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Politique

Gilets jaunes

Défendre le droit à manifester. Le gouvernement à la manœuvre pour minimiser l’ampleur de l’acte 5

Habitué à instrumentaliser les attentats à des fins d’accentuer la répression du mouvement social, le gouvernement n'hésite pas, désormais, dans une indécence crasse, à instrumentaliser l’émotion contre les gilets jaunes. Entre prétexte sécuritaire, non-respect des victimes, et responsabilité indirecte des gilets jaunes et lycées, ou encore accusation de complotisme, tout est bon pour en finir avec les gilets jaunes.

Max Demian

Le gouvernement et les médias à sa solde s’empressent de jouer la carte de la menace terroriste et de l’indignation nationale pour étouffer la colère sociale qui explose avec le mouvement des gilets jaunes, et auxquels, depuis plusieurs semaines maintenant, se joignent les lycéens. Mais ce n’est ni à ce gouvernement ni à sa police, cette police qui tue, blesse, mutile, de nous dire quand, où et comment faire le deuil de nos morts. Acculé, le gouvernement instrumentalise la vague d’indignation populaire pour en terminer au plus vite avec ce soulèvement des gilets jaunes. Car il a reculé face à la rue pour la première fois de son quinquennat ; ce dont il a peur, en réalité, c’est qu’on continue, qu’on converge dans un « tous ensemble » par la grève et nos manifestations !

Après les attentats, les appels à « l’unité nationale » et à la « responsabilité »

Les intimidations du gouvernement

C’est la valse des moralistes et des hypocrites. Tous défilent depuis hier, avec leurs appels à la « décence », au « respect des morts » ou encore à la « sécurité », eux qui n’hésitent pas à instrumentaliser l’émotion populaire pour étouffer la colère qui éclate et a ouvert une crise majeure pour le gouvernement.

« On peut manifester, mais bloquer un pays alors que des services d’urgence peuvent avoir besoin de circuler, alors que tout un chacun peut avoir besoin de circuler demain, n’est évidemment pas acceptable », a ainsi déclaré Edouard Philippe. Ce matin, c’était Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, qui y allait de sa leçon de morale, appelant les gilets jaunes à rentrer chez eux et faire la fête en famille – surement avec les « 100€ euros de hausse du SMIC » « offerts » par Macron : « il serait préférable que ce samedi chacun puisse, de manière apaisée, vaquer à des occupations d’un samedi avant les fêtes de famille de fin d’année plutôt que de manifester et mettre à nouveau à contribution nos forces de l’ordre. »

Le reste de la bande macroniste est aussi montée au front pour en appeler à la « responsabilité » des gilets jaunes, les accusant à demi-mots, eux et les lycéens, d’être quasi-responsables du drame de Strasbourg. « Le mouvement doit cesser », a dit mercredi matin Nicole Belloubet, la garde des sceaux, sur Public Sénat ; Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat à l’intérieur, a de son côté déclaré « espérer qu’il y aura moins de manifestations » samedi, pour l’acte V du mouvement des « gilets jaunes », en appelant à une « responsabilité générale » des Français.

La droite ne s’est pas faite prier pour sauter sur l’occasion de renforcer la répression et faire passer son agenda sécuritaire. Pour Geoffroy Didier, secrétaire général délégué de LR, « la situation impose à chacun d’avoir le sens des priorités, la sécurité étant la priorité absolue ».

Quant à Marine le Pen, qui joue depuis le début du mouvement les contorsionnistes, déclarant « soutenir » les gilets jaunes mais sans soutenir leurs revendications – s’opposant notamment à une hausse du SMIC, une des principales revendications des gilets jaunes – elle a contourné le question d’une éventuelle interdiction du droit à manifester, se gardant de dénoncer l’agenda sécuritaire avancé par le gouvernement qui n’est pas pour lui déplaire, soutenant implicitement le gouvernement dans cette logique : « Je ne polémiquerai pas là-dessus, a-t-elle déclaré sur France 2. Si le ministre prend une décision aussi grave que celle qui consiste, dans un pays démocratique, à interdire les manifestations, c’est, je suppose, qu’il doit avoir les éléments. » Une manoeuvre de plus pour éviter de se positionner explicitement contre le mouvement, en feignant de le soutenir. Car en réalité, de son coté, plus le mouvement s’essoufflera dans la rue, plus il lui sera facile de le récupérer dans les urnes et lui ôter son élan révolutionnaire, comme elle l’admet elle-même : « Le meilleur moyen de changer la situation, c’est par le vote. La révolution doit se faire dans les urnes. »

« Ils sont épuisés » : plaindre la police ?

