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Daesh et la géopolitique du chaos au Proche Orient

L'article ci-dessous a été publié pour la première fois en novembre 2015 après les attentats du Bataclan. L'attentat de jeudi soir dernier nous pousse à republier cette analyse qui permet de mieux comprendre la stratégie de Daesch au Proche Orient.

Les terribles événements du 13 novembre à Paris imposent une réflexion sur les causes du vaste chaos que semble être devenu le Proche et Moyen-Orient et qui donnent lieu à des phénomènes aberrants tels que Daesh. Un élément clé semble être la dissolution d’un ordre régional, soutenu pendant des décennies par les Etats-Unis, sans qu’on ne puisse entrevoir, pour l’heure, par quelle nouvelle donne cet ordre ancien sera remplacé. Nous publions, ici, l’analyse de Claudia Cinatti, publiée dans la revue Ideas de Izquierda en juin 2015.

L’Egypte est sous la coupe de la dictature plébiscitaire du Maréchal al-Sissi qui, en un peu moins d’un an et demi, a condamné à mort un millier d’opposants. La Syrie, l’Irak et la Libye sont secoués par de sanglantes guerres civiles, et se trouvent au bord de la fragmentation. De nouvelles entités proto-étatiques ont fait leur apparition, à l’instar du califat de l’Etat Islamique. Bien que les frontières de Daech, selon l’acronyme arabe, soient mobiles, le califat englobe un territoire grand comme la Grande-Bretagne. Cette organisation, qui a surgi des entrailles d’Al Qaida, menace non seulement de remettre en cause les frontières nationales, mais également les tendances politiques qui travaillent le monde musulman, sans même parler de sa propension à encourager une certaine radicalisation au sein de la jeunesse des communautés musulmanes dans le monde occidental.

Ce qui est en question, en effet, c’est le tracé des Etats-nations tels qu’ils ont été définis par la France et la Grande-Bretagne au cours des accords Sykes-Picot de 1916. C’est sur cette base que Paris et Londres se sont réparties les dépouilles de l’Empire ottoman. La possibilité que ces Etats, qui jouent un rôle considérable dans le maintien des équilibres régionaux ou qui possèdent de grandes réserves en hydrocarbures, se transforment en des « Etats-faillis » (« failed states », pour reprendre le terme anglo-saxon) serait un véritable cauchemar pour les impérialistes. En atteste le rôle joué par la Libye vis-à-vis de la crise migratoire que connaît l’Union Européenne.

Pour la troisième fois en moins d’un quart de siècle, les Etats-Unis sont en guerre en Irak. L’opération militaire, qui va entrer dans son dixième mois et qui coûte au budget du pays 8,6 millions de dollars par jour, selon le pentagone, a pour objectif de « combattre et, à terme, de détruire l’Etat Islamique », selon Barack Obama. Les seules victoires qui peuvent être revendiquées par Washington sont les batailles de Kobanê, gagnées grâce à d’importants sacrifices de la résistance kurde, appuyée par l’aviation nord-américaine, et de Tikrit, ville récupérée grâce à la collaboration iranienne. Néanmoins, au cours du mois de mai, Daech s’est emparé de Ramadi, au cœur de l’Irak sunnite, ainsi que de la cité millénaire de Palmyre, en Syrie, ce qui montre sa capacité à opérer sur plusieurs fronts en parallèle .

L’administration démocrate souhaite limiter l’engagement américain à des bombardements aériens et laisser les forces armées locales combattre sur le terrain contre Daech. Néanmoins, on ne peut exclure une implication croissante qui oblige Washington à dépasser ses objectifs initiaux. Cela pourrait conduire à un « mission creeping », terme utilisé pour la première fois par les gradés étasuniens au cours de la guerre du Vietnam.

Le « Game of Thrones » entre puissances

Si une combinaison de facteurs explique ce désordre géopolitique, il faut souligner le poids spécifique de l’un d’entre eux, en particulier, à savoir le changement dans la politique étasunienne en direction de l’Iran. Cette transformation est sous-tendue par des raisons pragmatiques, pour l’impérialisme, ainsi que par les ouvertures pratiquées par le régime de Téhéran depuis l’arrivée au pouvoir de Hassan Rouhani, lié à l’aile la plus réformatrice de la théocratie iranienne.

