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Notre classe

« C'est une première étape, la liste des revendications est immense.. »

Deliveroo, Foodora, Uber Eats... des grévistes livrent les raisons de leur colère

Dans cet interview, Steven et l'un de ses collègues, tout deux grévistes, reviennent sur le mouvement de grève qui se déroule actuellement et livrent les raisons de leur colère.

Vous avez commencé un peu un mouvement de grève depuis 1 semaine si je ne me trompe pas. On pourrait d’abord parler de ce mouvement de grève.

Steven  : Pour faire simple, c’est un mouvement de grève qui a été lancé parce qu’on était quelques livreurs vénères de nos conditions de travail et en gros les principales revendications que l’on a sont les suivantes :

Minimums horaires garantis ; c’est à dire ne pas avoir des moments où on travaille pour gagner 3,50€ en 1 heure, des moments où on va être disponible 2 heures pour l’entreprise sans avoir de commandes et donc gagner 0€. Qu’on prenne en compte l’entièreté de notre temps de travail, y compris en compte le temps d’attente entre les commandes. On veut un revenu décent tout simplement, pas travailler pour moins que le smic horaire.
Ne pas avoir les plateformes qui puissent changer les conditions d’utilisations du jour au lendemain. Deliveroo nous a envoyé un mail il y a 3 semaines sur les conditions tarifaires qui vont changer en nous demandant de signer. Nous refusons cela en demandant que les négociations se fassent avec les livreurs et pas autrement.

Ce qui a lancé le mouvement, c’était ce mail ?

Livreur : Non pas forcément, il y a eu beaucoup de choses. Par exemple le changement des conditions tarifaires chez Deliveroo où en fait c’était un peu flou dans le sens où il y avait une partie qui était payée selon les kilomètres parcourus sauf que dans le mail Deliveroo ne précisait pas combien nous devions être payé par kilomètre donc en quelque sorte nous ne savions pas combien nous allions être payé. Un exemple ou nous parcourons 4-5 km pour une commande sur laquelle nous allons gagner peut-être 0,80 centimes en plus.

Steven  : Les livreurs ne se font pas vraiment d’illusions sur le changement de rémunérations, ils savent que c’est pour baisser la tarification et pas pour nous augmenter surtout que dans quelques mois cela va encore changer.

Quels sont les profils des livreurs ?

Livreur : Il y a un bon nombre d’étudiants comme moi par exemple. Au départ quand les plateformes sont arrivées elles disaient que ce travail était en complément d’autres revenus. Quand je suis rentré il y a un petit moment chez Deliveroo il n’y avait pas que ce type de profil, très peu d’étudiants ou de personnes qui venaient compléter leurs revenus, c’était surtout des personnes au chômage, qui cherchaient donc un travail pour tous les jours.
Au fil des années ont peut voir que beaucoup de jeunes qui ont abandonnés l’école après le brevet prennent le métier de livreur comme un vrai travail et que cela est dangereux.

Steven : Pour une majorité de livreurs, c’est un travail à temps complet où ils font 70 à 80 heures/ semaines, cela devient donc leur vrai travail.
Maintenant aussi chez Deliveroo il y a beaucoup de Pakistanais sans papiers qui travaillent en rachetant ou en louant des comptes avec encore moins de protections que nous. Par exemple ils ne peuvent pas se mobiliser comme nous même s’ils le voudraient bien.

Livreur : Le problème des livreurs étrangers est que pour la plupart ils ne parlent pas français et donc ne comprennent pas ce système de grève qui n’ont peut-être pas chez eux et qui ici est plus ou moins normal car nous avons des revendications à défendre.

Il y aussi un autre profil de livreurs que sont les mineurs, comme par exemple un jour où je me suis retrouvé à attendre des commandes avec des personnes qui avaient 14 ans, avec l’un qui m’a dit qu’il faisait ce travail avec le compte de son grand frère car il n’était plus scolarisé. Un autre exemple : un fils de 12-13 ans travaille en banlieue avec le compte Uber Eats de son père après les cours, et le weekend porte le sac avec lui sur un scooter.
Ce phénomène n’est pas très présent à Paris mais surtout en banlieue comme par exemple dans les hauts-de-seine pour être moins visible.

