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Dans le Rif et face à la répression, le mouvement ne faiblit pas

Le 26 juin dernier, grand jour de fête pour les musulmans a tourné au cauchemar dans les rues d’Al Hoceima. Depuis, le mouvement ne faiblit pas et les rifains sont de plus en plus déterminés. Le roi a été contraint de condamner la politique de ses ministres , même si en réalité il mise sur une répression féroce pour affaiblir le mouvement.

Crédit photo : FADEL SENNA/AFP

L’Aïd el Fitr de la répression

A Al Hoceima,le 26 juin, les forces de répression ont quadrillée la ville. Les accès routiers étaient bouclés pour empêcher les habitants des communes voisines de converger avec les manifestants. Car malgré l’important dispositif dissuasif, une manifestation s’est tenue. Celle-ci a été violemment réprimée, faisant de nombreux blessés. Les forces de l’ordre, largement déployées, ont « usé de la force » pour le disperser selon des militants locaux. Le Rif a été mis en état de siège.

La police a « complètement verrouillé Al-Hoceima » et « multiplié des contrôles » sur les routes qui conduisent à cette ville, d’où est parti un mouvement de contestation pacifique depuis que le jeune poissonnier, Mouhcine Fikri, a été broyé par une benne à ordures, sous le regard de policiers qui lui ont saisi sa marchandise qu’il a vainement tenté de sauver. Des unités de la gendarmerie royale de guerre stationnées au Sahara occidental ont été appelées en renfort pour isoler le chef-lieu de cette région du royaume des localités avoisinantes. « Des manifestants venant de localités voisines, notamment d’Imzouren et de Tammassin, ont été empêchés d’y accéder », a confié un journaliste local. Des check-points ont été installé sur tous les axes routiers qui mènent à la ville. Ces barrages ont filtré toute personne désirant se déplacer d’une bourgade à une autre, empêchant ainsi le passage de familles entières qui voulaient rejoindre leurs proche pour célébrer l’Aïd el Fitr. A Ajdir, des « heurts ont éclaté entre les forces de l’ordre et des manifestants qui voulaient se rendre à Al-Hoceïm » faisant des « blessés ». Il y a eu « dizaine d’arrestations » dans les rangs des manifestants .

De plus en plus de répression

Depuis fin mai, la tension a augmenté à Al Hoceïma comme dans les localités voisines. Selon des ONG marocaines, 135 personnes, accusées notamment « d’atteinte à la sécurité de l’État », ont été arrêtées. Parmi les accusés figurent les principaux meneurs de Hirak et des journalistes locaux qui soutiennent le mouvement du Rif. La principale fédération professionnelle de journalistes en Espagne a dénoncé jeudi des « atteintes constantes » à la liberté de la presse dans le nord du Maroc et l’incarcération de journalistes du Rif ayant couvert la contestation.

Le ministre de l’Intérieur marocain, Abdelouafi Laftit, affirme quant à lui que « la presse a pu couvrir librement les événements du Rif », et explique que les arrestations sont une nécessité afin de « faire respecter la loi ». Or, après ces derniers jours d’affrontements et d’arrestations musclées à Al Hoceima, relayées par les réseaux sociaux, les analystes sont unanimes et s’inquiètent de la situation dans le Rif marocain.

La Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ONG internationale regroupant 184 organisations de défense des droits humains, épingle le Maroc sur la répression contre le mouvement social du Rif. Elle explique que « depuis la nuit du 26 mai dernier, au moins 93 personnes ont été détenues pour avoir participé à ce large mouvement de protestation. 44 personnes, au moins, parmi celles arrêtées dans la région du Rif, ont été transférées devant la Cour d’appel de Casablanca et sont officiellement en état d’arrestation ». L’ONG explique que « face aux revendications sociales et économiques légitimes des citoyens et citoyennes de la région historiquement marginalisée, les autorités marocaines ont annoncé une série de projets de développement et d’insertion sociale. Cela ne les a pas empêchées de faire un recours à la force disproportionné et à des détentions arbitraires pour punir le mouvement revendicatif ». Elle craint également « que les autorités marocaines continuent d’utiliser une force excessive à l’encontre des manifestants et de détenir arbitrairement ceux qui y participent comme elles l’ont fait pour réprimer le mouvement du 20 février né en 2011 ».