Basé sur un système d’alliances tissées avec le régime de Bashar al-Assad en Syrie, le Hezbollah libanais, le Hamas à Gaza et l’Irak, le régime iranien est devenu une pièce indispensable à la sécurité même des Etats-Unis. Washington a besoin de Téhéran, non seulement en Irak mais également pour trouver une issue stable à l’occupation de l’Afghanistan.

Obama a été l’artisan principal de la signature des accords pour surveiller le programme nucléaire iranien, accords appuyés par les grandes puissances occidentales ainsi que la Russie et la Chine. Le texte représente un changement radical aux conséquences régionales importantes. Le rétablissement, tendanciel, des relations diplomatiques entre Washington et Téhéran, suspendues depuis la révolution de 1979, taraude, dans les faits, les alliances régionales traditionnelles des Etats-Unis. Israël tout autant que l’Arabie Saoudite ont fortement critiqué les accords et sont en train d’opérer, à leur tour, un important virage dans leur politique étrangère respective pour répondre à cette nouvelle donne. Certains analystes, aujourd’hui, n’hésitent pas à parler d’une « Guerre froide » prolongée entre Ryad et Téhéran, les deux rivaux traditionnels qui se partagent le leadership de l’Islam sunnite et chiite, symbolisée par le conflit en cours au Yémen.

La situation que connaissent l’Irak, la Syrie ou encore la Libye ne s’explique pas uniquement par les contradictions structurelles qui ont présidé à la constitution de ces Etats. Elle est également due au fait que ces pays sont devenus des champs de bataille par procuration où les puissances régionales règlent par factions interposées leurs différends. C’est ainsi que l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Qatar ont soutenu, avec l’aval plus ou moins explicite de Washington, foultitude de groupes « rebelles » et des milices armées en Libye ou en Syrie, qui leur ont servi à combattre ou à affaiblir leurs ennemis. Parallèlement, cependant, cela a eu comme résultat une situation de plus en plus instable d’alliances mouvantes et, parfois, contradictoires.

On songera par exemple au double discours (et à la dualité) de ces Etats, comme l’Arabie Saoudite et la Turquie, à l’égard de Daech. Il s’agit, pour Ryad et Ankara, d’un ennemi stratégique qui, d’un point de vue tactique, peut être instrumentalisé pour affaiblir leurs ennemis traditionnels, à commencer par la Syrie ou l’Iran.

Parallèlement, les Etats-Unis trouve dans l’Iran un allié fondamental de par le contrôle exercé par le régime des Mollahs sur les milices chiites en Irak, dont le rôle est central pour freiner l’avancée des troupes du califat. Néanmoins, Washington est opposé à Téhéran au Yémen, puisque l’administration Obama appuie la coalition sunnite conduite par l’Arabie saoudite contre les milices houties, alliées de l’Iran. On pourrait, ainsi, multiplier les exemples.

Les conséquences de la politique étasunienne

Dire que Washington et ses alliés seraient à l’origine de l’Etat Islamique reviendrait à avoir une lecture simpliste et complotiste d’un phénomène complexe. Il n’en reste pas moins que les Etats-Unis et ses partenaires ont largement contribué à l’émergence de Daech. Avant l’intervention anglo-américaine de 2003, tout d’abord, ni Al Qaeda en Irak ni Daech n’existaient. Par ailleurs, comme l’ont rapporté dernièrement plusieurs médias anglo-saxons, dont The Guardian, l’Agence d’Intelligence de Défense (DIA) américaine signalait dès 2012 la possible émergence d’une « principauté salafiste » en territoire syrien, considérée comme une opportunité, par l’administration étasunienne de façon à isoler stratégiquement le régime de Assad ainsi que l’Iran, bien qu’au risque de déstabiliser, par la même occasion, l’Irak.

C’est en ce sens que l’on peut dire, sans se tromper, que la situation actuelle au Proche et au Moyen-Orient est le sous-produit de l’échec de la « guerre contre le terrorisme » lancée par George Bush en réponse aux attentats du 11 septembre 2001 et qu’Obama a poursuivie au cours de ses deux mandats. L’histoire est largement connue. L’administration républicaine, sous l’influence des néo-conservateurs, prétendait renverser le cours du déclin de l’hégémonie des Etats-Unis à travers une stratégie militariste de « guerre préventive ». C’est ainsi que l’Afghanistan a d’abord été envahi, afin d’y traquer Osama Ben Laden, le chef d’Al Qaeda. Dans un second temps, après avoir inventé un cassus belli, à savoir les armes de destruction massive qu’était censé détenir Saddam Hussein, l’Irak a été attaqué à son tour et le dictateur renversé. Après la chute de Hussein, en mars 2003, l’administration occupante a dicté la loi de « dé-baasification ». D’un seul coup, 400.000 militaires et fonctionnaires de l’armée de Saddam Hussein et de l’ancien régime irakien se sont retrouvés au chômage, sans pension ni retraite, exclus de tout emploi dans l’administration. Par la suite, nombre de ces anciens militaires et fonctionnaires ont participé à la formation de milices spécifiques et se sont retrouvés au sein d’Al Qaeda en Irak ou, plus récemment, de Daech.

