Politique

Dernier débat avant la ligne (très à) droite

Débat Juppé-Fillon. La droite gaulliste n’a pas réussi à contrer la droite catholique

Publié le 24 novembre 2016

« Amitié », « estime » ont marqué le ton de ce dernier débat de la primaire de la droite. Pourtant, après les attaques à répétition de ces 4 derniers jours, le duel entre Fillon et Juppé était annoncé comme fratricide ce jeudi. En effet, les 600000 voix de retard d’Alain Juppé sont un gouffre qu’il faut combler. Pour renverser la vapeur, le maire de Bordeaux a opéré une rupture mécanique avec sa posture défensive d’ancien favori. Attaquant ces derniers jours tous azimuts le Fillon « extrêmement traditionaliste, pour ne pas dire rétrograde ». Pourtant durant le débat, cette offensive n’a pas trouvé de continuité. Attaquer la droite ultralibérale, conservatrice et catholique, choisie par les sympathisants de droite, sans se découvrir sur « la gauche » était quasi mission impossible pour la droite gaulliste qu’incarne Juppé.

Damien Bernard

Après quatre jours d’échanges tendus, François Fillon et Alain Juppé ont reconnu leurs divisions sur un ton apaisé durant les premières minutes de ce dernier débat. Le maire de Bordeaux, très offensif ces derniers jours, a calmé le jeu dès les premières minutes du débat. « De l’amitié et de l’estime ». « François, nous nous connaissons depuis bien longtemps. Nous sommes entrés en politique presque en même temps, nous avons toujours appartenu à la même famille politique, tu as été mon ministre et j’ai été le tien et tu sais que j’ai toujours eu pour toi de l’amitié et de l’estime, et je n’ai pas changé d’avis », a déclaré Alain Juppé. Pas le débat de la « division ». « Ce débat ne doit pas être celui de la division », lui a répondu François Fillon. Ces échanges de politesse ont bien donné le ton du débat : les attaques de Juppé seront mesurées, sous peine d’être disqualifié par les sympathisants de droite ayant affirmé un message clair pour la droite Fillon, en l’occurrence à droite toute pour faire barrage à Marine Le Pen.

La droite catholique de Fillon arrondit les angles

Fillon, l’ultralibéral comme Sarkozy, ultraconservateur sur les questions sociétales, plait résolument à l’extrême droite et aux réactionnaires de tout bord, des soutiens à la Manif pour Tous à Riposte Laïque, groupuscule d’extrême droite.

C’est d’ailleurs sur la question de l’IVG que Juppé a concentré ses attaques dans les derniers jours. Fillon est alors interrogé sur la question. « Fillon serait devenu depuis quelques jours un conservateur moyenâgeux, serait devenu contre l’avortement […] Ma conscience, ça me regarde », a-t-il affirmé en défense préventive. Juppé tente alors de cliver le débat en affirmant sa différence sur la question qu’il considère comme « un droit fondamental ». Fillon clôt finalement le sujet en affirmant qu’il « ne toucherait à rien dans ce domaine. ».

Alors que tous tentent d’apparaître comme le meilleur candidat contre le Front national, Juppé a tenté timidement de bousculer Fillon sur ce terrain. « Je lis dans la presse qu’une officine, Riposte laïque, a participé à cette campagne. Je lis aussi que cette officine te soutenait. Est-ce que c’est le cas ? Est-ce que tu la condamnes ? » a demandé Alain Juppé. « Je ne connais pas cette association. Je n’ai rien à voir avec cette campagne, je n’ai jamais eu un mot contre toi personnellement. », a répondu Fillon, esquivant la question tout en remettant Juppé à distance, en forme de remise à l’ordre bien courtoise.

La droite gaulliste de Juppé prise entre le marteau et l’enclume

Un Etat fort, un pouvoir exécutif fort et stable, rassemblement de tous les Français, indépendance de la France sur le plan international, ont été les axes forts que Juppé a tenté de dérouler durant le débat. Ce sont tous les ingrédients du gaullisme dont a usé Juppé, sans pour autant réussir à mettre en défaut Fillon.

C’est notamment sur le plan de la politique internationale par rapport à la Russie qu’Alain Juppé a tenté d’incarner le gaullisme. « Il faut que la France soit elle-même et reconquière sa liberté de choix. La France doit redevenir ce qu’elle a été longtemps, une puissance d’influence mondiale. [..] A partir de là, nous sommes libres de nos choix, je ne veux une France ni inféodée à Washington ni à Moscou. » « Je suis quand même un peu surpris que pour la première fois, le chef d’Etat russe choisisse son candidat », affirmait Juppé, lançant une pique à Fillon.

Peu à l’aise, l’ancien premier ministre de Sarkozy maintient sa ligne stratégique pro-Poutine. « La politique de Hollande à l’égard de la Russie est absurde, elle pousse la Russie à se durcir, à s’isoler. C’est le plus grand pays du monde, bourré d’armes nucléaires et donc un pays dangereux si on le traite comme on l’a traité depuis cinq ans. » Pourtant, pour éviter toute comparaison avec Marine Le Pen, Fillon se délimite tant bien que mal. « Bien sûr que je n’approuve pas l’annexion de la Crimée, je veux que la question soit traitée en respect du droit international. »

Pour Juppé, difficile d’attaquer Fillon plus « à gauche » sans se couper de la base

« Et puis le 30 mai 1968, j’étais sur les Champs-Elysées à la manifestation de soutien au général De Gaulle », affirmait Juppé. En position de challenger face au grand favori Fillon, Juppé n’a pu renverser la vapeur comme il aurait été nécessaire pour tenter de rattraper son retard.

Avec le large choix à droite toute des sympathisants, la pression à droite s’est fait très forte. La stratégie de Juppé visait à créer un véritable clivage centre-droite, en penchant toujours plus « à gauche », pour apparaître comme une alternative réellement différente de Fillon l’ultralibéral. Juppé s’en est d’ailleurs défendu assez maladroitement. « Je connais énormément de Français déçus par nous qui sont allés voter Hollande en 2012 et ce ne sont pas des socialistes », affirmait-il.

En arrondissant les angles, Fillon a clairement minimisé les risques de la stratégie Juppé, coincé pour attaquer la droite catholique. Il s’est d’ailleurs paré pour l’occasion d’une nouvelle mesure pour limiter ce risque. « Je veux mettre en place un bouclier de santé pour que les personnes à revenu modestes ne soient pas concernées par cette obligation de s’affilier à ce système complémentaire », a-t-il expliqué. Coincé entre la base radicalisée à droite, et la nécessité de créer le clivage avec Fillon, la droite gaulliste n’a pas pu passer à l’offensive contre la droite catholique.