Politique

Démocratie de façade

De Sarkozy à Cahuzac, la part sombre du système électoral français

Publié le 7 septembre 2016

Sur la question du financement illégal des campagnes, force est de constater que les candidats fraudeurs sont légion. À quelques mois seulement des futures présidentielles de 2017, de nombreuses révélations éclatent encore au grand jour et les procédures judiciaires se multiplient. Sous le feu des projecteurs, nous retrouvons une nouvelle fois Nicolas Sarkozy et Jérôme Cahuzac, tenus de s’expliquer – chacun de leur côté – sur certaines zones d’ombre à propos de la gestion d’importantes sommes d’argent qu’ils auraient pu dissimuler au cours des dernières années. Le premier, concernant le financement outrancier de sa propre campagne électorale en 2012 ; le second, sur la véritable nature de son compte en banque caché en Suisse, alors qu’il était ministre du budget au début du quinquennat de François Hollande. Mais au-delà de l’aspect strictement financier de ces différents procès, se pose avant tout la question de leur réel impact sur le système démocratique français. Un système à l’image toujours plus écornée par l’accumulation de scandales politico-financiers de ce genre, que la corruption, le blanchiment d’argent et la fraude fiscale permettent de mettre en lumière.

Paul Carson-Saher

Il y a de quoi en avoir le tournis. Affaire après affaire, la classe politique française arrive encore à nous étonner en repoussant toujours un peu plus loin les limites de l’indécence. Pris en flagrant délit de fraudes fiscales pour la plupart, fortement soupçonnés pour d’autres, ces acteurs de la vie politiques continuent pourtant d’exercer les plus hautes fonctions de l’Etat avec cynisme et un certain aplomb. Certains osent même se représenter (quand cela leur est possible), malgré leur passif judiciaire lourd et les différentes procédures en cours d’instruction. Et dans l’ensemble, aucun des partis institutionnels ne semble véritablement faire exception. Petit tour d’horizon sur la part sombre du système électoral français.

Côté pile, Nicolas Sarkozy et les 40 fraudeurs

En ce début de campagne pour la primaire à droite, voici qu’une nouvelle épine s’ajoute dans le pied – déjà très gonflé – de Nicolas Sarkozy, où celui-ci doit rendre une nouvelle fois des comptes auprès des procureurs. Un coup dur pour le candidat républicain qui, avant même d’avoir commencé son premier sprint, se fait d’ores et déjà rattraper par la justice.

Factuellement, à la demande du Parquet de Paris, l’ancien chef d’état risque en effet un renvoi devant le tribunal correctionnel pour « financement présumé illégal de campagne électorale » dans le cadre de l’affaire Bygmalion et de ses fausses factures. Il est soupçonné d’avoir, en 2012 : « recueilli et accepté des fonds en vue de financer sa campagne électorale en violation du code électoral », « dépassé le plafond des dépenses électorales », « omis de respecter les formalités d’établissement du compte de campagne » et « fait état, dans le compte de campagne ou dans ses annexes, d’éléments comptables sciemment minorés. »

Des accusations vertement contestées par Sarkozy, qui a toujours choisi de nier en bloc la moindre implication depuis l’apparition de l’affaire. Mais tandis que son avocat, Thierry Herzog, dénonce un énième acharnement politico-judiciaire à l’encontre de son client, certains de ses adversaires – y compris au sein de sa propre famille politique – y voient l’occasion rêvée de tirer leur épingle du jeu. On se souvient notamment de cette phrase assassine de François Fillon qui, quelques jours auparavant, à Sablé-sur-Sarthe, faisait explicitement référence à Nicolas Sarkozy : « Qui aurait imaginé un seul instant le général de Gaulle mis en examen ? », question de rhétorique choc, avant de le désigner dans un second temps comme une sorte de Thomas Thévenoud de droite. Autant dire qu’avec cette récente conjoncture, Fillon ne peut que jubiler.

D’autres cependant adoptent une stratégie contraire, en réaffirmant leur loyauté totale vis-à-vis du patron des Républicains. Histoire de rafraîchir un peu les mémoires à propos de l’ancienne affaire Jouyet-Fillon, certains sarkozystes vont même jusqu’à ironiser, laissant sous-entendre que l’ex-premier ministre se serait peut-être laissé tenter par un nouvel entretien privé avec Jean-Pierre Jouyet pour « accélérer les choses » contre Sarkozy, ou du moins avoir plus de précisions sur les manœuvres politiques en cours. Subtil.

