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Politique

Liberté de presse

Dépôt de plaintes et pressions. Le nouvel exécutif choisit l’intimidation des médias

À quelques heures d’intervalle, les deux ministres fraîchement nommés Muriel Pénicaud - ministre du Travail - et François Bayrou - garde des Sceaux - ont sérieusement menacé la liberté de la presse : l'une a déposé plainte contre Libération pour recel et divulgation de documents, tandis que l’autre a menacé Radio France de plainte pour harcèlement. En cause, pour la première, les projets ourdis contre le code du travail et, pour le second, de possibles emplois fictifs. De quoi inquiéter de nombreux organismes de presse, dont Libération, Médiapart, l’Humanité… et de quoi nous inquiéter tous.

Les derniers verrous sautent

Loin de nous l’idée de considérer que jusqu’à cette dernière élection présidentielle, les médias télévisés et la presse écrite étaient des modèles d’indépendance politique et de démocratie. En effet, nous avons assisté ces dernières années à une concentration croissante des entreprises de presse, qui tend toujours un peu plus à réduire le pluralisme et l’indépendance de l’information. De surcroît ces médias, détenus en majorité par des groupes industriels et financiers liés entre eux (Lagardère, Bouygues, Dassault…), sont économiquement liés à l’État et au pouvoir politique. L’influence des médias, dans les dernières séquences électorales, n’a d’ailleurs échappé à personne.

Mais, dès le début du nouveau quinquennat, des signaux particulièrement nets de la volonté de mise au pas des professionnels de la presse ont été donnés. Il y avait eu une première alerte dès le 18 mai lorsque, tout en se défendant « d’imposer des choix aux rédactions », l’Elysée s’était permis de sélectionner les journalistes susceptibles d’accompagner le président dans son voyage au Mali. Sur le qui-vive concernant l’image qu’il allait donner de sa stature d’homme d’État à l’étranger, Macron tenait absolument à maîtriser la couverture médiatique de ce voyage.

Cette première alerte a été suivie d’une deuxième. Le 7 juin, François Bayrou, redoutant les révélations de France Info quant à de possibles emplois fictifs au sein du Modem, qu’il préside, n’a pas hésité à téléphoner en personne à la rédaction. Qualifiant les méthodes d’investigation de la chaîne « d’inquisitrices », il a précisé sa menace : la possibilité d’une plainte pour « harcèlement ». Accusé par la presse de faire peser des pressions politiques, François Bayrou s’est défendu : ce n’était pas le ministre qui parlait mais le citoyen. Argument qui, bien qu’ayant pu faire sourire, n’a convaincu personne.

Deux jours plus tard, c’est au tour de Muriel Pénicaud de passer à l’attaque. Elle annonce que son administration a déposé plainte contre X pour « vol, violation du secret professionnel et recel ». En cause, la publication dans Libération de documents indiquant les pistes étudiées par ses services pour la réforme du code du travail. Une information à laquelle les travailleurs et leurs représentants auraient pourtant dû avoir accès…

Liberté de presse et bonapartisme, une vieille histoire

Si cette atteinte peut paraître révoltante, elle n’est nullement surprenante. Après l’annonce de l’utilisation d’ordonnances pour faire passer la réforme sur le code du travail et celle de la volonté d’inscrire l’état d’urgence durablement dans la loi, il n’est pas étonnant de voir le nouveau gouvernement souffler un vent de menace et d’autoritarisme sur la presse. Les premières atteintes à la liberté de la presse ne sont qu’un avatar supplémentaire du tournant bonapartiste renforcé qu’est en train de mener le macronisme.

Depuis l’affirmation de la liberté de conscience dans l’article XI de la Déclaration des Droits de l’Homme en 1789, la conquête de la liberté de la presse a été une longue histoire. Parfois dotée d’un certain degré de liberté dans le cadre de la monarchie ou dans certains moments de la République bourgeoise, la presse a toujours été considérée comme un levier essentiel de pouvoir par les régimes bonapartistes. Pour Napoléon, en premier lieu, la presse a toujours été un moyen de gouvernement et de propagande. Dès 1800, la plupart des journaux parisiens avaient été supprimés. Il n’en subsiste que 10 sur les 60 qui existaient en 1799, et en 1811 ils ne seront plus que 4, étroitement surveillés par les censeurs.

A la Libération cette fois, la mainmise des Allemands et du gouvernement Vichy sur les médias disparaît. Le monopole des informations radiophoniques et télévisées devient un service public d’État. Pour De Gaulle, de retour au pouvoir en 1958, ce monopole contrebalance la liberté de la presse écrite. L’ORTF doit incarner « la voix de la France » et les informations demeurent sous la tutelle du ministère de l’Information. L’ORTF est l’un des leviers essentiels du système présidentiel que l’instauration de la Vème République met en place. Son éclatement en 1974 relâche le contrôle de l’État, mais ne le fait pas disparaître.

Depuis la dernière période du quinquennat de Hollande, le caractère bonapartiste du gouvernement s’est considérablement renforcé tant du point de vue de la justice et de la police avec l’état d’urgence, que des rapports au parlement avec le 49.3.

Même si Macron disposera probablement d’une majorité présidentielle très confortable, il est significatif qu’il veuille recourir aux ordonnances, encore supérieures en pouvoir autocratique et au 49.3, car il sait son pouvoir fragile. Ce besoin de tenir d’une main de fer tous les instruments du pouvoir est la raison pour laquelle il n’attend pas une seconde pour donner à la presse les signaux qui voudraient la mettre au pas.

Plus que jamais, il faut des médias alternatifs pour le camp des travailleurs

Les Bonaparte modernes doivent cependant compter avec la floraison de médias alternatifs et des réseaux sociaux, que la révolution technologique d’internet a fait éclater. Le pire et le meilleur s’y côtoient, bien entendu. Développer une presse d’information, de dénonciation et de mobilisation pour faire obstacle à la politique néolibérale que Macron veut faire passer en force est une absolue nécessité. Plus largement, à l’heure où le « média bashing » devient une arme des régimes autoritaires à la Trump, à la Poutine ou à tout autre, c’est le rôle que doivent s’assigner les médias qui défendent le camp des travailleurs et des opprimés ainsi que leurs intérêts, et la perspective de conquérir le pouvoir. C’est en tout cas l’objectif de Révolution Permanente.

Illustration : Censorship, Eric Drooker




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