A la ronde des politiciens s’ajoutent les complaintes des « pauvres policiers épuisés ». Certains « syndicats » de police n’hésitent pas en effet à faire directement endosser la responsabilité des attentats aux mobilisations sociales, gilets jaunes et lycéens, qui mobiliseraient et « épuiseraient » les forces de l’ordre, les empêchant ainsi de « protéger » efficacement la population. Ainsi de Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance, qui cherche clairement à culpabiliser et intimider les manifestants, instrumentalisant la vague d’indignation populaire suite aux attentats : « Il faut que ça se calme. On ne peut pas être sur tous les fronts à la fois. La responsabilité des uns et des autres, ’gilets jaunes’ comme lycéens d’ailleurs, c’est qu’il n’y ait pas de manifestation. Nous étions déjà mobilisés pour le plan Vigipirate à cause des risques terroristes lors des fêtes de fin d’année, nous venons de passer au niveau "urgence attentat" après la fusillade à Strasbourg. Nos hommes sont fatigués. »

Quant à la « protection » de la population et la « fatigue » des policiers, on sait ce qu’il en est : manifestants blessés, mutilés, tués ; la police, loin de protéger, fait montre de tout son zèle et de toute son énergie lorsqu’il s’agit de réprimer, comme en font état de nombreux témoignages, notamment cette vidéo où l’on voit des CRS jubiler au moment de tirer à coup de flash-ball sur des manifestants désarmés :

Ainsi, alors que les annonces de Macron sont loin d’avoir éteint le feu des gilets jaunes, le gouvernement cherche à tout prix à éviter que la mobilisation se poursuive et s’amplifie ce samedi. Aussi va-t-il chercher tout ce qu’il peut d’arguments moraux, patriotiques et sécuritaires, couplant à l’instrumentalisation de l’opinion publique les armes de la répression et de l’intimidation afin d’empêcher la manifestation.

La morale et la matraque : tout est bon pour empêcher de manifester

La morale est une arme formidable aux mains des classes dominantes. Qu’il s’agisse d’obscènes appels à la « décence » – alors que Macron lui-même fait preuve d’un mépris ouvert, constant, décomplexé – ou encore à la « sécurité » – alors que la police réprime, blesse, mutile et tue – tout est bon pour empêcher de manifester, surtout instrumentaliser l’opinion publique et jouer sur les ressorts moraux, appuyés par de puissants relais médiatiques. Il s’agit d’une véritable camisole qui enserre l’opinion publique pour l’étouffer, l’empêcher de se mouvoir et s’exprimer : une arme non moins efficace que la répression directe.

En effet, comme l’écrit Trotsky, « l’opinion publique bourgeoise constitue un tissu psychologique serré qui enveloppe de tous côtés les organes et les instruments de la violence bourgeoise, en les préservant de cette façon autant des nombreux chocs particuliers que du choc révolutionnaire fatal et, en fin de compte, inévitable. L’opinion publique bourgeoise agissante est composée de deux parties, dont la première comprend les conceptions, les opinions et les préjugés hérités qui constituent l’expérience accumulée du passé, couche solide de banalités opportunes et de niaiseries utiles : l’autre partie est constituée par un mécanisme complexe, très moderne et dirigé habilement, ayant en vue la mobilisation du pathos patriotique, de l’indignation morale, de l’enthousiasme national, de l’élan altruiste et des autres genres de mensonge et de tromperie. Telle est la formule générale. »

N’étant en effet pas parvenu à éteindre la colère suite aux miettes – aux fausses miettes – concédées par Macron, le gouvernement s’essaye sur tous les fronts pour minimiser au maximum la mobilisation ce samedi. Aussi ne se contente-t-il pas de mobiliser l’indignation morale pour étouffer les revendications des gilets jaunes, mais aussi s’efforce-t-il de préparer au mieux la répression, déployant une nouvelle fois des dispositifs de sécurité d’ampleur pour empêcher en amont le droit de manifester via des interpellations préventives en masses, réitérant la stratégie déjà employée la semaine dernière. Laurent Nuñez, l’a confirmé mercredi sur France Inter : le dispositif déployé le 8 décembre, avec des unités mobiles de CRS et de la BAC, sera maintenu, afin de procéder à des interpellations en masse : « Si les manifestations devaient être aussi nombreuses que samedi dernier, nous sommes prêts comme nous l’avons été samedi dernier à être extrêmement mobiles et à procéder à de très nombreuses interpellations. »

Se félicitant d’avoir été « écouté », les « syndicats » de police laissent entendre que ces procédures d’interpellations préventives et de contrôles systématiques d’identité seront généralisées à l’avenir, faisant d’une pratique déjà existante une norme.Une nouvelle restriction des droits démocratiques : non seulement, celui de manifester mais aussi de circuler un espace public désormais militarisé. Comme le déclare explicitement Yves Lefebvre, secrétaire général du syndicat Unité SGP Police FO : « Les interpellations en amont – contrôles aux péages, sur les parkings, à la sortie des gares, dans le métro – étaient nécessaires. » « Nous n’avions jamais été écoutés jusqu’à maintenant, poursuit-il, . C’est enfin un point positif. »

Des interpellations aussi massives que grotesques, dont le seul but en réalité est bien de créer la terreur pour empêcher, même physiquement, les gens de manifester, et qui avaient conduit à près de 2000 interpellations – dont une grande majorité était constituée de « primo-manifestants » relâchés sans aucune peine, ce qui démontre bien qu’il s’agit là d’une pure manœuvre d’intimidation. Comme le dénonce sur BFM Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris : « Lorsque l’on interpelle 1.000 personnes et qu’on en relâche 540 deux jours après, c’est évident qu’il y avait au moins 540 interpellations parfaitement injustifiée . » « En les enfermant pendant 48h, on les a privées de la possibilité de se rendre à une manifestation et cela dans un pays démocratique c’est choquant. »