Vous avez-parlé d’un revenu horaire minimum comme revendication. Y en t’il d’autre ? Par exemple concernant les accidents du travail etc ?

Steven : Oui, mais de toute façon la liste de revendication elle est immense. On a tellement pas de protections du tout qu’on a énormément de revendications. Là on essaie d’axer sur quelques revendications précises parce qu’on ne va pas sortir un bouquin non plus. C’est une première étape.

La si on a un accident on est walou : c’est à nous de payer les réparations du vélo, du téléphone si y’a casse, si on ne peut pas travailler parce qu’on est blessé on a aucune compensation de revenus. Des fois tu vois des mecs qui livrent, ils ont un bras dans le plâtre, autant dire que ce n’est pas le mieux quand t’es payé à la tâche et qu’il faut aller vite.
On a pas de chômage... Y’a plein de trucs qu’on a pas. Ça va être un combat de longue haleine pour essayer de les obtenir.

Y’a déjà eu plusieurs luttes. Quelles ont été celles un peu importante, les victoires ?

Steven : Déjà des luttes y’en a dans tous les pays. Y compris à HongKong, des livreurs principalement népalais sans papiers, ont fait une grève de 2 semaines à 850 un truc comme ça. Ils ont obtenu le fait d’être tous embauchés. On voit que les grèves elles sont possibles, et les victoires aussi. En Italie et en Angleterre, ils ont gagné des revendications aussi.

Ce qu’il faut c’est réussir à rompre un peu l’isolement qu’on a nous dans le métier : c’est ultra précaire et on est atomisé. Si on y arrive on peut gagner. La dernière mobilisation qu’on avait fait, l’été dernier, ça avait donné lieu à des rencontres avec le PDG. C’était du vent sur le coup mais derrière y’a l’assurance gratuite qui a été proposée. Là sur cette mobilisation y’a l’amendement Taché qui a été refusé au Sénat. Ce n’est pas une victoire en soit mais c’est un peu des avancées. Après, d’une manière générale, si tu compares comment on parlait de deliveroo ou uber y’a 2 ans par rapport à aujourd’hui, tu vois que les gens savent maintenant ce que c’est que l’uberisation et le drame social qui se cache derrière.

Par rapport à ces grèves en France et dans d’autres pays, il y a des éléments d’organisation entre des livreurs de différentes villes/pays ?

Steven
 : Oui, on a un groupe whatsapp où on parle avec des livreurs de tous les pays, de tous les collectifs, avec des gens d’Italie, Espagne, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas et de Belgique. La quand nous on a appelé à la grève la semaine dernière, les anglais ont appelé à la grève pour le match de l’Angleterre, ils ont fait une opération escargot sur le périph de Londres. Y’a des vrais liens qui se font, et on reste en contact. On est tellement précaires qu’on est obligé de penser à comment sortir de l’isolement, pas juste faire un truc dans ta zone, dans ta ville, dans ton pays. On est obligé de voir globalement. Après y’a les difficultés d’organisation, ce n’est pas la même langue, pas exactement la même législation, mais au final entre un travailleur deliveroo français ou anglais y’a pas de différence.

Au vu de la précarité du métier, il n’y a pas de droits de grève. Quelles sont les méthodes pour faire mal au patrons ?

Livreur
 : Se mobiliser, beaucoup. Frapper au porte-monnaie.

Steven : La question c’est est-ce qu’on se déconnecte quand on a un shift ou est-ce qu’on ne prend pas de shift pour faire grève. Ce qu’on avait fait l’année dernière et qui avait bien réussi c’est qu’on avait bloqué les restaus. Quand t’es assez nombreux pour faire ça tu vas bloquer les restaus et t’empêche toutes les commandes de passer, ça les empêche de savoir quels livreurs se ont mobilisés et d’éviter la répression, d’être viré.

