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Politique

Interview d'Anasse Kazib

Débat à 11 : « Poutou a dit tout ce que les travailleurs avaient envie de leur dire … »

Retour sur le débat avec Anasse Kazib, cheminot et délégué du personnel au Bourget. Nous l’avons interviewé ce matin, pour avoir le ressenti d’un ouvrier en lutte actuellement avec plus de 50 de ses camarades pour la revalorisation de leurs salaires et le maintien de l’emploi sur le triage du Bourget .

Crédit Image : Lionel BONAVENTURE / AFP

Révolution Permanente : Qu’avez-vous pensé du débat hier soir des 11 candidats à la présidentielle ?

Anasse Kazib : J’étais assez sceptique avant de voir le débat, je ne savais pas trop à quoi m’attendre ; tout d’abord à cause du fait que les candidats n’aient que 15min de temps de parole en 3h30 de d’émission. Avec si peu de temps, pour moi il était clair que ça ne pouvait pas donner la possibilité à notre camps, de s’exprimer et de détailler ses propositions, nos représentants n’ayant pas l’occasion de passer très souvent dans les grands médias. On a vu ce que cela donne, quand ils passent, ils font la cible de moqueries ou de mépris comme c’était le cas chez Ruquier il y a quelque jours. Donc oui très sceptique avant que cela commence.

Et finalement c’était tout simplement génial de voir à quel point ceux qu’ils appellent « petits candidats » ont véritablement cassé l’écran avec en tête Philippe Poutoi et Nathalie Arthaud, qui étaient pour moi les deux candidats les plus incisifs et qui ont véritablement représenté l’ouvrier que je suis. On vit dans la précarité, on se bat chaque jour contre les patrons qui suppriment nos boulots et qui gèlent nos salaires, donc on avait besoin d’être bien représentés au débat et ils ne nous ont pas déçus bien au contraire.

j’étais dans mon salon et j’ai crié de joie tellement ce qu’il venait de dire était énorme !

RP : Pour vous POUTOU a été le meilleur de la soirée ?

AK : Pas que pour moi, je pense pour beaucoup de monde. J’étais accroché toute la soirée sur mon téléphone avec mes collègues cheminots pour débattre de chaque phrase, de chaque échange. Mais LE moment de la soirée c’est lorsque Poutou a sorti la punchline du débat face à Le Pen et Fillon « Vous avez une immunité parlementaire, nous on n’a pas d’immunité ouvrière ! », j’étais dans mon salon et j’ai crié de joie tellement ce qu’il venait de dire était énorme ! Et puis il a remis le couvert une deuxième fois, sur Fillon « …qui demande de se serrer la ceinture et qui pique dans les caisses pour payer sa famille ». Il a dit tout ce que la population avait envie de leur dire, donc pour moi oui c’était le meilleur, clairement. Et sans vouloir parler à la place de mon entourage, collègues et amis, je n’ai jamais vu autant de partages sur Facebook et de statuts positifs ou bon enfant et de vidéos sur Poutou. Alors que les personnes qui ont fait ces partages sont d’habitude des gens qui ne parlent quasiment pas de politique. Donc je pense vraiment que ce débat a ouvert les yeux à beaucoup de monde, et c’est tant mieux !

Poutou a renversé la table, faisant entrer les idées anticapitalistes dans le débat

RP : Qu’est ce que vous entendez par ouvrir les yeux à beaucoup de monde ?

AK : Je pense que dans ce pays, on avait trop tendance à voter pour quelqu’un qui a une carrure, une posture de président, une belle cravate. Notamment, une grande majorité de notre camps, c’est-à-dire le camp des travailleurs, s’est éloignée de ce qui est le plus important pour sortir la tête de l’eau : c’est-à-dire cette lutte des classes, cette nécessité de reprendre la rue comme c’est le cas actuellement en Guyane. Poutou a renversé la table, faisant entrer les idées anticapitalistes dans le débat, ce qui a eu un effet sur les interventions des autres candidats, jusqu’à Lasalle et Cheminade. Cela a permis d’ouvrir les vannes à d’autres discours que les habituels sur l’austérité et le protectionnisme. Le curseur a été réorienté à gauche, et il a été mis en avant que notre véritable ennemi, n’est pas l’immigration ou l’europe, et que ce n’est pas en baissant les cotisations qu’on baissera le chômage. Et mis à part « les petits candidats », les favoris de l’élection ne parlent à aucun moment du capitalisme, des 700 milliards de profits qui vont chez les actionnaires, ils ne parlent jamais de l’évasion fiscale, à croire que les milliards il n’y en a que dans les cotisations patronales. La grande satisfaction de la soirée, c’est également cette claque qu’a prise Marine Le Pen - elle qui faisait de l’islam et de l’immigration son cheval de bataille - , lorsque Nathalie Arthaud, lui dit « Un ouvrier que ça soit en euros ou en francs, il est dans la même galère ». Ce genre d’argument est limpide, mais jamais personne ne les fait valoir. Je pense donc que ça va mettre beaucoup de doute, chez les ouvriers qui pensaient que le salut venait du FN, en s’imaginant que c’était dans la sortie de l’euro et la fermeture des frontières que résidait une solution. J’espère donc qu’ils vont ouvrir les yeux rapidement, car il y a urgence.

RP : En somme le débat est réussi pour vous ?

AK : Oui pour moi le débat ouvre des portes de toutes part. En plus de cela j’avais besoin de voir certaines choses, notamment le comportement de Melenchon avec des candidats ouvriers autour de lui ; j’avais également besoin de me faire un avis sur François Asselineau, car beaucoup de jeune des quartiers me parlent de l’UPR depuis quelques semaines. J’ai vu maintenant qui il était, et mis à part lancer des numéros d’articles et vouloir sortir de l’Europe, avec une grande dose de complotisme made in extrême droite, il ne parle pas des problèmes des ouvriers ni de la précarité. C’est bien de vouloir sortir de l’OTAN mais ça ne met pas à manger dans l’assiette, ça ne paye pas le loyer et ça ne remet pas en cause l’exploitation capitaliste.

Le seul bémol pour moi, c’est que j’aurais aimé que Poutou et Arthaud puissent démonter les programmes nauséabonds de Fillon et Macron, surtout quand on voit ce qu’ils proposent en terme de suppressions d’emplois dans la fonction publique et d’attaque des acquis sociaux (retraites, sécurité sociale). C’est dommage parce que beaucoup de gens de gauche se font berner par Macron ; j’ai l’impression qu’ils ont déjà oublié la Loi Macron et la Loi El-Khomri - qu’il a écrite en très grande partie- et contre lesquelles on s’est battus de mars à juin derniers. Ce type est un arnaqueur, il lance des beaux discours comme on a vu à Marseille en parlant de l’OM ou du groupe IAM, il marche tapi dans l’ombre et derrière il va nous déglinguer encore plus que Sarkozy ou Hollande. Mais pour ce faire, encore aurait-il fallu que les candidats ouvriers ne se fassent pas couper au bout de 30 secondes par les journalistes, et puissent s’offrir les largesses accordés à Marine Le Pen par exemple, qui faisait des interventions de 3 minutes sans que cela ne gène finalement grand monde... Malgré ces difficultés supplémentaires, soirée réussie pour le camp ouvrier. On a chahuté les politicards comme les patrons sur les piquets de grève et ça fait du bien de leur dire leurs quatre vérités, parce qu’ils n’ont pas souvent l’occasion de les entendre et surtout devant des millions de téléspectateurs.




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