La police a recouru à des interpellations et des garde-à-vue pour la possession d’objets aussi banals qu’inoffensifs, comme des masques de protection, confisquant systématiquement le matériel qui, permet de se protéger face à une répression sans concession : « La police utilise des armes qui mutilent et peuvent tuer, poursuit Raphaël Kempf (…). Aujourd’hui, il est impossible de se rendre en manifestation sans protections ». « Malheureusement aujourd’hui en France il faut se protéger. Donc on ne peut pas déduire du fait qu’une personne se rende à une manifestation avec des lunettes de piscine ou du sérum physiologique, la volonté qu’elle a de commettre des violences ou des dégradations. »

Contre l’indécence et l’intimidation du gouvernement qui entend nous ordonner où, quand, comment et pourquoi manifester et faire le deuil de nos morts de Strasbourg, les administrateurs du groupe « Acte 5 : Macron démission » ont notamment émis l’idée d’une minute de silence au cours de la manifestation : « La manif de ce samedi est toujours maintenue et on se battra pour ces personnes [les victimes de l’attentat] », démontrant ainsi qu’il n’y nul lieu d’opposer gilets jaunes et respect des morts – si ce n’est par pure manœuvre politicienne afin d’empêcher les manifestants de prendre la rue. Car c’est par la rue que, pour la première fois, Macron a reculé et cédé. Certes, il ne s’agit pour l’instant que de « miettes », mais il est possible, désormais, de prendre la boulangerie entière. C’est par la rue que Jupiter a reculé, c’est par la rue qu’il reculera encore !

C’est par la rue qu’il a reculé, c’est par la rue qu’il reculera encore !

C’est par la rue qu’il a reculé...

C’est par la rue, par des manifestations massives – et sans déclaration préalables en préfecture – que Macron a reculé pour la première fois. Lui qui a forgé son quinquennat et sa légitimité sur le mythe d’un président jupitérien inébranlable, le voilà contraint, après bientôt un mois d’une mobilisation d’une ampleur exceptionnelle des gilets jaunes et des lycées, de reculer sur sa ligne. Certes, les concessions sont grotesques, relèvent de l’enfumage ; une façon de concéder sur le forme pour sauver le fond et maintenir l’agenda de ses contre-réformes. Mais comme un gilet jaune a pu le dire : « ça commence à craquer. Si on continue à se mobiliser il craquera sur le reste des revendications. On fait quoi pour ceux qui touchent pas le SMIC ? ». C’est effectivement par la rue qui Macron continuera de reculer.

C’est par la rue qu’il reculera encore !

« Une chose est certaine, écrit le sociologue Camille Peugny dans un article paru dans le Monde, devant nos yeux explose le résultat de vingt ans de politiques néolibérales qui fracturent la société française, créent des nouveaux clivages et font à nouveau exploser les inégalités […]. Ce qui fait la force des « gilets jaunes », c’est l’expression collective de gens aux prises avec les mêmes difficultés. En se retrouvant sur les ronds-points, ils s’aperçoivent qu’à côté de chez eux, il y a des milliers de personnes qui vivent et pensent la même chose. »

C’est exactement ce que cherche à empêcher le gouvernement par le recours à la terreur, instrumentalisant les attentats pour faire passer son agenda sécuritaire, éviter que les manifestants se retrouvent, tous ensemble, dans la chaleur des ronds-points, dans la rue, au cours de blocages, de grèves, d’actions et de manifestations ; tous ensemble justement pour construire ce « tous ensemble » qui, par la rue, avec les méthodes de la grève et des manifestations, pourra non seulement faire reculer Macron, mais aussi le faire partir par la grève générale, et instaurer à la place une Assemblée Unique contre les institutions répressives et obsolètes de la Vème République.

A l’indécence du gouvernement qui oppose les victimes des attentats aux manifestants, nous opposons notre propre solidarité : à genoux en solidarité aux lycéens de Mantes-La-Jolie humiliés par la police, en se mobilisant contre les politiques destructrices du gouvernement et sa police barbare, contre la répression policière qui blesse, mutile et tue.

Face à un gouvernement aux abois, prêt à aller jusqu’à instrumentaliser l’émotion et l’indignation populaire pour en finir avec le soulèvement des gilets jaunes et éviter toute jonction avec la mobilisation lycéenne, la seule manière de répondre consiste à amplifier et faire converger nos mobilisations. Cela passe d’abord par imposer que les manifestations déjà prévues le vendredi 14 décembre ou encore l’acte 5 prévu le lendemain se maintiennent.

Cette instrumentalisation de l’émotion populaire n’est en définitive que l’expression d’un gouvernement à l’agonie. Il a reculé face à la rue pour la première fois de son quinquennat. Ce dont il a peur c’est qu’on continue et qu’on converge dans un « tous ensemble » par la grève et nos manifestations !




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