Livreur : ça ne leur fera rien si tu les touches pas au porte-monnaie. Tu bloque les restaus, tu débranche les tablettes et t’empêche les livreurs de récupérer les commandes, qui restent au restaurant et la plateforme doit rembourser les clients. Ça permet aussi de discuter avec les livreurs qui ne sont pas mobilisés et essayer de les convaincre de rejoindre.

Steven : Les belges avaient aussi occupés les locaux de deliveroo pendant 4 jours, ils se faisaient livrer les repas par les collègues qui occupaient pas. Y’a différentes stratégies. On n’est pas des salariés classiques du coup on est obligés de réfléchir en amont à comment faire pour être le plus efficace possible.

Et sur ce mouvement-là comment ça se passe jusqu’ici ? La mobilisation est suivie ? Y’a des gens qui vous rejoignent ?

Livreur  : Pour l’instant sur paris c’est très difficile de convaincre. Y’a beaucoup de gens qui prennent ça comme un travail à part entière mais qui ne se rendent pas compte du peu qu’ils gagnent. Beaucoup ne déclarent pas et prennent ce qu’ils gagnent en net, du coup ils ont l’impression que ça fait beaucoup. Y’en a aussi qui oublient de prendre en compte les frais, comme l’essence pour ceux qui sont en scooter, l’entretien, le repas si tu bosses toute la journée.

Steven : Le truc c’est que ce que tu gagnes en fait c’est un chiffre d’affaire, et si tu regardes juste le chiffre d’affaire brut, et que t’as jamais taffé comme les gosses de 14 ans dont on parlait, ben oui t’as l’impression que ça fait beaucoup. Mais si tu regardes par rapport à un salaire classique, ou dans ce que tu gagnes tu as aussi les cotisations retraite, chômage et tous les avantages qui ont été gagnés dans le passé, ben ça fait une différence de ouf. Nous quand on regarde nos revenus faut qu’on retire 25% à filer aux impôts, plus encore à peu près 20% pour l’entretien du matériel et ce que tu veux mettre de côté si tu veux même juste prendre des vacances. Y’en a pas mal qui voient juste le chiffre et qui se disent que c’est gros, parce que ouais ça paraît énorme mais en réalité c’est très peu.

Livreur : Quand t’es salarié et que tu touches le smic, t’as le droit à des tickets restau, une mutuelle, plein de choses en vrai. La presque tout est à notre pomme. Surtout les assurances. C’est conseillé, voire indispensable d’avoir une assurance, même à vélo, parce que si tu as un accident ben t’es pas bien. Y’a les frais d’hospitalisation, te soigner etc. Quand t’es hospitalisé tu ne peux pas travailler. C’est un vrai manque à gagner et ça te coute de l’argent.

Steven : La plupart des livreurs qui ont eu un gros accident, c’est là que la désillusion arrive. Quand tu travailles 80h par semaines, au bout d’un moment t’es moins attentif, faut que t’ailles vite, et si t’as un accident, que tu peux plus bosser et que tu dois payer tous les frais c’est là que tu te rends compte du mythe que c’est en réalité.

La mobilisation se passe bien jusqu’ici ?

Steven  : C’est un peu compliqué en ce moment car ce sont les vacances, c’est un peu le seul moment où les livreurs sortent la tête du guidon, en plus en ce moment il y a la coupe du monde. Nous ne savions pas comment la mobilisation allait fonctionner, mais nous nous organisons sur Whatsapp avec 160 autre livreurs déters même si c’est un peu dur de transformer ça en une mobilisation sur le terrain.

Livreur : Le truc aussi c’est que la première génération de coursier a laissé sa place à une autre génération. Ceux de la première génération ont eu le temps de se rendre compte de la pénibilité. J’ai un peu vu ça parce que j’avais pas mal de potes au quartier qui ont commencé à faire ça avec moi. Je leur avais proposé de faire ça pour gagner un peu d’argent l’été. Cette première génération on ne la retrouve pas.




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