Ce mouvement est le plus important depuis celui du 20 février 2011 qui n’avait pas réussi à renverser la monarchie mais qui avait poussé le roi Mohamed VI à adopter une nouvelle Constitution garantissant le respect des droits de l’homme. Un acquis qui ne pouvait constituer une victoire, et la situation pour le peuple marocain depuis les défaites des révolutions arabes n’a pas évoluée. Le sort des leaders du mouvement montre bien que le gouvernement marocain fait tout pour empêcher que la contestation redevienne révolutionnaire.

Human Rights Watch et Amnesty International, ont affirmé que le leader de la contestation populaire dans le nord du Maroc, Nasser Zefzafi, a été « battu et insulté » par les policiers marocains lors de son arrestation et de celles d’autres militants le 29 mai dernier. Dans le compte rendu de leurs avocats, il est marqué que « la police a insulté les trois militants en termes vulgaires, les a sommés de scander « vive le roi » en les traitant de séparatistes ». Cela montre la fracture qui s’opère dans la société marocaine. Une frange de l’opinion, les plus progressistes, défenseurs des droits de l’Homme et même certains leaders politiques proches du mouvement islamiste, dénonce la dérive répressive des pouvoirs publics, par les arrestations et les dispersions brutales des cortèges alors que d’autres au contraire décrient des manifestants séparatistes, violents et fauteurs de troubles, traîtres à leur pays.

Les Rifains, dont beaucoup vivent à l’étranger, ont manifesté en Espagne et aux Pays-Bas. Le peuple marocain qui garde en tête l’expérience de 2011 et l’espoir de se débarrasser de ce système injuste et corrompu a défilé dans les rues le 11 juin dernier. Ils étaient 50 000 dans les rues de la capitale, Rabat. En plus de réclamer la libération des « prisonniers politiques » du Rif, des manifestants ont critiqué directement la monarchie. Et c’est bien ça qui a poussé le souvenir à sortir du silence.

Mohammed VI joue un double jeux

Le 25 juin, lors du premier conseil des ministres du gouvernement El Othmani, en fonction depuis le 5 avril, Mohammed VI a fait part de « sa déception, son mécontentement et sa préoccupation » pour le retard dans la réalisation du grand programme de développement « Al Hoceima, phare de la Méditerranée » qu’il avait lui-même lancé en octobre 2015. C’est la première fois depuis la reprise du mouvement Hirak dans la région, que le roi du Maroc s’exprime sur cette crise. Il a critiqué ses ministres pour la « non-exécution », « dans les délais impartis », des projets inscrits dans le programme « Manarat Al Moutawassit » (2015-2019) consacré à Al Hoceïma. Il a annoncé mettre en place deux enquêtes afin de déterminer qui était responsable dans cet échec. Il a privé de vacances ses ministres jusqu’à ce que la situation soit réglée.

Pourtant ces déclarations montrent bien plus un monarque soucieux de son image et de conserver son trône que du sort du Rif. Voyant la contestation aller plus loin qu’une simple protestation contre la pauvreté de la région, le roi revoit le spectre de 2011 où sans l’appui du gouvernement français sa couronne aurait sans doute roulée par terre. Il s’est tu sur la répression. D’un côté, le roi et le gouvernement ont décidé de faire un tournant sécuritaire et de l’autre le roi tente d’assurer ses arrières en trouvant des boucs émissaires dans son propre camp. Mais les rifains ne sont pas dupe comme le montre les déclarations de Mohamad Zayan, l’un des avocats de Hirak et ancien ministre des Droits de l’homme. « Il y a une contradiction structurelle : d’un côté il reconnaît que les revendications d’ordre social de la dynamique de contestation sont réelles puisqu’il demande qu’on inventorie tous les projets qu’il a inauguré et connaître les raisons pour lesquelles ils n’ont pas été exécuté, par contre il ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement en libérant les prisonniers » ainsi le monarque montre son double jeux .Les manifestants ont l’air décidé à aller jusqu’au bout. Dans les rues, ils scandaient « le peuple du Rif a décidé la chute de la militarisation ! » . Cette colère dévastatrice et légitime peut faire vaciller à nouveau ce trône.




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