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Monde

Affaire Khashoggi

Dans l’embarras, Macron se rétracte et évoque des « sanctions » envers l’Arabie Saoudite

Interrogé la veille au salon Euronaval de la défense au sujet des ventes d'armes de la France envers l'Arabie Saoudite, Macron évitait la question : « Je suis sur un autre sujet. Ça n’a rien à voir avec le sujet que je suis en train de traiter. Rien. Rien. Donc je n’y répondrai pas ». Mais aujourd'hui, sous pression de l'opinion publique et de l'Allemagne, qui a décidé d'interrompre ses ventes d'armes à destination de l'Arabie Saoudite, Macron a fait marche arrière, se déclarant prêt à prendre des « sanctions internationales » envers « les coupables » du meurtre du journaliste turque Jamal Khashoggi.

L’industrie de l’armement en France

Qu’est-ce qui a donc pu mener Macron à si subitement changer d’avis ? La déclaration d’Angela Merkel, qui a annoncé une suspension des ventes d’armes à destination de l’Arabie Saoudite, a visiblement mis Macron dans l’embarras. A ce titre, Macron, mis en difficulté, est contraint de se positionner face à la déclaration de Merkel.

Car l’exposition médiatique importante suite au meurtre du journaliste turque Khashoggi par un commando saoudien a mis en lumière la nature profondément réactionnaire et barbare du régime. Une lumière dont la France, alliée importante de l’Arabie Saoudite, se serait bien passée. Face au risque de voir son engagement dans la guerre au Yémen aux cotés du régime saoudien, ou ses ventes d’armes astronomiques mises en cause, Macron joue la carte de l’indignation face au meurtre de Khashoggi pour faire diversion.

Du côté de l’Allemagne, la déclaration de suspension des ventes d’armes relève plus de la manœuvre géopolitique que de l’humanisme. Comparée à la France, l’Allemagne est un petit joueur en termes de ventes d’armes et d’engagement militaire – sans même parler des États-Unis. Il s’agit donc pour Merkel de jouer sur les contradictions dans les alliances entre l’Arabie Saoudite et ses principaux alliés pour leur porter un coup au moment où la France se pose en leader européen et les États-Unis adoptent une posture agressive envers l’Allemagne. Rappeler que les deux pays sont alliés économiquement et militairement avec un régime barbare, et jouer sur la réaction de l’opinion publique est un bon moyen de les atteindre.

Mais cette situation est l’expression des contradictions structurelles du "couple franco-allemand. Comme le rappelle l’économiste Claude Serfati dans un entretien : « Plus l’écart économique se creuse avec l’Allemagne et plus la France […] utilise le bras militaire comme un outil vis-à-vis de l’Allemagne. Non pas pour la convaincre d’aller faire la guerre, parce qu’on a compris depuis cinq ou six ans que l’Allemagne ne céderait pas : Merkel a refusé d’aller en Libye et ça a été la dernière tentative d’associer militairement l’Allemagne, y compris en Afrique. […] En revanche, l’interventionnisme militaire permet à la France d’afficher sa puissance. » [1]

En ce sens, les mots du gouvernement pèsent peu par rapport aux milliards de contrats avec l’Arabie Saoudite, l’industrie de l’armement étant une composante majeure du capitalisme français. Serfati ajoute : « Depuis 1958, l’industrie d’armement a été construite pour exporter 30% de sa production. C’est une décision politique qui avait des contraintes économiques : le nucléaire coûtait cher… Ce que je dis se fonde sur des déclarations officielles du ministère de la défense. On est toujours à 30% de la production d’armes qui est exportée. Vendre des armes est donc une nécessité impérieuse. Il y a toujours eu cette quête de ventes d’armes sans aucune considération pour les droits de l’homme. L’histoire depuis cinquante ans est jalonnée de mépris pour les droits de l’homme. La France a donc toujours vendu des armes puis ensuite composé la diplomatie en fonction de ces ventes. » [2]

Aussi, la réalité des sanctions sera quasi nulle compte tenu des liens économiques et stratégiques entre la France et l’Arabie Saoudite. Prompt à s’indigner du meurtre du journaliste turc, on entend moins Macron lorsqu’il s’agit dénoncer la guerre barbare menée par l’Arabie Saoudite au Yémen, une guerre appuyée par les forces françaises, et qui a fait plus de 2000 morts depuis 2014 mais une guerre qui rapporte gros.

L’Arabie Saoudite : un bon client pour la France

L’Arabie Saoudite constitue le premier marché pour la vente d’armes françaises. En plus de cela, les deux pays sont liés par des accords stratégiques, la France étant directement impliquée dans la guerre catastrophique de l’Arabie Saoudite au Yémen. Cette guerre, qualifiée de « pire crise humanitaire dans le monde actuellement », par Antonio Guterres, secrétaire-général de l’ONU, représente un business colossal pour l’industrie de l’armement français. Selon le journal en ligne Orient XXI : « En 2016, environ 50 % des prises de commande enregistrées par la France concernaient les pays du Proche-Orient. La monarchie saoudienne est son premier client : elle lui a acheté près de 9 milliards d’armes entre 2010 et 2016, ce qui représente environ 15 à 20 % des exportations d’armes françaises chaque année. » [3]

De même, Amnesty International fait part de sommes astronomiques en jeu pour l’industrie de l’armement français :« La France a octroyé pour un peu plus de 16 milliards d’euros de licences pour la seule Arabie saoudite en 2015. La France a livré à ce pays pour 900 millions d’euros d’équipements militaires la même année dont 115 véhicules blindés ainsi que plus de 700 fusils de précision. À aucun moment, le gouvernement n’a indiqué ces deux dernières années qu’il avait refusé, révoqué ou suspendu des autorisations d’exportation. Selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France aurait fourni des véhicules blindés à l’Arabie saoudite en 2016. En 2016, des navires intercepteurs auraient été livrés aux gardes côtés saoudiens, dans un contexte de blocus maritime partiel du Yémen. » [4]

En plus de cet appui par la vente directe d’armes, la France est aussi logistiquement présente sur le terrain puisqu’elle assure la maintenance des Rafales, chars Leclerc et Mirage. Comme le précise là encore Orient XXI :« La France a également équipé les autres belligérants, l’Égypte, le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït. Parmi le matériel utilisé au Yémen, des chars Leclerc émiratis – des hauts gradés français se sont vantés sur LCI de la performance inédite du matériel français dans ce conflit — et des Mirage 2000 émiratis et qataris, dont la France continue d’assurer la maintenance, la mise à niveau et l’approvisionnement en obus. Ces avions de chasse sont destinés aux bombardements, les forces émiraties se déclarant insatisfaites de leurs capacités d’emport en munitions, note Air Cosmos. » [5]

En réalité, comme on dit, en affaires le client est roi. Et dans le cas de l’Arabie Saoudite, le prince héritier, bien que fragilisé par cette affaire qui entache son image, sera traité par la France avec tous les égards dûs à son rang tant qu’il continuera à produire du pétrole et acheter des armes. L’indignation coûte peu, pas les armes.




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