Par ailleurs, l’intervention étasunienne a produit un changement fondamental dans les équilibres de pouvoir. Le contrôle de l’appareil d’Etat est passé de la minorité sunnite, qui depuis l’Empire ottoman était au cœur de la machine bureaucratique et militaire, à la majorité chiite, opprimée sous le régime de Hussein. Le principal effet collatéral non désiré de l’invasion de l’Irak a été la projection de l’Iran en tant que puissance régionale, même si Bush avait désigné le régime de Téhéran comme faisant partie intégrante de « l’axe du mal ».

Les Etats-Unis ont, par la suite, exploité les dissensions religieuses afin de liquider toute perspective d’unification de la résistance anti-américaine sunnite et chiite. C’est sur cette base qu’ont grossi les groupes armés sunnites les plus radicaux, avec à leur tête Al Qaeda en Irak, organisation fondée par le jordanien Abou Moussab al Zarqaoui en 2004. Al Qaeda en Irak s’est rapidement engouffré dans la brèche de la guerre civile sur des bases confessionnelles.

En 2007, Bush, encore a la Maison Blanche, a reconfiguré sa politique avec, d’un côté, l’intention d’affaiblir le front sunnite en regagnant les chefs tribaux contre les groupes armés radicalisés (politique de « l’awakening ») et, de l’autre, en augmentant la quantité de troupes d’occupation (« surge »), de façon à combattre Al Qaeda, en perte de vitesse en raison, également, de ses méthodes extrêmement brutales. La combinaison de ces deux éléments ont permis, de façon conjoncturelle, de faire baisser le niveau de violence dans le pays.

En 2011, les Etats-Unis ont essayé de se retirer du pays en faisant place à un régime inspiré du modèle confessionnel à la libanaise, basé sur la redistribution du pouvoir entre les trois principales communautés, chiite, sunnite et kurde, avec une prééminence de la première. Cette orientation a néanmoins été un échec. Le Premier ministre de l’époque, Nouri al Maliki, n’a pas respecté l’engagement consistant à intégrer les sunnites au nouveau schéma de pouvoir, ce qui a alimenté la guerre civile entre les chiites et les sunnites, d’un côté, mais également entre les chiites et les Kurdes autour du contrôle de la rente pétrolière, de l’autre. Voici le terreau sur lequel a continué à se développer Al Qaeda en Irak puis, par la suite, après la distanciation d’avec le noyau central de l’organisation, les ressorts qui expliquent l’émergence de ce qui constitue aujourd’hui Daech et qui porte aux limites extrêmes de la barbarie la guerre civile au sein même de l’Islam.

Daech, aujourd’hui, est un groupe minoritaire. Bien que la grande majorité des musulmans de par le monde rejette ses méthodes brutales et son rigorisme forcené, l’Etat Islamique a su se constituer une base d’appui au sein des sunnites, en Irak, qui voient en Daech la possibilité de récupérer un peu de leur pouvoir perdu depuis le renversement de Saddam Hussein.


Daech et la contre-révolution

L’autre élément qui entre en ligne de compte dans la configuration actuelle des conflits au Proche et Moyen-Orient est lié au recul des « Printemps arabes ». Ce reflux a ouvert une période de « restauration » caractérisée par un retour brutal de la répression au service du maintien et de la continuité des politiques néolibérales. Par-delà l’analyse des tendances historiques ayant conduit à l’émergence de l’Islam radical, il faut chercher les causes « immédiates » du succès de Daech à l’intersection entre la politique impérialiste et l’échec des courants islamistes modérés type Frères Musulmans en tant qu’instruments, en Egypte, en Tunisie voire même en Syrie, de contention et de déviation des Printemps arabes.