Mais au-delà des piques qui fusent dans tous les sens, il n’est pas étonnant de voir aussi défiler tout un cortège de personnalités de droite, la plupart marquées par diverses affaires, gravitant non loin de l’ancien chef d’état pour lui témoigner leurs soutiens. On pense notamment à Patrick Balkany, un habitué de la fraude fiscale, ou encore Claude Guéant, autrefois mis en examen pour « faux et usage de faux » et « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée » dans l’affaire du financement de campagne de Sarkozy par le dictateur libyen Mouammar Kadhafi.
Eric Woerth quant à lui, récemment mandaté par Nicolas Sarkozy pour savonner la planche de François Fillon, sort de sa réserve pour s’inventer une aura de sainteté, malgré l’affaire Woerth-Bettencourt qui traîne derrière lui. Mais sur la question de la fiscalité, quoi de mieux qu’un ancien trésorier de l’UMP et ministre du budget pour couvrir Nicolas Sarkozy ? Reste à savoir si ce lieutenant ne trahira pas à son tour le patron au dernier moment, comme ont pu le faire Jérôme Lavrilleux ou Jean-François Copé par le passé.

Cependant, en admettant que ce procès ait bien lieu, il semble néanmoins peu probable qu’il se tienne avant les élections présidentielles d’avril 2017. Un calendrier des plus confortables en somme pour Nicolas Sarkozy s’il passe le stade des primaires. Et pendant ce temps, les électeurs (re)découvrent au fil des affaires le réel visage de ce système électoral pourri jusqu’à la moelle, qui n’a rien de véritablement représentatif. Et c’est par l’accumulation de ce genre de scandales, qui n’ont presque jamais de réelles conséquences sur les fraudeurs de la classe dominante, que l’impunité se poursuit... « démocratiquement ».

Côté face, le « trio » Cahuzac-Rocard-Le Pen

L’autre pan du diptyque de l’actualité fiscale, c’est le procès de Cahuzac. À l’origine révélée par Médiapart en décembre 2012, la découverte d’un circuit d’évasion fiscale, élaboré par l’ancien ministre du budget de François Hollande, avait provoqué à l’époque un véritable tollé médiatique : la « République exemplaire » voulue par le PS était alors profondément écornée, avec une « légitimité » gouvernementale dégradée. L’ironie de l’histoire veut que Cahuzac, alors chargé de lutter précisément contre la fraude fiscale, avait, « les yeux dans les yeux », menti à plusieurs reprises sur sa déclaration de patrimoine, cachant pas moins de 687 000 € d’avoirs dans un compte en Suisse.

Dernièrement, le procès s’est ouvert sur une déclaration fracassante, dans laquelle Jérôme Cahuzac avait affirmé sans sourciller que l’ouverture de ce fameux compte était en réalité motivé par... la volonté d’aider Michel Rocard pour les élections de 1995. Sur ce point, Le Monde se gausse : « On se serait donc trompé. […] Jérôme Cahuzac serait en réalité un rocardien passionné qui, pour soutenir l’ambition présidentielle de son héros, aurait accepté de se dévouer jusqu’au martyr ? » Plus mécène que lui, tu meurs. Une déclaration naturellement impossible à vérifier, surtout depuis la mort récente de Michel Rocard. Bien pratique.

Cependant, dans les modalités d’ouverture de ce compte, nous apprenons également que l’admirateur secret avait en parallèle sollicité l’aide de son ami Philippe Péninque, ancien avocat spécialisé dans les montages fiscaux et actuel proche de Marine Le Pen. Un détail croustillant qui ne manquera pas d’entacher un peu plus le parti « anti-système », qui aime se rappeler la formule « tête haute, mains propres » en guise de blason. Mais il n’est pas étonnant de voir surgir ce genre de relation au Front National. Le parti en lui-même s’était déjà auparavant distingué par plusieurs autres scandales, notamment avec l’affaire d’abus de biens sociaux dans le cadre du financement du FN lors des législatives de 2002, ou encore avec l’affaire du Panama papers, qui n’avait pas manqué d’éclabousser également ce parti, désormais bien ancré dans les rangs prestigieux de la fraude fiscale, aux côtés de tous ceux qui se préparent déjà, à leur manière, pour les prochaines élections.

Tous pourris, vous avez dit ?