidités afin de maintenir à flot un système financier à la dérive (achat des titres pour soutenir les cours des actions), mais les réserves de change constituées en dollar durant les années fastes ont été érodées par la nécessité de soutenir le cours du Yuan sur le marché des changes afin d’éviter sa trop grande dépréciation — une trop forte dépréciation de la monnaie faisant fuir les potentiels investisseurs étrangers, spirale qui renforce la dégradation du marché financier.

Possibilité de reconversion de l’économie chinoise ou crise généralisée des débouchés ?

À partir de cette analyse, plusieurs scénarios sont envisagés. Le premier prédit le succès des plans du gouvernement chinois en faveur d’une reconversion de l’économie chinoise vers une hausse de la demande intérieure et de la tertiarisation des activités. Or, si depuis 2007 la croissance chinoise a bien résisté à la crise en se redéployant vers le marché intérieur — immobilier, marché financier, projets publics ou parapublics — cela n’a pas été en faveur de la consommation. Le poids de la consommation des ménages dans le PIB a en réalité chuté durant la dernière décennie, passant de 46% du PIB en 2000 à 34% en 2010. Cela s’explique par des comportements d’épargne de cette nouvelle « classe moyenne » — proche du pouvoir et profitant d’une situation socio-économique en vérité très privilégiée. Mais aussi parce que la politique de relance de la consommation et la hausse salariale voulue par les autorités chinoises est intervenue trop tardivement, freinée par l’inflation qui s’installe depuis 2014 et par un niveau d’inégalité très important. De plus, les exportations de la zone euro et des États-Unis vers Pékin ne représentent que 1,5 et 0,7% de leurs PIB respectifs, n’offrant que peu de chances à la Chine de jouer le rôle de moteur de la croissance du reste du monde.

L’autre scénario est celui d’un rééquilibrage de l’économie mondiale en faveur des « vieux » pays capitalistes sous l’effet d’une dégradation de la compétitivité des pays dits « émergents ». Pour certains analystes, ce rééquilibrage s’accompagnerait d’un drainage de liquidités vers les entreprises des marchés traditionnels, une reprise des investissements et de l’innovation. On peut cependant mettre en doute cette vision optimiste en montrant qu’en situation généralisée de crise des débouchés et donc de rentabilité du capital, l’excès de capital improductif ne génère que davantage de volatilité et de risques d’instabilités financières. Le cycle de crises — et de guerre — ouvert en 2008 est loin d’être refermé et n’offre pas d’autres horizons que la barbarie ou la révolution.

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Mots-clés Chine