Le cours réactionnaire qu’a adopté la guerre civile en Syrie a facilité l’extension de Daech et l’établissement d’un Califat qui a gommé les frontières existantes entre l’Irak et son voisin. En janvier 2014, l’Etat Islamique prenait ainsi le contrôle de Raqqa, dans le Nord-est de la Syrie, et occupait, six mois plus tard, Mossoul et Tikrit, face à la défection de l’armée irakienne. Une partie importante des combattants de l’EI est constituée d’anciens détenus libérés des prisons syriennes et irakiennes, y compris de celle d’Abou Ghraib. Daech a par ailleurs avancé en Syrie en reprenant des villes qui étaient tombées aux mains de factions « rebelles » ennemies avant de tenter de se lancer à l’assaut du principal bastion territorial contrôlé par le régime de Assad constitué autour de l’axe Damas-Alep.

L’Etat Islamique fait de la violence et de l’humiliation une arme de recrutement pour des jeunes arabes qui ressentent cette même humiliation, qu’ils habitent dans des pays musulmans ou dans les pays de l’Occident impérialiste. Bien qu’on ne dispose pas de chiffres exacts, on estime que plus de 20.000 étrangers combattent dans les rangs de Daech, dont plus de 3.500 venant de pays occidentaux. L’appareil de propagande de l’Etat Islamique, extrêmement soigné, qui utilise les médias les plus modernes ainsi que les réseaux sociaux, présente Daech comme une force organisée qui contrôle, administre un territoire et paie un salaire à ses combattants, un salaire qui, par ailleurs, dépasse, de loin, ce que peut toucher n’importe quel travailleur dans des zones économiquement sinistrées comme la Syrie ou l’Irak. L’organisation se charge, y compris, de constituer une famille pour ses miliciens.

Pour de nombreux analystes, ce caractère de « proto-Etat » ou « d’Etat en formation » est une force, à court terme, pour Daech. A plus long terme, cependant, cela pourrait devenir l’un de ses points faibles. L’Etat islamique pourrait en effet se retrouver pris en étau entre l’impérialisme, d’un côté, et, de l’autre, l’ensemble des pressions corrélées à la gestion d’un Etat, à la nécessité de contrôler plusieurs millions de personnes soumises à d’énormes problèmes économiques ainsi qu’à la pression politique et sociale que fait peser sur elles Daech, au nom du rigorisme religieux. C’est sans doute pour toutes ces raisons que, dans les territoires conquis, l’Etat Islamique combine les exécutions de masse en public ou médiatisées, en tant qu’instrument de contrôle social, et des politique de gestion et de clientélisme, à l’instar du rétablissement des services de premières nécessité, du fonctionnement administratif, etc., de façon à faire baisser l’hostilité des populations.

Le Hamas palestinien ou le Hezbollah libanais poursuivent également l’objectif réactionnaire d’imposer un Etat confessionnel, mais ils expriment tout de même, de façon déformée, des mouvements de libération nationale. Al Qaeda, Daech, ou d’autres mouvements de ce type, ont, en revanche, un caractère absolument contre-révolutionnaire. C’est ce que laissent entrevoir tant leurs objectifs politiques que les méthodes terroristes employées, censées produire le plus de victimes possibles au sein des populations civiles, notamment au sein des communautés non-sunnites. D’un point de vue social, ces organisations ont, en dernière instance, un caractère bourgeois sui generis. Leurs chefs sont des « seigneurs de guerre » et ces organisations se basent sur des rapports d’exploitation et d’oppression comme le laissent voir les méthodes de financement de l’Etat Islamique qui s’approprie une partie de la rente pétrolière et lève l’impôt, en échange de protection, parmi les commerçants et les capitalistes des territoires contrôlés.

Face à une telle barbarie, certains voudraient conforter l’idée selon laquelle les Etats-Unis et leurs alliés seraient les plus à même pour en finir avec le monstre qu’ils ont eux-mêmes créé. L’expérience historique indique, d’une part, que ce genre de théories n’ont absolument aucun fondement. De l’autre, elles constituent un obstacle à la constitution d’une force socialement et politiquement révolutionnaire capable réellement d’en finir avec Daech. Ne pas mettre en échec l’impérialisme a été l’une des raisons qui ont mené à la défaite de la première phase des Printemps arabes. Le combat contre la réaction, depuis une perspective anti-impérialiste et en faveur de la lutte pour le pouvoir ouvrier, voilà l’une des conclusions élémentaires pour celles et ceux qui voudront tirer profit des nouvelles situations que l’Histoire générera.




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