Société

Tribune libre

De l’Islam au terrorisme : dérapage non contrôlé au bac pro

Publié le 19 juin 2016

Infantilisante et pour certains élèves humiliante : l’épreuve d’EMC n’échappe pas à la règle qui fait de cet enseignement aux prétentions morales et civiques une caricature de l’apprentissage de la citoyenneté.

B. GIRARD

A l’école comme dans la vie, objet de toutes les attentions, de toutes les surveillances, la laïcité est le sujet de la présente session, mais quelle laïcité ? Non pas la laïcité originelle définie par la loi de Séparation – qui garantit la liberté de conscience et laisse l’Etat à l’écart de la chose religieuse – mais celle galvaudée, malmenée, défigurée par des années d’interprétation identitaire qui l’a transformée en un objet de suspicion, de stigmatisation de toute une population qui décidément fait tache dans un paysage que d’aucuns s’obstinent à vouloir rattacher de force à de supposées « racines chrétiennes ». L’objet central de l’épreuve est constitué par un dessin – qui se veut humoristique mais qui tient davantage d’un travail de commande – censé montrer toutes les vertus de la laïcité : un enfant rentrant à l’école par un portail de détection de métaux ( !) après s’être séparé de sa croix, laissée à la consigne au côté d’autres symboles, ceux-là juifs et musulmans… Le tout dans un environnement suggéré – gyrophare, barrière métallique – qui sent son Vigipirate… et donne à l’ensemble toute sa signification.

Car un portail de détection pour quoi faire ? Pour détecter les compas et les taille-crayons dans les trousses des élèves ou plutôt pour éveiller l’attention sur un potentiel et mortel danger ? Et si, dans un esprit œcuménique ou plutôt très jésuite, le dessinateur a consenti à évoquer ici trois religions, censément traitées à égalité, est-ce travestir le sens réel de la scène que d’y voir la mise en accusation de l’une des trois ? Car quand même, depuis « l’affaire du foulard » et l’hystérisation savamment entretenue depuis plus d’un quart de siècle, c’est bien la religion musulmane et elle seule qui se trouve violemment mise en cause dans son rapport à l’école et les jeunes musulmanes sommées de montrer patte blanche. Qu’une caricature, maladroite ou volontairement malveillante, puisse suggérer une correspondance entre la présence d’élèves musulmans et le terrorisme est une chose ; qu’elle tienne lieu d’épreuve obligatoire dans un examen officiel illustre une nouvelle fois la brutale dérive d’une Education nationale qui reprend à son compte sans état d’âme les pires clichés de l’islamophobie.

Pour faire bonne mesure – cynisme ou inconscience - les organisateurs de l’épreuve ont cru bon imposer aux candidats une ultime question - « Pourquoi la laïcité constitue-t-elle, selon vous, un gage de paix ? » - question délibérément piégeante car imposant de fait une réponse unique, sans alternative possible ; question visant surtout à s’assurer la soumission des candidats et, pourquoi pas, leur reconnaissance, leur gratitude pour un système politique auréolé de toutes les vertus, ces fameuses « valeurs de la république » dont l’Education nationale fait grand cas et surtout grand usage. Quelque chose qui, ici, allez savoir pourquoi, rappelle un peu la morgue du colon pour le colonisé.

Les 300 heures obligatoires d’EMC de l’école primaire jusqu’au lycée auront quand même servi à quelque chose.

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